‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 2)Chapitre 140 sur 202 · CHAPITRE XHl EXCLUSION DES MOTS DU PALAIS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XHl EXCLUSION DES MOTS DU PALAIS

Résultats littébaibes. — Les résultats furent de deux ordres : littéraires et grammaticaux. Littéraires d'abord. Le xvii" siècle vit disparaître à peu près complètement le vieux genre des Débats, Procès, Arrêts, dont le xvi° siècle oifrait de nombreux et heureux spécimens, tels que le Débat de Folie et d'Amour de Louise Labé. A peine de temps en temps quelques pièces, surtout burlesques. En cela comme en tant de choses, La Fontaine tranche sur ses contemporains. II n'a pas craint de donner à ses récits la forme du procès. On connaît le joli badînage qui commence :

Les ^'ens tenant le parlement d'Amours Informoienl, pendant les grands Jours, D'aucuns abus commi^i en l'ile de G^thère (Vlll, 423, v. 1-3).

Là le tour seul est juridique. Mais la fable « Les Frelons et les Mouches à Miel » narre, sans épargner les mots de métier, quand il est besoin, une véritable demande au possessoire, qui se règle par une expertise (Cf. dans les Congés, V, 333-331). C'est là une de ces hardiesses par lesquelles ce libre génie se plaisait à contrarier les modes et les préjugés du temps *.

Résultats pour le vocabulaire. — Pour la langue, le résultat pris en gros fut de confiner au Palais les expressions qui étaient propres à ses familiers. Comme bien l'on pense, si'mblable démarcation ne peut être absolue. La première raison on est que beaucoup de termes de droit appartiennent aussi à la hu^ue commune, tels qu'attentat, arrêt, bannir, priser, requête, enquête, tour de râle, et une foule d'autres. Et pour ceux qui semblent tout à fait particuliers à la langue technique, tels que petitoire, quasi contrat, tacite reconduction, etc., nul ne peut dire qu'une circonstance imprévue ne va point les répandre dans le public. Une alTaire récente a rendu familiers à tous bordereau et collusion.

èae une rentrée éclatniitc avec le Légataire

KXCI.rSIOS DES HUIS l>L' l'ALAlS 3i".l

Sans cet à-coup, tous les jours la pratique du droit se mêle à la vie quotidienne, et nous apprenons — souvent à nos dépens encore un mot juridique) — ce que c'est que hail, contrai, dédite, testament, commandite, faillite, banqueroute, responsabilité civile, inventaire, saisie, arbitrage, remploi, régime dotal, communauté, dommages et intérêts, amende, tutelle, demandeur, défendeur, etc. M. Lanson a noté avec raison l'usage que Bossuct a fait parfois des termes de chicane, n Si soucieux qu'il soit d'être noble, dit-il, Bnssuel tend à l'imago, cheiche à incarner dans une phrase concrète la substance morale et log^ique de son idée. Cela le conduit, naturellement, au svmbole. Nous sommes « insolvables », Jésus-Christ est notre « caution ». » On ne discute la caution que lorsque la partie principale est insolvable. Jésus est donc contraint par corps "... Il appelle l'honneur du monde au tribunal de Jésus-Christ, il lui fait son procès, et le sermon est disposé eu réquisitoire, que conclut un arrêt : Vous avez ouï l'accusation ; écoulez, maintenant, la sentence (Lanson, L'Art de la prose, HO-111 ; cf. Quillacq., o. c, 797). Toute doctrine qui oblige à se priver de ces mots préjuge k tort qu'ils ne sont point susceptibles d'un large et fécond développement. L'histoire prouve tout le contraire. Apanage, gage, garantie, mainmise,contredit font très bonne figure dans les vers où ils sont entrés.

La Fontaine, à cet égard, est encore un modèle. Au besoin, il conte en vers un procès en nullité de mariage (IX, 429). 11 emploie ligurément non seulement des mots usuels comme gain de cause. mais des vocables désormais réputés hideux : assignation, au sens de rendez-vous d'amour :

Une assignation pleine d'impatience

Fut un jour par les sœurs donnée à cet amant (V, 585, v. 71-75).

L'Isabeau du Psautier n'ayant voulu lAcher le morceau à personne.

Par précîpal à notre belle on laisse

Le jeune fils, le pasteur à l'abbesse (V, 422, v. i.jj-i46).

Le païen de l'Oracle ne croit en Dieu que « par bénéfice d'inventaire 11, et ainsi de suite. On trouverait de même au milieu des passages les plus poétiques : e.rpédier en forme, appointé contraire. Dans la paraphrasedu « Dies irae » (VIÏl, 414) il y a bien d'autres audaces :

L'an^ ressemblera les débris de nos corps ; Il les ira citer au fond de leur asile [v. s-a).

Et dans le psaume xvii (VIII, 395) :

Ma prière parvint aux temples étoiles,

Parut devant sa face, et fut entérinée (v. 28-29),

Mais les heureuses fantaisies de cet indépendant n'ouvrirent les yeux de personne, et sauf quelques phrases reçues : caution bourgeoise, compromis, la proscription tut générale.

i" On confina dans la langue judiciaire quelques mots qui avaient en même temps le défaut d'être viens : pardevant, anjuer, amiable, clandesliniié, enqaester.

2" On y conEna ensuite des mots qui y étaient, qui y sont restés et qui y sont morts : d'abondant, adirer, ajournement, blanc signé, blanc selle', contredits, décréter, insinuation, intcrrogat, itératif, obreption, préfix, pré/lxton de délai, turbe, vendtquer.

3" On y confina aussi des mots qui y vivent encore, mais n'en sont plus guère sortis : abroger, abrogation, acceptant, acquit, patent, adjudicataire, amodier, amadiateiir, ameublir, appointer, arbitrage, cassation, cens, collatéral, colluder, computsoire, contractuel, contumace, décisoire, délinquer, entériner, entérinement, impétrant, indivis, induit, indultaire, interdit, interjeter, interlocutoire, licitation, subreptice, subreption, subroger, subrogation, us, vacation, main levée, main mise, prescription, possessotre.

4" Enlin on y relégua des mots encore usuels alors dans la langue courante, qui n'y ont plus reparu : acquêt, comparoir, hoir, observance, piéger.

Quelquefois les sentences des puristes n'ont pas été ratiliées : adjoint, allouer, appel, annuler, anticipation, aubaine, conflit, consorl, clause, compétent, compulser, comminatoire, controuver, définitif, en définitive, délai, départir, délenteur, domicile, domicilié, encan, exploiter, factum, évincer, instance, intenter, intrus, legs, léguer, local, main-forte, mutation, notoriété, précaire, préconiser, préconisalion, rapporter, référer, sommation, sommer, séquestre, séquestrer, total, transaction, tabellion, vexer ont survécu. Mais un certain nombre de ces mots, tout en survivant, ont perdu i'i ces condamnations quelque chose de leur dignité ou de leur extension; à son corps défendant, au demeurant, déguerpir, déguerpissemenl, endosser, foncer, mercuriale, molester.

C'était donc une perte, moindre que certaines autres, mais sensible tout de même, pour un vocabulaire dont on émondatt déjà tant d'autres branches.

i MOTS DIT PALAIS

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