‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 2)Chapitre 147 sur 202 · Hellegarde, ModiUtde Convert., p. 36i, Sur les études · texte numérisé non relu

Hellegarde, ModiUtde Convert., p. 36i, Sur les études

1. - La Nation Françoise aussi polie qu'aucune Nation, est encore dans celle espèce de barbarie, qu'elle doute si les Sciences poussées A une certaine perfection no dérogent point, cl s'il n'est point plus noble de ne rien sçavoir. Il (le marquis de rilôpilalleut si bien l'arl de renfermer ses talcns, et d'clrc ignorant par bien-séance, que

Les femmes surtout « ne sont pas moins obligées à cacher les lumières acquises de leur esprit que les sentimens naturels de leur cœur, et leur plus grande Science doit toujours être d'observer jusqu'au scrupule les bienséances extérieures de l'ignorance » (Fonlen., Œuv. div., III, 213) ^. Les portraits de « femmes savantes » continuent à faire partie des livres qui ont pour objet d'enseigner l'art de vivre ^, Nous avons de M. de Vaumorièreun traité qui, venu de lui, peut être pris, mieux encore que les ouvrages d'un Bary, pour le code de l'Art déplaire dans ta conversation (Paris, Guignard, 1698, 3' éd.). L'entretien XX roule précisément sur ce sujet: « Quelles Sciences peuvent fournir des sujets de Conversation ? Ce n'est point la Théologie, déclare Eraste. — Je souffrirois encore moins les Mathemathiques, riposte Philemon. Dorante accepte la Morale, la Politique, l'Histoire, la Fable, la Poésie, les Relations des Voïages en un mot, les « Belles-Lettres ». Les Femmes peuvent en parler sans rougir de les a voir apprises, reconnaît Eraste. Passe aussi pour la Géographie. Mais il ne veut point que « la connoissance de la Sphère fasse tout d'un coup sauter une Femme de la Terre au Ciel » (316-320). Ensuite la conversation dévie sur l'histoire, sur la morale, et finalement il n'est aucune scienceproprementditequi ne soit citée. Aussi, dans certains salons, les femmes du monde n'eussent-elles pas osé toujours avouer qu'elles savaient, comme disait M"* de Scudéry, même ce que peisonne ne devait ignorer, a Un jour, au cercle de la Reine Mère, une femme de qualité dit par hazard le mot de l'oyelles. Toutes les autres s'écrièrent dabord : Ah ! Madame, des voyelles ; et elles s'entredemandoient ; sçavez-vous ce que c'est que des voyelles ? Ce pauvre mot fut renié par toutes les Dames de l'assemblée, qui n'osèrent dire qu'elles l'entendoient ; et il n'y eut que Madame de Montauzier qui eut assez de courage pour avouer qu'elle sçavoit ce que c'étoit » (de Callières, Bon et mauv. us., 126-7, v. Schenk, p. 165)3.

Il semble toutefois qu'il y ait eu plusieurs camps. Dès 1672, la science a ses maisons, en particulier celle de Condé ^ ; plus tard elle

tnnt qu'il fut dans le miliep de In puerre, les gens les plus pénélrans sur les défauts d'autrui ne le soupçonnèrent Jamais d'être un grand Géomètre u (Fonlcn., El. de* SavtnU. OEav. div.. III. bi).

t. Un de leurs maîtres, Carré, • ne les voyoit presque qu'avec les précautions usitées pour un sujet Tort difTérent» (/!>., 211). et deux heures avant sa mort il fltbi-ûler leurs lettres (Ib., Slfl).

S. J'en retrouve un jusque dans les PortraiU serieax, gaUnda et erili'ijaes du sieur R. [P. Jacques Brillon], Paris, Brunel. 1SS6, p. 308.

3. Etait-ce à cause de la leçon que Molière avait empruntée A M. de Coi'dcmoy pour la mettre dans •• le Bourgeois gentilhomme • ?

