‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 2)Chapitre 31 sur 202 · CHAPITRE VII LA UNGUE LITTÉRAIRE ET L'ESFRIT QÉNÉRAL DQ TEMPS · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII LA UNGUE LITTÉRAIRE ET L'ESFRIT QÉNÉRAL DQ TEMPS

La raison d'une soumission si unanime et si complète à des règles si épineuses, est dans l'esprit général de l'époque, toute de centralisation et d'autorité. Le régime auquel est soumis la langue est le régime de tout l'Etat.

La Cour seule compte; la France, Paris mf'me ne compte plus. Du temps de Louis XIII, il se produisait encore des contacts. On avait beauisoler le Louvre, chaque fois qu'un cortège en sortait, il Fallait rencontrer le peuple et l'entendre. Par la portière du car^ rosse arrêté, les femmes disaient leur mot à Anne d'Autriche. Or quand un jour une mère, dont les travaux de Versailles avaient tué le fils, insulta Louis XIV, il ne comprit pas, et demanda si les injures s'adressaient à lui. Les liens étaient coupés. A Versailles, il n'y a que des courtisans, le peuple habite au delà du parc et des bois, dans les lointains de la perspective. Le bruit qu'il fait, les plaintes qu'il crie, lu langue qu'il parle ne parviennent pas au château. Un mot qui lui est renvoyé est comme un gentilhomme qui est exilé dans ses terres, il a cessé d'exister, on le traite comme un mort.

Le langage, dont la nature est de faire naître des plantes de toute essence, ne donne plus dans cet enclos de terre sassée, sarclée, ratissée, qu'une végétation choisie, variée sans doute, mais dont les espèces sont comptées et triées avec soin. Jadis, au xn* siècle, le français avait été très homogène aussi, ntais d'une homogénéité naturelle, due à l'absence d'éléments étrangers. Au xvii^ siècle, toutes sortes d'éléments étrangers font partie de la langue classique, mais ils ont été assimilés, digérés, fondus dans une unité voulue, dans un dialecte qui est le dialecte de la Cour, (jue tout le cercle réuni autour du maître s'efforce de parler sans faute et sans accent.

Le désir de s'exprimer librement, qui semble presque aussi incoercible que celui de penser ou de vivre librement, a été étouffé par un appétit d'ordre toujours croissant. Sur toutes choses règne un pouvoir presque divin, indiscutable et indiscuté. On ne subit pas sonjoug, on le célèbre. L'usage, mis en code par lesautorités com-

LÀ LANGUE LITTËBAIRE ET l'ESPBIT GÉNÉRAL DU TËUPS 75

péteDt«s, règne souveraiaemeat sur la langue. La grammaire, fondée

sur lui, polit les langues, pense-t-on. Des maîtres en ont fait, sîdoq

une science, du moins un art. Les plus grands esprits s'accordent

à lui obéir, et trouvent tout naturel de limiter leurs besoins

suivant la règle, au lieu d'établir la règle d'après leurs besoins.

Aucun d'eux ne semble apercevoir que la langue est une matière

que l'artiste a, partiellement au moins, le droit de créer. Ils se

font une loi de la prendre telle qu'elle existe autour d'eux, déjà à

demi façonnée par d'autres. Ils acceptent qu'on ne leur laisse qu'un

droit d'assemblage et d'arrangement. Suivant un mot que

La Bruyère a appliqué à d'autres cboses, ils rendent au public ce

que le public leur a donné.

On sait ce que ce public aimait ; comme tous les publics, il s'aimait avant tout lui-même, et modelait inconsciemment son langage sur ses goûts. Sa langue était, je n'ose pas dire une langue de classe, non pas que le mot me paraisse trop moderne, mais surtout parce qu'il est trop large encore, et que, malgré tout, une partie considérable de l'aristocratie ne vivait pas à la Cour, maïs la langue d'un groupe pris dans une classe. Dans l'impossibilité où on était de la mettre tout à fait à part de la langue générale, OQ s'efforçait au moins de l'en distinguer autant que possible. Le nombre des mots importait peu, il s'agissait de n'admettre que des mots de qualité, qu'on articulait, comme on les arrangeait, d'une façon particulière.

