AUTREK EFFETS CE L ESPRIT DE POLITESSE
défendre. Us soutenaient que d'abord c'était un moyen de reproduire l'antique ; Desmarest a présenté cette théorie dans VAdvIs qui précède son Clovis '. Maupas avait déjk donné pour raison qu'en tutoyant Dieu, on n ensuiuoît le stile de t'éoriture » -. Il ne faudrait pas croire pourtant que la doctrine fût faite sur ce point. ni chez les prolestants ni chez les catholiques. Godeau, évêque de Vence, tutoie Dieu, et Richard Simon, l'oratorien, le fondateur de lexégèse, lui en fait reproche '. Les protestants eux-mêmes hésitaient encore, malp^ l'exemple de leurs coreligionnaires étrju^ers. Bayle nous en dit les raisons *. On voyait fort bien que le vous
1. X Que l'on ne trouve pojnl eslmn^e aussi, que (Ihiih cet ouvrajçe l'on parle aux Princes et aux PrinccMe^ par le mol de toy. C'est ainsi que l'on parle A Dieu mosme : et c'est ainsi que l'on parloit aux Alexandre», aux Césars, aux Iteines et aux Inipcratnccs. Le mot ilc voui en parlant à uue seule personne, n'a este introduit que par le basse llaterie <les derniers siècles, qui s'est avitit'c de parler en pluriel A nue pci-f>onnc en voulant luy Taire croire que toute seule elle en valloit plusieurs : et cela s'est estcndu enfin Jusques aux personnes de la moindre condition. La Poésie Héroïque nu peut souffrir cette foiblesse ■ (Desmarest. Clovii, IS6e, Adrit).
3. • Parlans A Dieu en prières et Cantiques, nous releiiuns lo sinRulici' tant pour ttnsuiure le slile de l'ëcriturc que pour si)tnifler ceste viiique vnitii incommunii'able. Toulcroisaucuna. sufvansla molesscde nostre lanfcue. extinians le tanfca^ plus doux et respectueux, %'sent du plurier " (12J).
a. • Il (Mr. (îodeaul dil que c'est la raison pour laquelle il a toujours retenu lu façon de parlei' à Dien en Bin)(ulier, et non pas en pluriel, et de luy dire plùtosl loif que roi». Comme il étoit Pocte. il étoit occoiUumé à cette sorte d'expression, qu'on ne souffre pas Tacilcment en prose dans noslrc langue. 11 n néanmoins ci* honorer dtvantaK^ la ^randtur de Dieu en luy parlant ainsi, que s'il luy pai'loit i la manière des hommes. Mais Je suis pei-sundé qu'il y aura peu de gens de son sentiment : car il ne s'agit pas ic,v de la langue originale du Nouveau Testament, ni di! celle des anciennes Versions qui ne reconnoisaent point cette civilité, comme il le l'cmarquc. Ccst assez qu'elle soit reçOé généralement des François, qui rc)i;ardent comme une chose indécente de parler à Dieu par toy. Il ajoAtc, qu'il y a davantage d'inducence qae Dieu parle an Diable par voat. Mais a'iljugeoit qu'ily eustcncelade l'indécence, il luy t'toit libre de Taire parler Dieu par loi/ au Diablci au lieu qu'eu se servant par tout oiralcmenl de l'expression toy, il met Dieu et le Diable dans le même i-ang. Taisant autant de civilité à l'un qu'à l'autre <• Ifi. Simon. Iliil. eril. dei l'erii'oni i/ii .\oar. Tett.. Rotterdam, Keinier Leora, IS&O, 3911.