4. ■ Il yavoit (enie73) encore alors des Cunrërences chez divers particuliers ; ceux

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aura celle du duc d'Orléans. Il a étudié lui-même, il travaille avec llomber^, c'est déjà un « prince philosophe ». Et ceux qui ont vécu, comme La Bruyère, dans ces milieux, n'ont Jamais donné dans les lieux communs vulgaires. En vain chercherait-on dans les Carai- It-rea des railleries contre les savants. C'est le parti contraire que l'auteur a suivi : « Chez plusieurs, dit-il, savant et pédant sont synonymes » (II, 80). Avec quel dédain il parle de ces politiques qui croient un homme d'études incapable d'affaires ' ! Il ya plus. Dans sa septième édition (1692), il fait à Lucile une admirable leçon d'astronomie, pleine de chilTres précis, et où il introduit à dessein, .sans aucun doute, des mots techniques tels que, sinus, parallaxe, contre lesquels les grammairiens du monde s'acharnaient.

Mais cette opinion semble avoir été celle de la minorité. Il y a i'i cela des causes profondes et d'autres accidentelles. Panni les premières il faut mettre en tête le respect de la tradition, l'insuflîsance de l'éducation des collèges, où les études scientilique.s étaient nulles ou à peu près, la répulsion instinctive de ce milieu frivole pour de.s rechei-ches dont on ne pouvait comprendre les résultat.s qu'avec beaucoup de réflexion et d'elTort,une déliance aussi à l'éi^rd (le doctrines dont certaines touchaient au dogme et échappèrent à peine k des condamnations officielles.

En outre, après la mort de Colbert, la situation de la science et des savants se trouva bien amoindrie. On les utilisa, et quelquesuns furent de vrais praticiens. Perrault, Roemer, Mariette, Blondel, furent mis ù calculer le tir des bombes . Thévenot étudia les aqueducs de Versailles, pendant que Mariotte mesurait la dépense d'eau des fontaines. La science ne perdit pas tout à ces travaux d'applications, mais les savants n'y gagnèrent pas en considération : ils se tiouvaient ravalés à des besognes d'entrepreneurs ; de grands seigneurs ne devaient point faire de dilTérence entre eux et les •< mécaniques ». D'autres raisons encore les rendirent plus tard suspects. Le cercle de Ph, d'Orléans est en une certaine mesure une réunion d'opposants, de libertins aussi,

qui avoienl le goùl des vcriUbles Sciences s'usscmbloîent par petites Iroupcs comme desesfHtces de Ilebclles qui conspiroient cuiitrc l'it'norance cl les pri^jugez dominans. Telles étoient les Asscmblies de M. l'Abbii Hnunjelol, Médecin de M. le Prince. cl celles de M. Juslel • (Knnten., El. dei.Ssc, Œav.dh.. 111,273-273). Le Prince d.- Coudé avait dans son hâtel un laboratoire à lusuge de Marliii, apothiquaire. Il avait souvent fait venir Bi^gis, elc,

1 . 'Il eal savant, dit nn politique, il cal donc incapable d'alTaireB ; je ne lui conliurois l'état de ma );arde-robc ; — et il a i-aison. Ossal, Ximcnés, Uichelieu étoionl savants : éloient-il habiles?ont-ils passés pour de bons ministres ? •(11,84).

LES SAVANTS ET LE MOHDE il'i

Les savants trr le monde, — II faut bien dire en outre que le caractère de la plupart des hommes de science explique l'aversion qu'éprouvait pour eux un monde dont ils ignoraient ou méprisaient les usages '. Fontenelle nous a laissé un tableau de la vie de Morin. 'c 11 se couchoit à sept heures du soir en tout tems, et se levoit à deux heures du matin. Il passoit trois heures en prières. Entre cinq et six heures en Eté, et l'Hiver entre six et sept, il alloit à l'Hôtel-Dieu, et entendoit le plus souvent la Messe à Notre-Dame. A son retour il lisoit l'Ecriture -Sainte, et dînoit à onze heures. Il alloit ensuite jusqu'à deux heures au Jardin Royal, lorsqu'il faisoit beau. Il y examinoit les Plantes nouvelles, et satisfaisoit sa première et sa plus forte passion. Après cela il se renfermoit chez lui, si ce n'étoit qu'il eût des Pauvres à visiter, et passoit le reste de la journée à lire des Livres de Médecine, ou d'Erudition, mais sur-tout de Médecine, à cause de son devoir. Ce tems-là étoit destiné aussi il recevoir des visites, s'il en recevoit, car on lui a entendu dire Ceux qui me viennent voir me font fionneur, ceux qui n'y vtennen. pas me font pUiair, et l'on peut bien croire que chez un homme qui pense ainsi, la foule n'y est pas. Il n'y avoit guère que quelque Antoine qui pût aller voir ce Paul i> (Fontenelle, Œi/u. div., 111, p. 270, Eloge de M. Morin).

