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CHAPITRE II AD TEMPS DE HALHERBS

Au XVI* siècle, les imprimeurs avaient réussi à faire repousser les projets de réforme orthographique, ils n'étaient pas parvenus à s'accorder sur un usage commun. Le pédantisme avait prévalu en principe; l'orthographe pédante ne pouvait réussir néanmoins à se maintenir intégralement et elle se corrigeait plus ou moins vite, suivant les tendances des divers ateliers. De sorte que, sous le nom de tradition, continuait en réalité à régner un véritable désordre et une perpétuelle instabilité.

Aussi, dès le rétablissement de la paix publique, les critiques et les essais recommencèrent-ils. Les réformateurs d'alors n'ont pas la hardiesse d'un Meigret ni la puissance d'esprit d'un Ramus ; leurs noms méritent pourtant d'être cités ici, dans la liste assez longue des hommes qui ont tenté d'aiTranchir l'orthographe française de la routine, avant qu'elle fût complètement formée.

L'année 1609 fut particulièrement féconde. Elle vit paraître i'Alfabet de Poisson ^ et V Aprenmolire de Le Gaygnard. Le premier de ces deux livres est dédié à Henri IV, auquel il fut présenté le 25 août. Les idées générales sont celles des prédécesseurs 3. Notons seulement que Poisson espérait engager Henri IV en sa

I. Je donnerai, au fur el i mesure que je citerai lei livres du xvii' siècle, les indicatiODs niScesaaireB. On pourra bc reporter aussi A l'ouvrage, si l'unscicnL-ieui, de F. UidoL, Obtercatiottt sur l'orthographe, 3* édit. Paria, lH6g, 8°. Cf. G. Paris, Mél. Jiiigauf..IV,63l.

1. Alfsibel noavtaa de U vrie et pure orlografe Fr&iuoise et modèle lai âelai en {orme de Dixionére, dédié A Henri [111. Paris, Jercmic Perler, )<'■

i. • On doit simplement écrire comme ou parle bien pour écrire correctcmenl el mime pour avoir ili Aristole père des lettres et Icil de la FilozoUe de Hct avis et aiant dit q'une lettre ne peut avoir q'un son, non plus q'uncors deusàmes a 'î'.

querelle et l'amener à tenter cette réforme-là avec d'autres '. Le roi ne devait guère avoir d'opinion en ces matières, si on en juge par son propre usage. Eût-il vécu longtemps que Poisson n'eût sans doute pas réussi à l'éclairer^. Le Gaygnard est plus audacieux encore que Poisson, comme l'indique déjà le barbarisme qui sert de titre b son livre : Aprenmolire (apprendre-mot- lire) *. II connaît les. théoriciens du xvi* siècle et reprend leur doctrine',

Simon, médecin, pour faire passer des nouveautés analogues^ dont il sait la témérité, invente d'échelonner les réformes*. Le premier mois on se bornerait à retrancher les lettres superflues et à corriger celles qui sont faussement employées, mais ce serait pourarriver à un résultat Bnal, jamais atteint encore : la distinction des. brèves et des longues, celles-ci devant être marquées par un redoublement : j'alee (j'allai), il diit (dist), Arnood (Arnaud)^ reluumes. De cette façon, le nom de Laocoon deviendrait : Laaocooon. Un vers donne idée de ce système absurde :

L'un meurt an bon printans, l'ootre atand la vieelheesse.

La seule idée intéressante à relever dans ce fatras, c'est que, suivant Simon, comme suivant Poisson, la réforme doit être « receueeoubs l'autorité royale ». Le chancelier Brulart, auquel il s'adresse,, devrait « l'imposer dans les écritures publiques », comme autrefois ses prédécesseurs ont imposé le français. C'était là de la clair-

j, • Je gete pei-suaiïon qe puisq'il a pieu au treshiul, vous inspirer se bon. vouloir, BU grand bien de tout« la Franae : de refonner enlieremeoL se qi se Ireuve-

péfomuible, Vous ne devei poin niplijer d'entendre A notre ortograQe » (Au Boi). On trouvera dans Didot (o. c. 209-111} des quatrains sur ses diverses rérormea. Son système est asaez hardi. Il écarte tes lettres étrangères f/iloiofie), introduit les. lettres ramistes j et v, en laissant & i, u le son voyelle, ôte les lettres superflues, particulièrement h, I ; omme, éUt. 11 remplace aussi i par ; entre voyelles : aitsa, etc. Il crée uuc lettre pour ch : g (p. 9), ger (ctier), réservant ch à écho, écholier,