t. »... Je vous dirai en général, mon- cher Monsieur, que quoi que je ne voie rien de condamnable dans notre usaRe de IntaJer Dieu ; et que je ne voulusse pas mi^mr qu'on le changeât, puisqu'il a dr,>jâ tant duré: je ne trouve point que nous le puissiou» bien justifier... M. Jurieu a touiours trouvé cela rude, et... il a souvent usé du Voim dans quelques Exclamations en Chaire, apostrophent la Divinilé... Je ne vois pas que In Raison que nous alléguons ordinairement, et dont aussi vous vous serves, soit bonne. C'est que Dieu a lui-même adopté le Tu, et que Jésus-Christ l'a insère dans VOrai- ■on, qui nous doit servir de modèle; car, cela seroit bon t dire, si dans les Laniinex Hébraïque, Sgriaqne, Grecque et Latine, le Voui eut été en usage de l'InTcrieur au Supérieur, comme il l'est aujourd'hui en François. Il ne faut donc pas dire qu'il y a loajonrt eu parmi tel Peaplei un Tu de Religion et de Piité : car, anciennomcnl, le Singutier se donnoit en tout tems et en tout lieu A toutes sortes ti'Objeti, aupirieart et infériean. Mais, vous aveï raison de dire, que depuis que les Langues ont adopté le V'oui envers les.Superiean, etceu\ qu'on traite civilement ou en Cérémonie, un n'a pas laissé de retenir le Tu en certains cas; par exemple, dans les Vers, et dans les Prières. Kncore y a-t-il toujours eu des Poitet qui ont emploie le Voat, et des Prières, où le V'ou» a été pareillement conservé. Quoi qu'il en soit, je ne saui-ois voir In moindre ombre de Mystère en ce que Dieu, dans sa Parole s'est désigné par Tn et Toi; car. la Langue, dont il se servoit, ne rcconnoissoit point d'autre usage: il Talloit
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français était conforme à l'usage de notre langue comme le tu ù l'usage du latin, et que c'était une lîdélité maladroite que de suivre la lettre et non l'esprit. Néanmoins les poètes gardèrent le droit de s'adresser aux rois, aux princes, à Dieu au singulier. Racine, pour ne citer que lui. tutoie Dieu à toutes les pages dans Esther et dans AthAlie '. Ij'Académie approuvait cette forme de langage [Peg., IV, 92).
Toutes ces dérogations à l'usage général ne changent rien à la règle, qu'elles conlirment au contraire. Il était « ridicule, pour ne piis dire impertinent, de tutaier les personnes avec qui on n'était pas fort familier » (Rich.).
Au contraire le Xous de majesté, usité à la première personne depuis Con.stantin -, n'avait jamais passé dans l'usage commun ; il avait continué à appartenir aux dignitaires laïques ou ecclésiastiques, exclusivement, et ne s'était généralisé que dans les documents de la langue administrative. Les particuliers qni en usaient daas la vie courante se faisaient moquer, pour peu qu'ils le lissent par sentiment de leur importance -'.
Seuls les héro.s tragiques avaient le privilège de parler ainsi d'euxmêmes. C'est une forme de style noble. Elle est fort répandue '•, et explicitement approuvée par les théoriciens '. Par une contradie-
poKspr par là, mi usposcr l'Ecriture à la moquerie qu'eicilciit les Phrases kSoleeismef <-l à BarbarUmtn " [Daylc, Lell. A M. Roii, 10 ort. 1090, dnns Icr Lelt. choUiet, Rulterterdam, FrJUuli et Ufiiim. nii, K").
I. Grand Dieu, juge la caute...iUl. iG3, Eulher. Prol., v. 41 : ; Omontaucerain/loi! Me roici ilanr Iremblanle et sente devsnl loi [Id., 18!. Ib.. v. 241-8, d tuulc riiivocHliniii; Voilà donc qaeU rengeiiri l'armenl pour (a qaerelU... à Sagette èlerneltr Id.. GST. Mh.. V. I1I»-112U^: Oii sont. Dieu de JacnJ). tet anliqnft bontrt? \Id.. OUI. lli..v.ibOl.clc.).
î. Cr. Jus. Sn»se, De iinmero /ilurali >fui itocatur majetlis. Ijcipzi);. IXSE>, Uins. il'csl d'abr>nl iinu niRnièrc d'uRniicicr iin aiih'c à lui-iiii>mc. qui meut l'empereur A nui. Moiiimsen l'a proiiié. L'ufiiii;e de ce pluriel ne se gânéraliBe pnn avant le v si<>cle. l^licz lus riiie, ego etit );éiuVal, Chez les papes.il faut descendre à Lénil le Grand {iitiliil après J.-C. pour que aou devienne réRulier.
3. ri Ce laiTon chiqiiHncur iey tiHe dn mot de noai, comme si e'cstoil un fcrand Seigneur - \. du h'ail. Ealrap,, tiil. clz.. 1. 212 ; Cf. ; n 11 conncul bien que Theoplirasle pi'elendoit pas<:er poui- );rand Sei|;neur, ilnnoir des hommes auec luy, qui luy reniliiient tant de deuolrK, et de parler tousiours de luy seul en plurier comme il faisoit. Au commcneemenl il auoit creu qu'il parlaat en mesme temps de ces deux hommes - Sorel. /•o(j,.,II. l-K-i7fl.
