‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 2)Chapitre 27 sur 202 · Bibl. DFiio., 16R7, t. Vn, p · texte numérisé non relu

Bibl. DFiio., 16R7, t. Vn, p

«3 HISTOltlE DE LA LANGUE PRAKÇAI8E

langue française, que s'ils avaient été très savants, et qu'ils se fussent appliqués avec soin à l'étudier. Les auteurs les plus estimés ont cru les devoir imiter, particulièrement en notre siècle, où l'on s'est fait une rè^le d'écrire comme on parle. Cette conduite de la nation française a ôté à notre langue l'abondance des mots, et des phrases, la force de l'expression, et la cadence majestueuse des périodes que l'on remarque dans les langues grecque et latine ' . Ce n'est pas qu'on veuille nier qu'elle ne se soit embellie à quelque égard, ou blâmer ceux qui suivent l'usage moderne. Mais on soutient qu'à tout compter elle a plus perdu qu'elle n'a gagné.

Saint- Evremond, avec des phrases plus prudentes, insinue qu'il a pour l'avenir des craintes qui semblent bien, malgré toutes les réserves, inspirées parle présent :«J'avoue qu'on n'a pas le même droit contre MM. de l'Académie ; Vaugelas, Ablancourt, Patru, ont mis notre langue dans sa perfection ; et je ne doute point que ceux qui écrivent aujourd'hui ne la maintiennent dans l'état où il l'ont mise. Mais si quelque jour une fausse idée de politesse rendoit le discours foible et languissant ;... si un trop grand attachement â la pureté produisoit enfin de la sécheresse ; si pour suivre toujours l'ordre de la pensée, on ôtoit à notre langue le beau tour qu'elle peut avoir, et que la dépouillant de tout ornement, on la rendit barbare, pensant la rendre naturelle, alors ne seroit-il pas juste de s'opposer à des corrupteurs, qui niineroient le bon et véritable stilc, pour en former un nouveau aussi peu propre à exprimer les sentimens forts, que les pensées délicates? » {Œav., éd. 1753, lY, 18S.) Quelques pages plus haut, il est plus net, sur un point au moins : « On peut disputer à MM. de l'Académie, dit-il, le droit de régler notre langue comme il leur plaît.

1 . Pour rcconnailre combien elle esl appauvrie it auTSt de lire Amyol. El Lecicrc continue : • Ceux qui écrivent s'apperçoivent souvent qu'ils âuroicnt besoin <lc ces mois qui ont vieilli, ou qui vieillissenl, quoi que dans la convereation on no s'en apperçoLve point, parce qu'on ne fait pas difflcuIU de redire plusieurs fois le miwc mot... lien est de même des phrases que des mots. Il ÉLoit autrcrois permis d'en transposer un peu l'ordre, -ie mettre le verbe & la (in, et de retrancher les articles.. . Outre cela noua n'osons pas prendre la même hardiesse i l'égard des Métaphores, que l'on remarque dans nos bons Auteurs du Siècle passé... Nuire Langue est devenue i cet ligard non seulement cAajfe, mais même ^ri^cieuia. si j'ose m'eiprimer ainsi. J'avouf que nous avons quelques mots et quelques phrases, que l'usage a introduites, depuis quelques années, mais on reconnoitra que ces phrases et ces mois sont en très petit nombre, en compai'oison de ceux que nous avons perdus, comme on le verra d'abord en comparant un de nos vieux Dictionnaires avec tes nouveaux... n Enfin si un doute encore, il n'y a qu'à essayer de traduire quelques pages d'un dictionnaire grec ou italien, n Ce qu'on appelle l'ordre naturel d'une Phrase,.,, rend souvent n&tre Langue platte et languissante, > comme l'a montré l'abbé Danet. 'Vossius nous l'a déjd reproché. Mais dames cl cavaliers n'entendraient rien à la moindre transposition.

ATTITUDE DES ÉCRtVAIKS ET DU PUBLIC 63

Il ne dépend pas des Auteurs d'abolir de vieux termes par d%oât, et d'en introduire de nouveaux par fantaisie. Tout ce qu'on peut faire pour eux, c'est de les rendre maîtres de l'usage, lorsque l'usage n'est pas contraire au jugement et à la raison » {/£., 186]. Bajie ne pouvait guère ne pas être avec les protestataires. Il s'en est expliqué plusieurs fois. Admettant sincèrement certaines réformes qui allaient en elTet à rendre la langue plus nette et plus sincère ', il insère au contraire dans sa préface même, des réserves très significatives -. Puis, dans les notes très développées des articles Poquelin et Gournay, dont j'aurai à reparler, il dit nettement ce qu'il pense du régime auquel on soumet la langue. Après avoir prononcé, lui aussi, que Molière se donnait trop de liberté d'inventer de nouveaux termes, et de nouvelles expressions, qu'il lui échappait même fort souvent des barbarismes, il ajoute : a Prenei bien garde qu'on ne blâme ici que l'excès de sa liberté ; car au fond, l'on ne nie pas qu'il ne s'en servit bien souvent d'une manière très-heureuse et qui a été utile à notre langue. Il a fait faire fortune à quelques phrases, et à quelques mots qui ont beaucoup d'agrémens. »

En France. La rraumaibe t:r les partis religieux. — Pendant qu'au dehors on pèse et on examine la réforme de la langue, qu'on en voit les défauts comme les avantages, à l'intérieur, l'idolâtrie grammaticale n'a guère que des fidèles. L'équivalent de M"" de Gournay, voire même de La Mothe le Vayer ou de Dupleix n'existe plus. Tout le monde accepte en gros les théories de Boileau et du P. Rapin : «Quoiqu'on puisse dire de grand, d'exquis, d'admirable, il devient méprisable et odieux dés qu'il n'est pas pur : et les plus beaux sentimens du monde n'ont point de grâce dés que la cons-

I. Btyle a eu soin d'éviter lee vraies fautes : savoir les équivoques, les vers, cl l'emploi dans U même période d'un on, d'un il, de pour, de dapu svec dilTircnls rapports ; il prend soin de faire qu'un il au commencement d'une période se rapporte noa à un cas oblique, mais & un nominatif de ta précédente, elc.