D'autres vivaient de la même vie, Varignon, le P, Sébastien, Roberval, « coniîné au fond de son collège <le Maître-Gervais et qui n'en sortait que pour remplir ses devoirs d'Académicien » et ([ porter dans la Compagnie l'âpreté de sa parole et la rudesse de son caractère » ; La Hire, iadilTérent à tout ce qui n'était pas ses recherches: l'Académie des Sciences, celle de peinture, l'Observatoire et quelques autres corps dont les réunions constituaient son seul divertissement ; Michel Holle, ancien clerc de procureur, puis maître d'écriture, qui n'avait aucune idée des devoirs de la société, et, en fait de bonnes manières, n'avait appris que l'arithmétique et l'algèbre ; Bourdelin, le parfait modèle de ces médecins raillés par Molière, qui poursuivait de ses anathèmes les fanatiques partisans de la saignée ; Tauvry, élevé dans les disputes de la Faculté, qui mettait

t. Un vivaient rc Lires, dil Maury « se coucha in tiL de bonne heure, se levaient lAl, allaient presque tous beaucoup à l'église et ne soHaienlguèrede la sphère d'occupation» qu'ils s'étaient raite. GonBéquemment ils avaient peu Je savoir-vivre, et apporteieul dansla discussion plus d'en Lé tentent que de libertiî. A part cela, c'étaient dci gens vertueux, & la façon du moins dont on entendait alors la vertu. Simples et réguliers dans leur vie, rigides dans leurs devoirs religieux, mais n'en étant pas pour cela moins rancuniers et moins envieux; d'une humilité parfois plate auprès des grands, travailleurs opiniâtres, mais n'ayant que rarement sur les choses des vues générales et

4tG HIBTOIBE DE LA LANGUE FRANÇAISE

dans les discussioas une ardeur qui fut fatale à sa vie » ', Parent, qui apportait si peu de ménagements dans la discussion, qu'on avait peine à le souffrir, même à rAcadémie(Foaten., El. des Sav., 111,338).

Bref, enlisant les témoignages qui nous sont parvenus sur l'tnsociabilité d'hommes à qui la vie de société était restée étrangère, on s'explique la survivance de bien des préjugés, et on comprend les aphnrismes d'un Bary: « La pluspart d'entre eux [les savants] ne triomphent que sur la chicane de l'Kcole, et horscette chicane, ils ont la conversation si fade, qu'il n'y a rien de plus dégoûtant.... Quelques peu propres que soient les Scholastiques ù entretenir les Grands, ils le sont encore moins à entretenir les Dames n [Convers. gai., 181-183). La Bruyère, qui n'est pas suspect, n'en parle guère différemment : « La conversation d'un homme sçavant plairoit, s'il ne vouloit pas dire en un jour ce qu'il a été plusieurs années k apprendre », etc. " . . Les Reflexions sur le Ridicule de l'abbé de Bellegarde reviennent cinq ou six fois sur ce caractère du pédant : >< J'ai de la peine à deviner, pourquoi les personnes nourries dans les Collèges sont pour l'ordinaire peu complaisantes et impolies: la science qu'ils y puisent, ne devroit point faire un si mauvais effet sur leur esprit, qu'elle gauchit, au lieu de le redresser: Je crois que l'habitude qu'on y a de disputer toujours, et de se dire des injures en Latin, les rend féroces et incapables de céder et de plier leurs sentimens, pour s'accommoder à celui des autres. . . Ce qui fait que les Savans de profession sont si peu au goât des gens poUs, c'est qu'ils n'étudient point le monde, et qu'ils ne consultent que leurs livres; une application continuelle à ce qu'ils ont lu, les rend distraits, et les enfonce dans eux-mêmes : A peine écoutent-ils ce qu'on leur dit; ils ne répondent que d'une manière languissante; les entretiens ordinaires ne leur paroissent pas assez relevez pour mériter leur attention : Ne vaudroit-il pas mieux savoir moins de Grec, moins de Latin, et ne pas s'enterrer avec les morts, pour apprendre à converser parmi les vivans ? » (34-35.) En somme Théodème est savant et honnête, mais « il manque d'agrément et de

iMcvi^^cR, i;ardanl sou\ lion de fcas qui ne v

1, ld..ib., 39-30.