I. J'ai cité ailleurs cet autographe : Mon cousyn, lauoys depcsche a pluuyers. deuers nous sur lauys que Ion mauoyt donne que nous estycs an ces quartiers le, mays ce jantylhomme ma regyouy d'une mylleure nouuelle quy est de tire arryueo a Corbeyl dont ja suys Iresayse et uoua puys <lyre que nous soyes le Ircsbyen uenu. pour nous trouuer a la bataylle des bons Tranccs contre cens quy ont quylê ce beau nom pour ce fayre espagnols.

XX août 1500. — Or. bu logr. d'Henry IV. Bibl. Nat., Tonds Bélhune, ms.SlOS, f-t. Cf. Lel.nti(..IlI, 3».

a. Paris, Berjon, 8'. Bibl. Nb1.,X. Iiao ; Mai,, S02iï.

i . Il distingue i et u de j et v, écrit oé au lieu de oi, œu au lieu de «u . Il substtluc / A ph, e i qa : cacanl; a i c,j à g : jtniaK, etc. Outre les accents ordinaires, il en. accepte un • de conjonction u : donTa et un de ■■ division > : >einte, paît. I« nomenclature qu'il emploie est aussi d'un pédantisme nair. Il distingue des sonpian(ei, des fortonma de plusieurs espèces, des sonnoKes ou sylLiba. La première espèce est ditoparion. la seconde primnide, la troisième prétonne, la quatrième lonbonaide.

ï. La prai/t tt ancienne orloifrnphe retttuirée. Paris, Jean Gcsselin. i'. Bibl. Nat.,, X, 1313.

ai; TEMP8 DE AI.VLIIËRBIJ 85

vovance. L'orthographe archaïque des corps judiciaires inHuençait

les maîtres écrivains, et par eux les enfants, ainsi qu'on le verra

par la suite.

C'est encore en cette même année 1 609 que Cl. Garnier publie soa

œuvre maîtresse : » L'Amour victorieu» », dans l'avant-propos de laquelle il défend l'orthographe qui lui est propre ' et que ses éditeurs ne reproduisaient pas toujours. Ce n'est pas un théoricien de la réforme, c'est du moins un réformateur décidé.

Ant. de Laval avait choqué la tradition en écrivant dans la seconde édition de ses Desseins le mot anlandemant par des a ^. On lui avait remontré « qu'il se faisait du tort ». Pour s'en expliquer, il met en tète de sa deuxième édition des Psaumea (1613) une Lettre apologétique qu'il écrit k M. Hinselin, trésorier de France, l^néraldes Bnances à Moulins (10 déc. 1612). « Il respecte, dit-il, l'antiquité et les usages, mais désire répandre le français au dehors jiarmi les étrangers qui l'appellent lan^e de cuisine et de ménage ». D'Italie, des Flandres, d'Allemagne, on lui a écrit au sujet de ses ouvrages. Il veut leur faciliter la tâche et se met sous la protection de la Régente. C'est une niaiserie de vouloir écrire « Latin an François, invantion du Pedantisme ^ ». Son essai est un de ceux qui

I ■ ■ QuanL i l'orto^afc, je ne la pratique san* aulhoriLt!, Ronsard la demande Ulle «n son Arl poétique, du Bellay s'y range eL l'ay vùE assez de fois aprouverl De«- Parles, qui dcvoit en parler s'il cùl vécu : puisqu'elle se lit, elle est reçevable, et puisqu'elle sipare les fleurs d'aveclcs chardons; quant au reste, j'oy mon garant dans In aiilhcurs de toutes langues ■.

Vuici un spécimen de sa graphie :

L'an dix et huit de mon âge, arélé, J'écri ces vers acueilli de tristesse.

En la prison d'une jeune Métrcsse, Cruelle et Rare i ma captivité.