3. • L'oaerai-jc confesser? Le style est uneautre cause de ma lenteur; il est assez néf]igi ; il n'est pas éxcmt de termes impropres, et qui vieillissent, ni peut-être mtmc de berbarismos; je l'avoue, je auis li-dessus presque sans scrupules. Mais en récompense je suis scrupuleux jusqu'à la Bupcrstitiun sur d'autres choses plus fatiginles. Les plus grans Maîtres, les plus illustres sujets de l'Académie françoise se dispensent de ces scrupules, et nous n'avons guère que troisou quatre Ecrivains qui ne s'en soit pas guéris. C'est donc pour moi une K''ande mortification, de ne me pouvoir ncLtre au-dessus de ces vétilles qui font perdre beaucoup de tems, et qui gAt«nt même quelquefois les agrémcns vifs et naturels de l'expression, quand on la corrige ■UT ce pied-l&. Je suis si peu capable de secouer ce pesant joug, qu'au cas qu'on réimprime ce Dictionnaire, mon principal soin sera trés-asBurément de recliOer, selon lesLoixrigoureusesdonotre Grammaire, toutes les fautes de Langage qui sont demeuré» dus cette Edition .[Préf, delal"éd., p. iv).

tructioD leur manque. Cette pureté d'écrire s'est si fort établie depuis quelque temps parmy aous, que c'est estre bien hardj que de faire des vers dans ua siècle aussi délicat que le nostre, sans sçavoir parfaitement la lai^pie». (Refl. 3. la Poet. d'Ariat., 68-9, 1674).

Assurément les uns sont plus enthousiastes que les autres. Dans le parti jésuite, on est très porté aux subtilités de la grammaire française. Les contemporains eux-mêmes l'ont remarqué. Racine trouve que les jésuites ont une pureté grammaticale qui va jusqu'à l'affectation (IV, 440, Port-Royal). 11 y a peut-être un peu de Port-Royalisme dans ce jugement. En tous cas, leurs adversaires n'ont pas un Boubours ni personne qui lui ressemble. Or Ogier, Cbifflet, Pomey, Danet sont aussi des Jésuites. Toute la congrégation charge le P. Boubours de corriger le style et le langage ■ des œuvres qu'elle publie' . Il n'est que de lire la critique que le P. Daniel fait des Provinciales, pour se convaincre de la passion avec laquelle les Pères se jettent dans le purisme. Tout un chapitre de son pamphlet est consacré à démontrer qu' « on abienpardonné à Pascal » ^, sous le rapport du style. La campagne contre le Testament de Mons est aussi vive. Sans doute, plusieurs grammairiens ont fait quelquefois des réserves sur la méthode jésuite^. Mais il est significatif que la société en ait eu une, et que dans certaines de ses maisons d'éducation, toutes latines pourtant, on ait jugé des questions de grammaire^.

Les Jansénistes, au contraire, ne cédèrent jamais ù la mode. Ils ont fait la Grammaire générale ; ils n'ont pas eu, que je sache, un vrai puriste. Jamais, les scrupules de langue ne furent proprement leur fait. Sans doute ils n'en étaient plus à l'ignorance de Saint-Cyran disant : « Je ne sais qui est ce M. de Vaugelas qui

1. Doncieux. o. e. 69, Cepcpdanl Bnunltloue B'émnncipe de son autoriU.

3. <i Ho! dit Cleandrc, vous m'avoi fait peur en me menaçant de l'Académie Françoise. Mais je jurcrois bien que ce que vous vener délire n'en est jamais sorti. C'est quelque eiLraiï des Lettres du Secrétaire  la mode. L'aRréable jeul J'txlermineroi$ de loat mon poaBnir ce pouvoir qui fait Uni de brait. Ce pouvoir Àcadémiqne. qui n'est qii'vn pouvoir éloigné. Que ce dernier moL qui ne signifie rien, est bienplacé-lA, tout exprès pour faire l'aulitheBe avec le ^od noir prochain .' Jt luii mtrry que foui mon ptiil pouvoir ne içauroil m'acquitter enuers ddiii : L'heureuse cheutel l'ingénieux galimatias, que ce pouvoir prochain qui fait tant de bruit pour rien tl nm içaeoir Rolrement ce qu'il demande I SerieuseinenL il faut avoQcr qu'on a bien pardonné i Pascal. » (Ênfrei. de Ci, et d'Eudox., î!4-5).

3. • Les P. Jésuites accoutumés h raisonner sur les Lanf;ues dans leurs Classes veulent tout mettre dans les refiles sans trop examiner si l'usage se soumet i leuni leçons aussi aveuglément que le font leurs écoliers - [ Alem., N. Rem. de Vtag., S8).

4. Arrest prononcé en la Cour grammaticale des Jésuites de U Ville d'Aii, cité par LaCliùvre, Hee., III, 155.

Page 1