1. Il* t'aiment. Cenlaiii»! qu'on se jmail de nous iltac.. [Il, 73, .Vi(ftr., v. lin); ,VoK, ne réeaquonx point l'urrél de moa rourroa-r: Qa'il pirisie! Aussi bien il ne i-il plut pour ttOlls ylfl..U, m. Andr.. V. 1I0T-I4OK'.
.Monlflcury. dans Sa Femme juge et partie, 111, S. lire un elTet burlesque de l'Bppliciition de eette forme i des dialogues comiqueii.
■t. On peiit parfois en parlant de soi-même, mettre le verbe au pluriel " avec beaui-i»tii de fracc-i.SerFoiui-noas Je not appHtpoarnoas attirer des cœart.Onpait.meHrr ilniis une mi'me periude un verbe au plui-ier et l'autre au singulier, encore qu'on ne parle qiui de soy-mfme ; .Ve deliheroni plas, iiUoia droit ,i la morl; Ls tristetse m'appelle à redernier effort (Leven de Templ., F.ntr. à Mad., Il9-i:tj.
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tion assez singulière, le même pluriel sert de forme de modestie chez les auteurs.
La troisième persosne. — - Mats un nouvel usage se répand, dont il importe de marquer les premiers dt^buts. On commence à parler k ta troisième personne, ainsi qu'en espagnol et en allemand. Oudin avertissait ses lecteurs que c\''[ait lî» un tour qui convenait avec les rois, les princes, les grands seigneurs : Vostrc Majesté commandefelle ? vostre Altesse, vostre Excellence me pardonne, mais qu'il fallait se garder de dire comme les Flamands : Monsieur veut-il? Madame veut-elle? [Gram., lOH), Andry reprend le précepte positif sans rien dire de l'autre '. Même ainsi présenté, ce principe n'agrée pas à Saint-Réal, qui soutient que le simple vous a plus de véritable politesse - . II est à présumer toutefois que la flatterie avait déjà commencé à répandre la troisième personne.
L'irrévérence des pronoms. — //. Elle. C'était au xvii' siècle, comme aujourd'hui encore, une impolitesse de parler de quelqu'un quiétait présent, et après l'avoir nommé, de le désigner par (/ou lui ■'.
Ce qui est plus digne de remarque, c'est la théorie que j'ai trouvée chez Richesourcc, d'après laquelle (même sans parler à une personne réputée), du moment qu'on parle d'elle et qu'on raconte des faits, où elle a été mêlée, il est bon d'éviter les pronoms personnels, ou les adjectifs personnels, dits possessifs. Dans une phrase telle
1. ■ Le niot rouit, n'est pas des plus respvcliieu:!. lors qii'oii parle A quelque personne que l'on doiL ou que l'nn veut traiter avec reapecl. Si par exemple on est avcciui l^raatl Sci)[iieur. ctqii'on ait occasion de luy demander sa volonté sur quelque choBC. il Taut bien se garder, si l'un n'est pas son égal, de luy aller dire, uoiis pluisl-il Monitïgatar, etc., ou ce qui serait bien pis : voutez-coiit. Moaieig iieur, etc., il faut parler indirecte ment. Monttignear agréroit-it que. etc. ■■ {Refl. , 103-i),
1. • I.a rcpelilion du mot d'AUeMC^ ou nutra ncnibtablc deviendrotl ennu^veune. A force d'estre trop fréquente, ou mfsmc ridirule, pour se trouver jointe k des mots d'un itenifort contraire à L-elui d'^((cMe,le mot de voua, qui lui est équivalent, marque plus de véritable politesse, pourven qu'il soit accompagné d'expressions res|iectueuses... Croyei: vous qu'une personne.. ■ ne parlAt pas aussi poliment, en disant de temsen lems: l'on* m'aoesfait l'honneur de me dire; qu'en disant vint fois de suite: Votlre .iUeaie m'a dit? . [De la CrU.,2"-il9. Cf. Grimarcsl, Camm. de te(/., H)s-IOS>.
