‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 2)Chapitre 134 sur 202 · CHAPITRE XII LA LANODE DU PALAIS ET LA LAHQDE DE CODR · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII LA LANODE DU PALAIS ET LA LAHQDE DE CODR

Vous lie sauriez changer votre style sauvage,

Et nous faire un contrat qui soit en beau langage?

demande Philaminte au notaire, (Mol., F. sav., V, 3). Depuis si longtemps qu'on travaillait à <t débarrasser la Langue des ordures contractées dans la foule du Palais et les impuretés de la chicane ». on en était venu à vouloir nettover le Palais lui-même de « ces vilaines taches ». Vaugelas avait déjà eu à proaoncer (V. t. III, 26). S'il se fût agi de rendre aux débats un peu de clarté, on n'eût pu que féliciter les gens qui s'indignaient contre les archaïsmes traditionnels de la procédure '. Mais leurs réclamations n'allaient point si profond, ces dames n'avaient que faire de comprendre, elles voulaient seulement que leur purisme ne fût pas choqué. Pour éviter la« barbarie» dans son contrat, Bélise elle-même n'eût point refusé le mariage, et il y a bien de l'invraisemblance dans l'anecdote que nous conte Sorel, d'un jeune homme en passe de s'avancer chez un Secrétaire d'Etat, et qui aurait abandonné la carrière, par dégoût du langage qu'on y employait ', Mais si le conte est inventé, le senti-

1. C'était le cas de Cotin: • 11 luy echeul, dil Perrault, Lnul à coup deux ou Iroin sucisesgions qiit le rendirent riche. Les afTaircs et les procci qui luy vinrent avec li's richcEses, l'oblif^rent à plaider contre des fermiers et contre des loealaîrcs qui ne payoienLpas, il fallut faire des baux, faire faire des réparations, et enfin donner l'I recevoir des exploits â tous momens. Le langage et te stile du Chaslelet où il ne connoissoit rien ledcsoloicnl. 11 cstoit au desespoir de ne pouvoir tire le moindre exploit, luy qui liBOitsaus peine l'Hébreu, le Siriaqiie, et toutes les la njtu es Orientales "(Para- If.tU det A ncient et de$ Modernes en ce qui regtrdt U poaie, 1693, p. 35e-3S7).

3. Ces gens là. dit-il (les Précieux, les délicats). ■ sont aussi dons la pensée que Fous les Termes de Droict ou de Pratique, ceux du Conseil et des Finances, sont Ternii-s Barbares, ce qui peut nuire i leur fortune ; et on fait le (^nte d'un Homme de crluhumeur qui «sloit des plus zclez pour la Nouvelle Caballe Je» Critiques, lequel avoil esté dans le chemin de s'auanccr chei un Secrétaire d'Estat, ou chei un Trésorier dirKspargne; maia après y avoir esté Commis quelques Mois, il abandonna tout par cliBgrin et par dépit, iiepouuaulplus lire ny écrii-ede Mots qui luy semfaloient estrc contre la pureté de la Langue Françoise. Voyez si ce galant Personnage n'cslott pas de ceux qui critiquent jusqu'aux Lettres Patentes et qui croyenl que les Privilèges du Itoy insérez dans les Liures en sont la partie grossière... et qu'ils sont tous remplis

■ Ces délicats ont donc vne terrible opinion des Termes du Palais cl delà Chicane,

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ment qui en fait le foad a réellement existé > et les imitateurs de Molière n'ont pas manqué de mettre h profit l'indication -, Toutefois les aigrettes de cour perdirent leur temps. La tradition judiciaire était trop forte ; la grande ordonnance de 1667 sur la réforme del» justice et l'ordonnance criminelle de 1670 maintinrent tous les mots abhorrés : icelle, nonobslanl, es-qua/ilês, et leur séquelle.

Le mondk et le jargon de la chicane. — En revanche la langue littéraire fut expui^e avec plus de soin que jamais, et parmi les mots de robe, tous ceux qui gardaient quelque air de la profession furent pourchassés et exclus.

