CHAPITRE V LES HOOTSLLES ALLIANCES DE MOTS
Malgré tout, la langue dont on s'elTorçait de classer ainsi le lexiquo ne pouvait pas rester improductive, comme une langue morte ; et. n'ayant plus la liberté de créer des mots, elle devait nécessairement se jouer îi combiner ceux qu'elle avait. L'oi^anisation menaçait de s'en trouver singulièrement dérangée. Les théoriciens avaient conscience de ce danger. Ils constataient qu'on attachait à des mots anciens des sens nouveaux, qu'on les joignait à d'autres. Naturellement, ils ne pouvaient opposer à ces essais des prohibitions générales, qui eussent équivalu à la défense d'avoir un style. Mais Bouhours s'ingénie h montrer que « la simplicité [de la langue française] paroist atissi en ce que elle fuit avec beaucoup de soin ce qu'on appelle communément phrases : Les expressions simples et communes luy sont les plus agréables ; et pour les phrases dont elle use, elle veut que les termes qui les composent soient propres, et bien-choisis; qu'ils y aient de la proportion entre eux, qu'ils soient faits en quelque façon l'un pour l'autre : et que leur alliance soit autorisée par Vusage. De sorte qu'il n'y a rien de plus contraire à la pureté du langage, que de ne pas bien assembler ces termes ; ni rien de plus aisé que de faire une méchante phrase de deux bons mots n. (Entrel., 56-57).
Les défauts des expressions nouvelles tiennent à des causes tr<'s diverses.^ 1° Un des mots unis semble impropre : Ainsi roseau désigne une plante marécageuse, foible et creuse, qui plie aisément et ne sauroit faire du mal. 11 faut donc dire: frapper avec une canne, et non : frapper avec un roseau (Bouhours, Suite. 371 }. Cette remarque est bonne, dit Thoynard [Disc. , 112) ; il y en a une foule d'autres semblables. Mener en trophée est une expression aussi peu raisonnable que mener en statue, en obélisque, estime Renaud [Man. déparier, 64). On dit trancher ou couper la tête à un criminel, or c'est le cou et non la tête que l'on coupe. C'est comme si on
1. Je ne parle pas de celles dont le scn sible : retarder drt itmencei d'ambUio, grammairieiii' ont bcnu jeu.
LR8 NOUVELLES ALLlAHCISa DE MOT» Si?
disait : rogner les doigix, pour : rogner le..i ongles (L, de Templery, Enlr. à Madonle, 28i). Regretter marque d'ordinaire du désir pour la chose qu'on regrette : regretter son argent. C'est pourquoi il n'est pas bien sûr qu'on puisse dire : regretter ses pèches (A. de B., Suite, 305). Bellegarde condamne la phrase : Vous m'avez donné dans cette affaire des ouvertures que je n'avais pas encore senties {Eleg . , 368) ; la lampe qui éclaire nos pas n'est pas non plus bien dit, car une lampe {c'est alors le récipient), n'éclaire pas (Bouh., Im., 55; dans Rosset, o. c, 169, note 1)'. Le censeur de la Bruyère va jusqu'à lui contester l'expression : la mélodie des cloches {Sent. s. les Caract., i67). Leven de Templery trouve « contraires à la raison » : ta mort et la vie, les modernes et Us anciens {Entr. à Madonte, 333-33i). Vaugelaa avait discuté rétablir ledétordre; Bouhoursy revientà son tour/Suite, 65). Bary rejette : guérir les maux {Secr. de nostre Lang., 101, cf. 124, 160); Chevreau conteste y uen> une misère, quoiqu'on dise guérir an mal (Mb. Niort, 68, dans Boiss.).
