CHAPITRE XVI LA L&KaVE DES ARTS ET LA LANGUE DE CODE
J'ai joint la langue des arts à celle des sciences, pour me conformer k l'usage du temps. Les mots des « mécaniques » pourraient aussi être réunis aux mots bas. Mais ceux qui les excluent et ceux^ C[ui les recueillent, ont l'habitude de grouper, comme je le fais, ces divers éléments du langage technique. Arts et sciences sont pour eux à peu près inséparables. Un mot comme paysagiste est exclu au même titre (\\x' hétérogène, quoiqu'il n'ait rien de latin ni de grec. Le jour de la réception de M. de Pérefixe, La Mesnardière qui avait risqué ce mot dans la Chambre du roi et qui en avait été relevé, avait par ordre consulté l'Académie, qui tout d'une voix avait déclaré « paysagiste n du jargon (nous dirions de l'argot) des peintres, v Dès lors, conclut Bouhours, il sera à sa place dans les Entretiens sur les vies et sur les ouvrages des plus excellens Peintres. Maïs il n'est pas permis à une personne du monde d'employer paysagiste dans les conversations ordinaires ou à un écrivain de le mettre dans les livres qui ne traitent point expressément de peinture. Il faut alors s'expliquer d'une manière qui ne sente point le jargon de l'art, et dire par exemple: C'est un peintre qui travaille en paysages, qui ne fait que des paysages, qui s'entend en paysages » '. 1) en est de même pour « tous les termes d'Arts qui ne sont pas rei^eûs généralement, et que le commun du monde n'entend point : on doit s'en abstenir dans le discours familier et encore plus dans les livres qui sont écrits pour toutes sortes de personnes ». Un matelot « qui raconte à d'autres Matelots un combat naval ou un naufrage, » peut « cliarger son récit de tous les termes de marine » ; mais « un Historien ou un faiseur de Relation » qui veut être entendu, ne peut « remplir son livre de termes particuliers tout marins » ; qu'il les remplace par « d'autres... qui soyent intelligibles à tout le monde ». 11 en est des termes de guerre comme des termes de marine, a Un Historien qui feroit la
1. LemoleEt dans Rich,, Fur., A.el A<. H. D. T. ne l'a pas siinialè aranl Fclibien
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description d'un siège, comme un Oflicier laferoil après la prise de la ville, pécheruit asseûrement contre les règles de l'Histoire, qui ne demande pas un si grand détail, ni des termes si propres de l'Art » (Suit., 83-87; cf. Rosset, o. c, 42) '.
En théorie, depuis Vaugslas, cette séparation du vocabulaire technique et du vocabulaire ordinaire était généralement admise par les théoriciens du st^le : « Il faut préférer, dîtfiary, les circonlocutions aux termes de l'art, lors qu'on a affaire à des ignorans, à des femmes, à des gens qui ont l'esprit vuide, et les oreilles voluptueuses » (Bary, Secr. de noslre Lang., 4i}. Même devant des hommes cultivés, on évitait le mot spécial. Brossetle avait prétendu quv Boileau avait eu tort de se servir de « son principal » au lieu de <> sujet ». Son ami lui répond : " J'ai eu tort, ditesvous, de ne pas employer les termes [de la musique] dans la description que Longin faict de la périphrase ; mais est-il possible que vous me fassiés cette objection après ce que vous avés lu dans mes remarques... Par la manière dont j'ay traduit, tout le monde m'entend, au lieu que s'y j'avois mis les termes de l'Art, il n'y auroit que les Musiciens proprement qui m'eussent bien entendu ' ».
A i'v Académie des Orateurs » on entendait une autre cloche. Pour Sourdier de Richesource, comme autrefois pour Ronsard, les termes techniques sont « les meilleurs, estans propres » (Les plailirs de la Lecture, § XHl). Si on emploie comme termes d'art « de» Expressions estrangeres, soit Grecques, soit Latines », c'est « non seulement à cause qu'ils nous manquent en François » mais B pour obliger ceux qui aiment les Langues, s'estans donné la peine de les apprendre », et pour exciter la hardiesse des gens compétents à ne point craindre d'en emprunter, même en les francisant un peu. Tels sont des mots comme Paisagiste, Fleuriste, Oculiste, Juriste,
t. Corr. deBoil. et Bro$$., CLIV, p. S80, 7 janv. 1709. Cr. < Il est bon destre piquf delà Science universelle, et l'eiiprit n'esl pas raisonnable, s'il n'est sensible A cel éguillon, mai» il ne faut pas pour cela sçnvoir tout. Il est de ces Arts mécaniques qui sont indignes de l'honneste homme, un Philosophe Savetier seroil joué des S^avans, et un Prince qui meneroil la charuc ferait un exercire indigne de sa puissance. Quoy que l'Alcoran vueille exprcsscmenl que les Empereurs Ottomans travaillent aux jardins el d'autres icuvres mécaniques; ainsi que nostrc Auteur qui veut eslro do tous Mélien, s'en aille à Conslanlinoplc, sans demeurera Paris, oii il est insiiportable, parce qu'on n'y peut souffrir un esprit mercenaire, qui n'écrit que pour|cagner sa vie, renversant la nature do la Science, qui veut qu'on travaille d'esprit, et non du corps . Je ne sçay qui conseille cet Aut«ur, mais il s'expose i une belle amende, car par malheur, si les Tailleurs, les Merciers, les Brodeurs, cl les Cordonniers, suivis d'un nombre d'autres Métiers, prescntoient leurreqiiesle, il seroil fait dérencc à ce personnage qui la fait Taire au\ autres, d'entreprendre atir leurs droits. Peut-être aussi aurat-il fait quelque concordat avecces sortes d Artisans, pour avoir permission de donner au Public ta mesure et le plan de toutes les mode» ■ (Mercure réprouva, 136-138).