11 fallait un de ces utopistes que leurs contemporains regardent comme des fous, pour imaginer que les jeunes gens trouveraient profit à s'initier au vocabulaire de l'administration et de la justice, (' aussi utile à connaître que te jargon des philosophes ». Cl. Fleury a eu, avec d'autres courages, celui de penser ainsi : c Je fais, dit-il, consister cette conoissance médiocre, nécessaire à tout le monde, premièrement â entendre les termes, dont on use ordinairement en parlantd'affaires, et qui sont employés dans les ordonnances, les coutumes, etles autres livres de droit : comme fief, censive, propres, acquest, déguerpir, garantir, et tous les autres. . . et plûtost les enfants les aurontapris, moins ils leur paroïtront barbares, dans la suite : toujours vaut-ilbien autant en charger leur mémoire, que des noms des figures de réthorique, et des termes de philosophie . . . Mais

et iIr ont itrangemenl à soulTrir quand ils sont obtigeide les entcnilrr un pourxuiuantle jugemcot de quelque procet» (Diicoar* lor I* nonvtlle AUégoriqae ettar It rttation ftiUttniaUe, ISïB, p. I!i3-154. Imprima àla suite de la Htltlion Virilablede re qai l'ai pané su Royaume de Sopfiie).

t. Lîi-el a déjA ciléun passage des NoavetUt aoavelUt {iOBS, p. 3T9-R0; : « Cbraiilc s'fcHa qu'il avuit quelque chone à luy donner pour mcltrc dans sa Cumedie : C'esl d'un Nouvelliste, dit-il, maisd'un Nouvelliste de Parnasse, c'esU dire, d'un de ceux qui veulent toujours voir de la pureté dans le tangage, et qui n'y sçauroienl, diacntils, rien souffrir de rude. Ce Nouvelliste a'estant Irouvi chez un Nottaire. relcut cent fois un Acte qu'on luy vouloit faire signer, déclama contre la barbarie, et la dureté des termes, les voulut faire changer, et ne le voulut jamais signer, disant que c'estoit non seulement approuver, mais inesme authoriser une méchante chose, cl qu'il y alloit de son honneur de le signer avant que de l'avoir fait mettre, ou mis luy-mesroo en meilleure prose ».

S. Cf. Hauterochc, Boarg. de qnalilé, IV, S : ■ Il faut vous épargner le jai'gon des Notaires, Tandis qu'on dressera les clauses nécessaire». Je vay vous envo^'cr ma fille. — "Trop d'honneur -,

■ Crolries-voui bien, Madame, que je ne me suis fait séparer de corpa et de bien d'avec mon pénultième mari, que parce qu'il m'étourdissoit tous les jours de quelquebarbarismedu Palais (Dancourt, II, 33S, l^fem. tfmfr., I,sc. 7|. Voir tout ce qui précède ; Dorise voudrait entrer A l'Académie, surtout pour sa réforme de la langue du Palais.

:)90 IIISTOIHe DE I.A LANGUE FRANÇAISE '

<lira quelqu'un, n'y a-t-il pas déjà trop de chicaneurs en France, sans vouloir que tout le monde le devienne? Voilft le langage ordinaire des ignorons, de nommer chicaneurs, tous ceux qui entendent les affaires, ou qui en parlent en termes propres. Au contraire, une des plus grandes sources de la chicane, est cette ignorance du droit » [Traité du choix et de la mélh. des Éludes, 193-195).

Mais tout autour de Fleury, c'est k qui se sauvera du « Palais de la Reine-chicane, Et du Roy des Fesse-cahiers h. Furetière a joué ici un des personnages principaux '. Le Jeade boulesdes Procureurs, qui forme la S* Satire des Poésies diverses (Paris, Guil. de Luynes, 16o'^, p. iO), n'est guère qu'une parodie du langage de la corporation. Qu'un des joueurs place sa boule, ou la lâche, qu'il touche au « noyon », qu'un autre le veuille chasser, tous les mots des partenaires sont transposés en mots du palais. Et l'auteur, comme s'il craignait qu'on ne 1 eût pas remarqué, croit bon de signaler le procédé :

Le plus divertissant, c'est que chacun se pique De bien dire en parlant sa langue de pratique '.

