I.A I-RËCISIUN DU STYLE ET LE SEU» DES MOTS
d'ami, parce (juu lu modestie ou la hauteur tombe sur la manière dont je promets mon amitié & quelqu'un, ou dont je le prie de m'accorder la sienne. Ainsi cela ne nous sert de rien pour décider la question proposée. Mais, pour venir au fait, souvenez -vous, Messieurs, qu'un homme peut aimer, sans être aimé; qu'il peut aimer, et être aimé ; et qu'il peut être aimé, et n'aimer point. Celui qui aime, est ami, .soit qu'il soit aimé, soit qu'il ne le soit pas; et c'est là la véritable si^^nification du mot d'a'ni. Mais comme il est rare qu'un homme aime longtemps, sans être aimé, ou du moins sans le civire, il est très-ordinaire de prendre le mot d'ami pour celui qui aime, et qui est aimé. Quant au troisième, qui est aimé, et qui n'aime point, le nom d'ami ne lui peut jamais convenir. Ceux qui croient que le mot d'ami signifie toujours un homme qui aime, et qui est aimé en même temps, ont pris pour l'idée naturelle du mot d'ami, cette amitié réciproque, qui dans le vrai en est une suite presque nécessaire. Car quand un homme me dira. Monsieur un tel est de mes amis; quoique cela ne signifie proprement autre chose, sinon, Monsieur un tel m'aime; cependant, cela formera presque nécessairement dans mon esprit l'idée d'une amitié réciproque. Pourquoi cela ? Parce que je ne puis pas comprendre, que celui qui me parle, connoisse et avoue que Monsieur un tel l'aime, sans que cela produise dans son cœur une amitié réciproque.
Enfin, on a recueilli les voix. Nous n'étions que neuf. Deux ont dit que ces deux phrases. Monsieur un tel est de mes amis, ou, Je suis des amis de Monsieur un tel, sont ou insolentes, ou raisonnables, selon les personnes dont il s'agit. Par exemple, si parlant d'un homme qui est bien au-dessus de moi, je dis, Monsieur un tel est de mes amis, ou. Je suis des amis de Monsieur un tel, je parle ridiculement, en ne lui rendant pas le respect que je lui dois. Mais, si d'un homme qui est au-dessous de moi, je dis, Monsieur un tel est de mes amis, ou. Je suis des amis de Monsieur un tel, cette déclaration est obligeante. Ainsi, ce qui met de la différence dans ces deux faisons de parler, n'est que la dilTérence des personnes dont il s'agit.
Trois du Bureau ont dit que, Je suis des amis de Monsieur un tel, éloit plus modeste: et quatre ont choisi, Monsieur un tel est de mes amis, en convenant presque tous, que, ^'e suis des amis de Monsieur un tel. veut dire. J'aime Monsieur un tel. Et tous les neuf sont tombez d'accord, que les deux phrases, comme elles ont été proposées d'abord, ce Prince me fait l'honneur d'être de mes amis. J'ai l'honneur d'être des amis de ce Prince, ne sont ni modestes, ni respectueuses {Opusc. de div. Acad., 276-281).
r>2G IIISI-OIKE Dt: LA IJLMiCE KHAM;AIHE
Je ne cite point cet écIiantîUon pour me moquer. Assurément, on frémit à la pensée que la discu-ssion aurait pu avoir lieu en séance pléniëre, non plus entre neuf membres, mais entre quarante. Toutefois la valeur intellectuelle d'une langue se mesure h la netteté des rapports entre les idées et leurs signes ; sa puissance alTective, aux nuances qu'elle marque dans l'expression des sentiments que les mots, traduisent ou suggèrent. A certaines heures, aucun travail ne suppléerait h l'instinct créateur. Et celui qui écoute comme celui qui parle doit presque tout à la nature dans la communication qui alors lui fait sentir ou deviner ce que son interlocuteur veut dire. Mais dans l'usage ordinaire, l'entente préniable sur le sens des mots introduit l'honnêteté et la probité. Elle est la condition nécessaire et primordiale de tout échange sincère d'idées. C'est assez qu'en parlant le ton puisse encore changer la signification, la portée, le caractère des moindres mots. Au wn' siècle, on voulait, au moins dans la langue écrite, déterminer tout ce (ju'il (ïtait possible de déterminer. C'est pourquoi les excès des faiseurs de distinctions sont excusables : leur conscience, leur persévérance au travail, l'amour qu'ils ont eu de l'exactitude et de l'ordre, la haine des approximations vagues expliquent, s'ils ne les justilîent, leurs pires erreurs. Grâce à tout cet effort, le français moderne s'est trouvé à peu près complètement ordonné dans sa partie la plus délicate et la plus immatérielle, il a eu pour jamais le sens des finesses où se complaisent tes sociétés raffinées et les langues qui leur servent d'expression.