2° Un des mots joints a beau être synonyme ou analogue d'un mot qui entre ordinairement dans une expression, cet équivalent n'y saurait être toléré : Des mots peuvent signifier même chose, observe Chevreau, « qui ne lai.ssent pas d'avoir leurs places et leurs applications différentes, selon que l'Usage en a ordonné dans toutes les langues ». Et il cite des exemples : On ne fait point un désir, mais un souhait, on ne dît pas : cela me fait du soin, mais de la peine, il m'a fait crainte, mais peur ; faire chef à quelqu'un, mais teste ; c'est la teste du conseil, mais te chef. Chef baissé ne vaut pas teste buissée. Jusque-là la théorie est incontestable.Mais Chevreau va plus loin ; « On dit se rendre à la discrétion de quelqu'un, et ceux qui se piqueront de bien parlerne diront jamais qu'une ville s'est rendue A la discrétion d'un tel général, mais à un tel général, A discrétion, ce qui fait voir la bizarrerie de l'Usage, qui est l'arbitre de toutes les langues. » (Chev., Ms. Niort, 13, dans Boiss.! "■'. On dit étancher sa soif, observe-t-il encore, mais je
I. Chevreau nntc naîvemenl que femmes «anuiyue* ne convient pas pour ^emmei Je clumbre (Ms. Niort, iR. dans Boiss. 1.
]. Ceit en partant du même principe que Bouhours, après Malherbe, refuse d'accepter: fs^ner an combat, c'eal une expression impropre. On dit^a^nernne balaille ;D., 70). Le bon usa([e veut que l'on dise : remporter la victoire et gigner l» bitxille et non gagner Im. victoire, comme le dit l'Académie [£n(err' do Dict., 178), On dit bien: il »orl de son caractère, mais non: il tort de tes inctinatioai. C'est une expression qui n'est pas fran^oise [Boutiours, Entr., 147). Barbier d'Aucaur ne voitpas la raison de la diRérence Taile [Sent, de Cleante, 1776, 193). Le peuple dit A tort an brinde feu, un brin de boi^. Le mot convient pour l'herbe et les cheveux seule ment ^A. de B., Re^., B7).
ne scay si on dit elancher des larmes, comme plancher le sang. Je dirois plutôt arresler les larmes (Il>., 171-172). On peut dire: rendre un hommage, mais on ne doit pas dire : rendre ses complimens, remarqua de son côté L. de Templery (Gen. et PoL, 151).'
Le P. Daniel reprochera à Pascal des audaces de ce genre : hors d'exemple (d'après hors de prix, de raison, d'ceuvre) pour sans exemple [Entr. de Clcand. et Eud., 202); agiter un doute (d'après agiter une question) [Ib., 209) ; un mot qui a de l'autorité, d'après un homme gui u de l autorité [Ib., 21S), etc.
Il ne faut pas se permettre non plus, nu dire des théoriciens, de joindre ti un premier terme qui s'accorde bien avec le verbe un deuxième terme qui ne lui convient pas. ainsi : H a surpassé la gloire des vivans, et la mémoire des morts. « Il falloit changer le mot de surpassé, il ne convient pas à la mémoire : Il a surpassé la gloire des vtvans, il a effacé la mémoire des morts n (Barv, Seer. de nostre Lang., 49).
Parfois il arrive qu'on ima^ne des distinctions de sens pour justifier ces réprobations. Toute une querelle s'engage ainsi autour de demander excuse, qu'on ne veut p»s autonser ii côté de demander pardon, et qui devient provincial •'. Demander ej^cus^, dit Bouhours, est une phra.se du peuple [Entr., 95-96), et qui est ridicule, car a nous ne demandons ù un autre, dans les règles de la grammaire, que ce qu'il peut nous accorder. On d\l je vous demande pardon, parce que celuy à ([ui je parle peut me répondre, je vous accorde le pardon que vous me demandez, ... mais il ne peut pas accorder une excuse » (Id., Hem., 45). Tout en refusant de concéder fi Bouhours que l'expression soit contraire à la raison, Andry reconnaît qu'elle n'est pas du hel usage {Refl., 1S9 et suiv.) ; Ménage luimême en avait jugé ainsi (0., 1, 129). De Callières rejette aussi l'expression: c'est le pardon, et non l'excuse, qui dépend de celui à
1. Bouboum rriinuvelle la censure de l'Académie contre rendre U guiriton-.Jetut- Chritl... le» Atiiira de la gaeriaon inlerieuredecét homme par is ifumion extérieure qu'il lay rendu. On ne rend pao U gaeriion 'Uoat.. K6-ST1, Chevreau ciinsidérail ce verbe cnmnic une espèce d'ijcueil contre lequel il cil aifé de se lieurlor si l'on n'y prend ttardc. [1 condamne rendre le supplice »ox meehtnt. jMs. Niort, .lit, dans BoisB.] et rendre un naufrage flb., 88).