Tout ce qui sentait la terre, la mécanique, la boutique, le Palais, 1 Ecole, était rebuté ou tenu pour suspect; on en préservait les livres comme les salons. Une pudeur discrète couvrait des mceurs ssaez libres. Une délicatesse aussi raffinée, qui cbez beaucoup devenait de la pruderie, enveloppait de périphrases décentes les réalités grossières de la vie.

Longtemps après que l'astre du siècle avait commencé à baisser, on continua & croire ou à feindre de croire que son éclat était immortel, et que l'heure du zénith durerait toujours. Le gouvernement, qui avait réalisé une forme idéale, était inaltérable. La langue fut ordonnée, elle aussi, avec cette persuasion que « parvenue à son point de perfection s, elle devait y rester toujours. Un sentiment d'orgueil faisait dire que les révolutions passées ne se produiraient plus, et qu'on allait sinon n fixer » le français pour jamais, du moins le mettre en tel état que des détails seuls pourraient y être modifiés par la suite. On avait en tout un « état parfait 11. Dè.s lors on oubliait que vivre, c'est changer, et on organi-

sait l'idiome à l'image d'une langue morte, avec l'idée qu'il ne pouvait plus mourir '.

Cette organisation avait ses maîtres des cérémonies. Elle avait aussi ses principes, analogues à ceux de la vie de Cour. A l'armée, Louvois avait transformé des bandes disparates en compagnies uniformes qu'il avait contraintes à marcher au pas. A la Cour diacun avait son numéro d'ordre dans la hiérarchie. C'étaient autour durci et de la reîne de grandes disputes sur un fauteuil, un tabouret ou un strapontin. Les mots ne marchaient ni ne s'asseyaient non plus comme il leur plaisait et à leur guise. Ils avaient leur rang, leur place et leur rôle. L'Académie, corporation de d'Hoziers officiels, était chaînée de les porter, après recherches, sur son état, qui était le Dictionnaire, puis de les investir de leurs fonctions et de leur assurer leur service, suivant qu'ils convenaient aux divet's genres et aux divers styles. Une compétition se réglait dans les. formesetaprès exposé de titres. Au besoin, si une confu-sion risquait de se produire, on atFectait à chacun des concurrents son costume ou sa livrée. Appast et appas mis à part sous deux orthographes, avec défense pour chacun de varier en nombre, n'avaient plus de possibilité d'empiéter l'un sur l'autre.

Dans les cérémonies ou les processions, la majesté de l'ordre dégénérait parfois en raideur. Les allées de Versailles, à trop s'aligner, faisaient d'un jardin une construction abstraite et géométrique. La logique mit aussi parfois dans la langue quelque chose de rigide et de compassé. La phrase, trop bien ordonnée, prit une marche où il entrait moins de grâce que de calcul et de science. Le style se guinda.

Enfin la vie de société détourna de la vie. Des fenêtres du salon des glaces, ce qu'on voyait, ce n'était pas la nattire, mais un

]. Uouhours est pei-«uadé que la langue eal arrivée i son poinl de perfection. It fait riiialoirc de la rërorme, et montre quel a i\,t le riMe de Vaugelas et de ^Baliac. <■ Les cliangcmenls qui se sont faits depuis trente ans ont servi de dcmiËres diapolitiona k cette perfection où la langue française devait arriver sous 1c règne du plus, grand monarque de la terre ". (Entr., ISS) Cf. : • Encore que nous n'ayons rien k craindre du cbit des causes étrangères, le seul caprice des hnmme» est capable de faire quelques changements dans le lanf;;aRc. C'est la nature des choses vivantes, de chautcci' de temps en temps, et s'il y a quelques lances modei'nes qui ne chanjccnt point, eltesdoiveut être comptées entre celles qui sont mortes. Je ne prétends donc poinl que la n6trc ne change point du tout, mais je prétends que les changcnienls qui s'y feront. dans la suite des siècles ne seront ni plus cssenlicls ni plus i>emarquaLIcH que Ceux qui s'y sont faits depuis trente ans. Je veux dire qu'ils n'altéreront point le fonds de la langue. Il y aura toujours la même naïveté, la même claKé. le même ordre cl le mém^ lour dans le style. Quelques mots et quelques façons de parler pourront s'établir selon la bizaiTCrie de l'usage ; ... le nervéïe, le galimatias et le phebus ne i-eviendront point • [Ib., 1S7-I3S). Cf. n nôtre langue françoise, que l'on peut dire être dans sa perfection à cet égard d (Jtfenaijiana, II, 311).

Page 1