1. lïne mention cependant A Berthodqui dans La Ville de Parii en i-ert Inirtesqaet fail loulc une liratlc contre le lun^'ape du Palais {p. 103 et lOfl). !, Quand vnc boule pousse vne autre en son chemin.

Elle a leltre$, dil-on, pour la conforiemain ;

(''est lubrogatioa, quand elle entre on sa place,

Di«(rac(r'on se fail, alor* qu'elle la chasse,

¥,l c'eut riinUgrande, alorsqu'cllc revient,

.\yant un peu gauchi du chemin qu'elle lient :

Quand elle tourne ailleurs, c'est un dictinatoire.

Va-t-ellc un peu trop doux, c'est lors le pétiloirt ;

Si quelqu'un met au but, soudain il s'apl audit,

Disant qu'il a fourni pi'ece tant contredit,

Kl si l'un des perdans joue i l'acquit son homme,

Qu'il luy (oiRnc ou pai-eille, ou plus notable somme,

lia discnl au vaincu pour eonsolation

Qui gagne anpriiteipal. perd en tommniion.

Kniln si je vouloi» achevei' ce qui reste

['auruis plùtost diicry le Code et le Digeste .

Touslcs mois du Palais soit i droit, soit A Uii-t,

Troimenl auuc ce jeu, chcx eux quelque rapport.

Ils se querellent mesme en semblables paroles,

QuijoucA contre-temps, n'cstpoint an lonrdeirôlei

Qui donne un démenti, dit qu'il s'inicrit en faux.

C'est dot, quand la partie est faite entre inégaux ;

Qui vend ses compa);nons, estiléllionalaire :

Qui conteste souvent, l'apUîdear téméraire ;

Et si quelqu'vn soutient vn mol qui fait alTronl,

Il dit qu'il va subir le recol elcoafronl.

(p. 50-51, cf. Voy. de Merc, 62).

H dit rerli/icallon.

Quand il se parte de criées ;

LA LANT.UK UV PAI.A13 KT l.A I.A.Nr.LF, DE COUH -i'H

Toute la deuxième partie du lioman LourgcoU (Ifi66) est encore la caricature de ce monde des chicnnoux. Collantine, plaideuse née, qui a appris à lire, non dans les " sept Pseaumes moulez " mais dans des '< contracts bien griffonnez » (II, p. 13), préfère ù un sonnet d'amour un « exploit en retrait lignager » bien dressé, et ne sait donner aux mots que leur sens judiciaire, l'ne déclaration, elle n'en a que faire, elle en a une de bien rédigée en ti'ois cents articles, si b.dle qu'il n'y a dans tout le texte, ni une raie, ni une croix. Une lettre, elle en possède en forme de requêtes civiles, obtenues contre treize arrêts, tous contradictoires.

Lo juge Helastre ne sachant pas le droit, avait été obligé de prendre un « sifleur ■>. Mais au bout de cinq ans, dès « qu'il sceut une douzaine de termes, il crut en sçavoir tout le secret et toutes les ruses >> (II, R7), si bien qu'une fois tombé amoureux de Collantine, il saisit d'un coup le moyen de lui plaire, qui était de plaider contre elle ; n Je veux intenter un procès criminel contre vos yeux, qui m'ont assassiné, et qui ont fait un rapt cruel de mon cœur " .11, fil). Kt comme cette manière enthousiasme )a défenderesse, sûr (|u'il a trouvé le secret, et le " Praticien françois •> h la main, ciimme un enfant qui compose à l'aide des « Epithètes de Textor et des Elégances poétiques », son siflleur derrière lui, il produit SM célèbre déclaration '.

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