2. FËraud cite un pasRSice ironique de M" de Sévi((tlé : Je vous demande excaie. à la modp du pays 'elle était alors un Bretagne). — @ Pom.. Duil.. G. Miefte, A. ; * Hicli , Fur., qui condamnent l'expression, A-, qui l'admet dans le slj'Ie familier. — Astorix luy... demanda excuie de son incivilité {Cleobuline, 41-42). L'expression ei^L employée par les comiques: mille rois je vous demande ezcose (MontQeury, Gentillt. dt Bttuce, a. 111, se. 6} : je leur demandail rzcuie, si je ne Taisais pas aussi bien que je l'aurais souhaîU .Regard, Divorce, a. I. se. Si.
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qui il est demandé, c'est à celui c{ui ilemande pardon à fournir ane excuse [Bon cl mauv. us., 29-30; voir Schenk, o. c, 48). Malgré toute cette logique, demander excuse tendait à s'introduire dans les accommodements, la locution ménageait l'honneur de personnes de haut rang, étant plus faible que demander pardon {Bouhours, Hem., 47; cf. de Callières, Bon et mauv. us., 31 ; A. de B., Befl., 163; Renaud, Man, de parler, 120).
La rigueur en ces matières était incroyable. On en viendra à discuter : donner une impression, alors qu'on accepte donner une bonne ou une méchante impression ; si l'on parle en général, il faut dire /'aire impression [Entr. de Cleand. et Eud., 208). L'Académie s'occupa un jour de savoir si inspirer une persuasion était une locution qui put être acceptée ; quelqu'un dit " qu'il y a une espèce de contraction, et que c'est comme si l'on avoit dit ; son supplice inspira àplusieurs un sentiment qui les persuada, etc. Qu'il y avoit souvent mesme de l'élégance et de la force à racourcir ainsi le discours... On est pourtant demeuré dans le sentiment que cette Phrase estoit peu régulière, mais qu'oratoire ment on la pouvoit emplover >i(Decis., 4.3).
Andry a poussé aussi loin l'esprit d'analy.se ; ainsi il se demande jusqu'à quel point l'habitude peut justifier : je vous demande mille pardons, pour mille fois pardon {Suite, 208), et il voit une contradiction dans ce sont de grandes baijateUes. Pour se rassurer, il ne lui faut pas moins que la phrase : ce sont de grandes petitesses (fesprit [Ib., 368).
Il est facile de voir qu'en certains cas les griefs qu'on a contre une expression se réduisent à un seul : elle n'est pas en usage. On ne dit point simplement : troubler le peuple, bien qu'on dise ; exciter Aea troubles parmi le peuple (Bouhours. Suite, 144-145); l'usage détermine à écrire, enflé d'orgueil, mais non gonflé d'orgueil [Sent, sur les Car., 405); « on n'a jamais écrit faire d'après nature, forcer une passion. M. de la Bruyère est le premier qui ait hazardé ces phrases » [Ib., 177); Je ne sçai s'il est bien régulier d'écrire, avoir un mauvais choix, dit le même critique : je sçai que faire un mauvais choix est plus d'usage (Ib., 121) ; apporter une occasion est suspect ; l'usage est pour offrir ou donner [Ib., 249).
On voit pourquoi les créations d'expressions, comme les créations de mots, se font rares. Suivant la spirituelle observation de M. Lanson, elles se réduisent k des alliances de mots d'une nouveauté modérée et d'un imprévu logique [Art de la Pr., 89).