1, tci c'est le censeur qui se ricrie : ■ L'Auleur déclame fort ici coalre les S^avans. Ne seroit-il poinl de ceux, dont Monsieur de lu Bi'uycre parle, qui prévenus contre ici doctes, leur iltenl les manières du monde, le sçavoir vivre, l'eiprît de société, et qui les renvoyeul ainsi dcpoGillcx A leur cabinet et é leurs Lirrcs ? ■ (Senlin. crif. s. tes Car«c(,,!lS).

politesse « {Ib., 36) '. Et si La Bruyère juge sévèrement ces dédains du monde, s*il les explique par la vanité et l'inintelli^nce des courtisans, c'est encore une façon d'en confirmer l'existence : n II y a certains esprits devant lesquels il faut de la hardiesse pour soutenir la honte de l'érudition. Il est une prévention toute établie contre les Savants, à qui ils ôtent les manières du monde, le savoir-vivre, l'esprit de société, et qu'ils « renvoient ainsi dépouillés à leur cabinet et à leurs livres ». Si l'on atteste des noms de grands hommes, qui furent à la fois des savants et des hommes du monde : Bossuet, Ilarlay, etc., ou même Condé, Bourbon, Vendôme, etc., ils vous répondront que ce sont des a exemples singuliers ». Si l'on apporte <Ies raisons plus solides, elles seront faibles contre <i la voix de la multitude ». Et pourtant ne devrait-on pas se donner la peine d'examiner, de douter seulement, si ce grand esprit « qui fait bien penser, bien juger, bien parler, bien écrire ne pourroit point encore servir à être poli « (II, 80à8t, Des jugements, 48; cf. I, 263, Biens de la fortune, Tt&) ,

1. • Les Savan» de prorcsnion BOiil souvent fort sols, el Lres -ridicule s, parce qu'il» veulent Taire trop connotLrc qu'ils sont savans : ils parlent de choses sublime* (levant des gens qui n'y prennent aucun interest. et qui au lieu de les regarder comms des HB vans, les traitent de pedans et d'importuns, dont ils sont étourdi*. Simon, dans les visites qu'il rend à des Femmes, ne leur parle que d'Algèbre, et veut, i quelque prix que ce soit, leur faire comprendi-e les propriété! de ÏEUyptt el de la Parabole ; son intention n'est pas de leur apprendre l'Algèbre ; il veut qu'on le croTc grand Mathématicien ; on le croit, et on le tient quitte de ses dimonstra-

> Ce qui fait que tes Savant »odI moins propres pour le commerce, que les persiinnesqui n'ont qu'une érudition ordinaire, c'est qu'ils ne s'humanisent pes asseï; ils croiroicnt deshonorer leur science, el mal suulenir le caractère de savant, s'ils ^'abaissoient â parler des bagatelles, qui font la matière des conversations; s'ils n'y prennent garde, ils y font souvent de sots personna^^es, et ils sont les duppes de personnes moins savantes, qui disent, de bonne grâce et d'un air cnjoQé, des chose* simples et naïves, dont on est bien plus touché, que des discours sublimes des BavBns-(Belleg.,Be|1ez. lur U Bidicate, S33-Î33).

• Ct n'est point la science qui gfltc l'esprit ; c'est la faute de ceux qui en Tont un mauvais usage. Uu homme qui a l'esprit loum£ i la pédanterie, à mesure qu'il ni, devient plus ridicule; son naturel, ses mani<!res, ses mœurs, ses disisairde pidantiime; il est inlraiUble, Ûer, incivil, un esprit bien tourné achève de se polir et de s'embellir par la scienue ; eue n a rien de rude en sa iici-sonne, ni de sauvage, ni de TcbuUnt . (Id., th., ita}.

Huloirt de U I^ngae franfaite. IV, 37

D,!„t,zed.yGOOg[e

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