‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 2)Chapitre 180 sur 202 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

PnÉaostTÉ ET STYLE FisuBÉ. — Ou conDait la campagne de Molière contre le style Gguré. Il l'avait commencée dans Les Précieasea, il la contimia, jusqu'au bout, des Précieuses au Misanthrope -, du Misanthrope aux Femmes Savantes *. Il haïssait « tous ces colifichets, dont le bon sens murmure » (Mol., V, 468, Mis., v. 443), et tous ces gens, pédants ou rimailleurs de sonnets, dames ou pimbêches, qui « faisoient les honneurs de leur esprit >< (Id., IX, 141, F. Sa!)., V. 933}. La Climène de l'Ecole des Femmes a des Précieuses non seulement les pudibonderies, mais les défauts de langage. Elle tombe dans « le vice de la métaphore trop continuée ». Mais Molière est mort en 1673, et ÎI ne faut pas ici mêler les dates. Pendant les quinze années de sa trop courte carrière, il y avait encore des abus à corriger. La préciosité n'était pas morte.

On rencontre dans des romans des expressions qui eussent fait la joie de Somaize : être de verre dans la conversation ; il n'y a point de meilleure contrebalterie contre ceux qui veulent crocheter la serrure du cœur, que de mettre la clef de la retenue en dedans. Et dans le Panégyrique de l'Ecole des femmes. Robinet a pu reprocher

1, J'ai oublié de iiotei'au commence m en l du siècle i mëlaphoree dans Anl. de Laval [Deiiin det proftuio une dispute i ce sujet avec un pédant. 3. Il n'est ^ère besoin de rappeler les vcn< célèbres : Ce style figiiré, dont on fait vanité.

Sort du bon caractère el de la vérité : Ce n'est que jeu de mots, qu'alTectatiun pure,

Ut ce n'est point ainsi que parle la nature |V, 467, Jfu.. v. 38à cLsuiv. . J'esUme plus cela (ta cbanson du roi Henri) que la pompe lleuric DetouB ces Taux brillants, où chacun se récrie (V, WS,Ib., v. 1)5-416). 3. Voir IX, llj et suiv., Fem. Sau., aux vers 761-767, sur votrt prudence al endormie. Cf.

Que riche appartement est lA joliment dit!

Et que la métaphore est mine avec esprit I [Ib., v. 7WJ-7B1)

Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant.

Pai-tout on s'y promène avec ravissement.

On n'y aauroit marcher que sur de belles choses.

Ce sont petits chemins tout pai-semès de roses, etc. (/J>., v. 813 cl

LES IMAGES SSl

à Molière de tomber lui-même dans les défauts qu'il raillait : « Je suis d'avis qu'on l'envoyé (un laquais beau parleur) h toutes les PrécUaset que nous conuoissons, pour nous vanger de luy et d'elles, de nous avoir infectez de leur maudite façon de parler ; car on ne sçauroit si bien s'en défendre qu'en effet il ne vous en écbape tousjours quelque terme qui gaste la pureté du beau langage. — On avoit cru cet idiome précieux entièrement destruit ; mais il est plus en règne que jamais. Vous voyez comme Zoïle (Molière) l'a remis sur le théâtre dans sa Critique [de l'Ec. des Fem.], où ceux-mesmes qui font semblant de le condamner le parlent autant que les autres ; et je vous assure que la plus part des femmes prennent plaisir à luy redonner la vogue. — Ouy de certaines petites pelées, qui croyent se rendre fort recommandables par là».

R Elle (une précieuse) affecte de ne parler qu'en termes qui soyent de sa façon, et veut que les autres s'en servent à l'exclusion de tous ceux qui ont esté inventez par les sectatrices de la Precioxité. Elle a substitué Irriaion en la place de Risée ; elle use fort du terme de Pruderie et de celuy de RiàicuUté, et l'on m'a dit que depuis peu elle appelle le vitrage le Transparent de la maison ; le ht, le Domicile du sommeil et des songes ; le miroir, le Fidelle Conseiller du visage, et les autres choses par des noms aussi saugrenus. — 0 la ridicule précieuse I » (166i, 4* Entrée).