3. « Il n'est pas de la civilité, quand on parle i) un tiei-N d'une personne de quatilé eu sa présence, de la nommer, et de continuer par lag •• [Cli-. . 30'. Cf. Les Loix de In Oalanlerie. {1811; : « Que s'il arriue que eeux auec qui vous vous entretiendrez vous nomment quelque foi» quelqu'vn qui vous semble esti'e de trop bas alo.v pour auiiirde l'aninité auec vous, il faut dire auec un Ion mesprisant : ie ne cannoy pnini eeUi. comme ne sçachant pas mesme dcquoy c'est que l'on vous parle, et se gardant liicn de dire, leneieconnoi/pnini, pourccquece seroil encoi-e faire trop d'honneur A une telle personne. Quand il sera aussi question de mespriser quelqu'vn en sn présence, il se faudra bien garder de repeter le nom de Jfoniieiir, en partout do luy A quelqu'autiv i|ul se Irouuera lA, comme par exemple, il ne faut pas dire : n'enlendes coût pat ce que HoTitieur vont dit? mais seulement, n'entendes coût pat ce qu'il dit? de mesinc que si l'on disoil : et qae celay là routdit, ce qui témoigne vn vray desdain • (13-41).
380 HISTOIRE DE LA LANr.UE FRANÇAISE
que : ...oale à l'Emperear une partie considérable de ses revenus, le professeur d'éloquence enseig^ne tout au long que " Le Pronom possessif, ses, est trop familier, et trop bourgeois pour des gens de la ([ualité de l'Empereur, Il faut de la prosopopée ou de la troisième Personne, àsçavoir, Maicsié Impériale, pour dire, et prive S. M. Imp. d'une grande partie de ses revenus » [Frise de Frîhoiirg, 12")). Ailleurs la théorie prend plus d'ampleur encore. <• La fréquente reprise d'une même diction est marque ou de stérilité, ou de négligence... Si quelqu'un parloît de cette manière, Le Hoy parla à Monsieur le M. de Ijouvoy, etc., et luy dit etc., il pourroit s'exprimer de même fai,-on s'il faisoit parler le Roy au dernier de tous les hommes... il doit se défaire de ce, lut. Pronom personel relatif et lui substituer l'Eloge de M. le M. de Louvoy, et dire de celte manière : Le Hoy parla, quelque temps, à M. le M. de Louvoy... et /il entendre à ce grand et judicieux Ministre, etc. Le Lecteur voit quelle grâce la Phrase reçoit de cet équivalant. Grand Ministre, au lieu de ce, lui, simple Pronom < ». Quelque fantaisiste que soit le sieur de Richesource, sa doctrine m'a paru trop en harmonie avec l'usage et avec l'idée qu'on se faisait des convenances « garder dans certains styles, pour ne pas mériter d'être rapportée . Elle explique bien des passages de nos auteurs, en particulier de Bossuet, qui a semé ses oraisons funèbres des mots cent fois répétés de le jeune prince, ce grand roi, etc. ne pouvant pas dire il ou lui. La majuscule ne se prononçait pus, et elle u'eût pas sufli.
1. Cf. : Ces! aussi cette agréable neccssilé d'cviler lusape des Prunoms dans les grandes Actions, qui a piqué les Orateur» el mt'int' les Relaleufs, à chercher de ceti tierces Peraonca, à les trouver A la faveur de la Prosopriptïe, qui sont de si {n'ond service â rOratcur eti les employer dans le discours, lors que la grandeur deK Actions, le ilemande, eomme aoot. Divinité, Sainteté, Eminence. Haatemt. HateiU.Atfetse. t'rreltenee, Grandeur, etc. , aliu de no pas dire trop souvi-nt, le, tout, lui, elle. etc.. ils la Tunt passer (la Prosopopée) jusqu'aux Vertus et jusqu'aux Passions dominantes: ainsi nous disons ; Ceif une faveur qae ie tieni de vôtre Générosité, où ainsi, nom en 4omme* redevables à vôtre auctorllé: au lieu de dire : Cest une graee qae ie vom Joy, r'esl une faveur de Uqaelle nôtre Compagnie root etl redevable. Ouainsi. Ea/în, Et. pour le dire en peu de mots, sa prudence el fermeté ne triomphent pat moini dant l'action que dans û conseil, daTU te chnntp de ÈatuUle que tous U. Pavillon. Ainsi le Relateiir. dans le fait dont il s'a^^it, dcwnit rou|;ir de honte de n'avoir point fait d'autre dépense en riches expressions, qu'en celle du simple, i(, Pronom peraonel relatif, comme qui diroit, non un simple Valet de Pied, mais m6mc un chetif Laquais, comme qui diroit une diction Populaire qui n'est bonne qu'à représenter un simple Soldat, el non pas un Prince que l'illusti'e Naissance de l'une des plus auciennes Maisons fait presqu'atler de pair avec les plus puissans Potenlas de l'Kun>pc (Riches.. Prise de Friboarg, 9Ï-3).