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Timpanisle, HamanUle, Pkilotogisle, légiste, Organiste, Symphoniste, Chimiste, Alchimiste ; des dérivés comme TimpAnisation, Symphonisation, /égalisation ; des verbes comme Fteurdeliser, Casloriser, Timpaniser, Humaniser, Royaliser, Cardinaliser, Evangeliser, Paneyyriaer, Eterniser^ Légaliser. Mieux vaut, conclut-il, en user de la sorte que d' '< employer des termes généraux », ou « d'user de circonlocutions ou traînée de paroles qui ne sont pas d'usage à la Table des Auberges de jeunes gens, ny dans le bain des grandes rivières lors qu'on se noyé, où il n'y a point de temps à perdre, et où le Laconisme le plus sec, le plus succint et le plus court n'est toujours que trop long ». [Des plaisirs de la Lecture, Préf-, § XIII). Dans ses Cours, il hasarde verbe auxiliarisé, historien éphémériate, épitomateur, etc. {Prise <le Prtbourg, 123 et 91). Cependant, en réalité, lui aussi traduit par des périphrases et rejette des mots qui n sentent la hâle » '.
La Bruyère avait à ce sujet des idées fort larges. Il aimait, comme Molière, ii adapter le langage aux milieux. Il fait usage avec sûreté et goût des mots de métier : ic Le marchand fait des montres pour donner de sa marchandise ce qu'il y a de pire ; il a le cati et les faux jours afin d'en cacher les défauts, et qu'elle paroisse bonne ; il la surfait pour la vendre plus cher qu'elle ne vaut ; il a des marques fausses et mystérieuses, afin qu'on croie n'en donner que son prix, un mauvais aunage pour en livrer le moins qu'il se peut ; et il a un trébuchet, afin que celui a qui il l'a livrée la lui paye en or qui soit de poids » (I, 260). Il raille même l'indifférence et l'ignorance où se tiennent les gens de cour : « On s'élève à la ville dans une indilTérence grossière des choses rurales et champêtres ; on distingue à peine la plante qui porte le chanvre d'avec celle qui produit le lin, et le blé froment d'avec les seigles, et l'un ou l'autre d'avec le méteil : on se contente de se nourrir et de s'habiller. Ne parlez à un grand nombre de bourgeois ni de guérets, ni de baliveaux, ni de
I . t.„ dont U Public A cù la détail neritable. Le terme, dtlait, est bon aBseuirelment. et lo Métaphore est fort parlante ; mais nous advertissons les jeunes Orateur» qu'ils ne doiventpas en abuser, et lors que les termes simples ou propre» sont de bon gaatt et d'usage commode et agréable, comme récif, nous les eiliortons de les préférer aui m euphorique», comme celuy de delà il qui sent trop son Marchand, et sa hâte < (Riches., Priie de Friboarg, 37).
Itichesource traduit le mot Ugnlàer : c'est-à-dire •■ autoriser un acte public, et lo rendre authentique, en le rcvestant des solcmnitei et formalitei de la Lay ou des Ordonnances • (/>e«pUwirtde In Lectart, Préf., S XIII v).
Cr. Lnmy: <icetendroit(uDedeBcription)n'a-t-ilpa8un grand aird'frudition? Et T Acteur ne se connolt-il pas bien i ce qui estmarqutS par ce terme? Je voy bien que si un Tapissier lui faisoit le d<itail des diverses nuances d'une tapisserie, et do divers tissus dont elle est composée, il n'heziteroit pas à le prendre pour un homme d'érudition, et passeroit même jusqu'à l'accuser d'en faii-e parade ■ (flAelor. Irak., 15S).