Réaction coktbb le stïle Balzac. — L'expression parler Balzac était commune [Leil. de Phyll.. 1, 337; cf. Liv., Lex. de Mol., y parler; Somaise, I, 118). Longtemps l'influence du grand maître de ia rhétorique persista. Tout le monde n'était pas capable de séparer le bon du mauvais, dans un homme si admiré ', comme Bossuet le faisait sans doute, quand, en 1 669, il lui accordait d'avoir » enrichi la langue de belles locutions et de phrases très nobles « (Sur le style et la lect. des écriv. pour former un oratear, dans Hervier, les Ecriv. fr. jugés par leurs contemp., 161). Il est juste de reconnaître à Sorel le mente d'avoir su démêler, avec une haute indépendance, tout ce qui n'était, dans cette prose ampoulée, qu'affectation hyperbolique, et enflure '^. « Il y a aussi, dit-il, un endroit du Socrate Ckrestien. où parlant d'une certaine Paraphrase du Livre d'un Prophète, il dit, Qu'elle n'est que la broderie d'un Stile figuré ;

1. Chevreau, si aùvérc d'habilude, trouve Irèi belle une imafcc de Baliac. le* care**$et dei villes (Ms. Niorl. S9. dans Boiss.). î. Voir Roy, Sorel. 307-3n.

S5S HIBTOIBE DE LA LAHGDE FRANÇAISE

Que cela s'appelle en la langue de la raison, Friser et parfumer les Prophètes ; ... Que les cizeaux, les marteaux et les tenailles, les dislocations et les ruptures se voyent et se sentent dans chaque Vers ; . . . Que de chai^r les Prophètes d'Epithetes et de Métaphores, c'est les charger d'Alchymie et de Diamans de verre. . . Beaucoup de Gens nous représentent que cet Autbeur s'est servy icy par tout des Métaphores qu'il semble condamner et que mesmes il eu donne plusieurs différentes pour une mesme chose et que cela est plus capable d'ennuyer que d'instruire » {Conn. des b. livre», 1672, 380-381 ; cf. 399).

Boileau a raillé aussi la magnificence de ce style : a II y a huict jours, que j'ay receû vostre magnifique présent, et j'ay esté tout ce temp8-l& à chercher des paroles pour vous en remercier dignement, sans en pouvoir trouver. En effect, à un homme qui faictde tels présens, ce n'est point des lettres familières, et de simples complimens un peu ornés, ce sont des Epistres liminaires du plus haut style qu'il faut escrire, et oti les comparaisons du Soleil soient prodiguées. Balzac auroit esté merveilleux pour cela, si vous lui en aviés envoyé de pareils, et il auroit peut estre égalé la grosseur de vos fromages par la hauteur de ses hyperboles. Il vous eust dit que ces fromages avoient esté faicts du laict de la chèvre céleste, où de celui de la vache lo, que vostre jambon estoit un membre détaché du sanglier d'Erimanthe » (Boil. k Bross., Corr., 125).

Les niAuES et le langage de l'amouh. — C'est en particulier au jargon amoureux qu'on s'en prit et avec raison, car nulle part ailleurs le style maniéré ne persistait avec tant de force. « Il n'y a point de petit Abbé de deux jours, dit Guéret, qui ne debutte par là pour faire sa cour ; et pourveu qu'il puisse dire que sa Cloris a tes cheveux luisans et déliez, que les amours se jouent sur son front, que son lein est plus vermeil qu'une rose, et plus blanc qu'albâtre, que ses yeux sont noirs et bien fendus, que son nez est d'une grandeur proportionnée à tout le reste de son visage, que sa bouche est petite, que ses lèvres sont d'un rouge plus vif que le coral — . . . Pourveu enfin qu'ils pillent le portrait d'Iris. . . ils s'imaginent avoir fait des efforts digues d'être admirez dans les ruelles les plus galantes » (Parn. réf., 102-3.)

Je ne veux point soutenir de paradoxe, je dois observer pourtant qu'hyperboles, comparaisons et métaphores sont la langue propre de l'amour. Rapprocher les beautés d'une femme aimée des objets les plus précieux et les plus rares, tout amant s'y essaie, ou bien.

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