Mais quoy ! le pris de sa rare beauté, Qui rand sans pris la plus belle Déesse, Et tont d'esprit en si tandre jeunesse. Me font chérir mon inféliciU>.

Ccluy vraymanl a les grâces d'un Ange Qui meurt pour elle, épris de sa lofiauge. Bien que de glace elle couvre ses feus : Qui la regarde, il regarde en sa vutï Tous les efetsde nature et des Cious, El toute choie i son leil est connue.

'Voir: Fréd. I.achëvre, Le procès du poite Th. de Vi»u, II, p. 150-153; cf. f.et A»i. Slubellt. 163t. 8-. Arsenal, BUI B. L.). t. Deisein de* profêmioiu no5tes elpabUquei, in-l-, 1611.

î- • Il viendra vn jour quelqu'un plus hardy qui suivra Baïf, Maigret et Rapin, et nous Atera la lettre a des lieus où elle n'a que Taire, et h de même -, on s'an passeroit hien pour dire habile, hgbilU... mais elle sert aus halet, au hsranc... et n'amployera l'Ius les j pour a : soir, loir. eOnoUre, pxroltre > . Le système d'Antoine de Lavât est d'une remarquable netteté; il distinguo

86 iiiSTOine de la I.A^GL'E française

eurent le plus de rctealissement. Proposé par un hom me qui comptait, il fut examiné et, cinquante ans plus tard, on citait encore l'auteur, soit pour le critiquer, soit pour le louer.

Godard est un poète comme Garnier ; il est poète jusque dans le livre qu'il a écrit sur la langue française, dont le style rappelle beaucoup la prose figurée de Nervèze. Ainsi qu'il l'avoue lui-même, sans le croire peut-être, il n'a pas été au nombre des favoris de notre langue, mais seulement de ses serviteurs'. Pour ridicules que soient se» ima^s, les idées de Godard ne laissent pas d'être pénétrantes. l\ est te premier, je l'ai indiqué ailleurs, qui ait demandé qu'on organisât l'enseignement du français. En orthographe comme en pédagogie, il voit clair et juste. Il est revenu plusieurs fois à la question de l'orthographe dans son Discours en prose sur Vh (Lyon, 1618), à la fin de la Nouvelle Muse (1618, 8"), dans sa langue française. S'il n'a pas de système à proprement parler, il simplifie néanmoins avec beaucoup de décision ; ainsi il écrira : il et bien tans que nous anlrionsdan» la maison, ou nôtre langue française nous attand de pie ferme '. De même que Garnier s'en rapporte h Ronsard, Godard s'appuie, lui, sur l'opinion de Desporles ^.

les voyelles ioniques et brèves : amnt.djf:, 07iniiilre, nttli'n. Un accent circonflexe marquera cette difTérence.

De même pour t : honniUlé, et. éUt.

De mtme pour i, lî, li : regllre, fine ■,plûl i Dieu qu'il me etl, il me vit luguirei »p6lre, donc; je voadroy qu'il fût, il fui icy.

Lorsque i el a Bout conionnes, il faut les Hgurer par j, v. Quant i ce qu'on trouve rude un a pour un a, je trouve ridicules ceux qui l'en rient. Pourquoi pas lam»nler comme hanltr ; cola est si naturel d'écrire tnfAnl el f»me par a, que le* simples fume» el an/'apu ne le seau roient autrement écrire.

I, Voir La Ungae françoiit, A M(cr. du Vair, garde des sceaux. Lyon, Nie. Jutlicron, 1SS0, 8* [Mai:., 10113). Voici un échantillon du style : Ces Courriers, que l'Esprit anvoye par l'Univers porter le paquet des Artz et des Siances, il fauL tous qu'ils prennent lang'ue, pour apprendre les chemins. L'esprit leur baille teura paaaepora : mais, c'il la Langue qui les sfclle. C'ât auec cette main, que l'Esprit lire du fourreau, s'il faut ainsi dire, l'epee qui tranche et tue l'ignorance. C'est cette Lanj^iie qui luy sert d'oulil en toutes licsognes. C'6t la glace de son miroir, l'email de son orfèvrerie, la sage famme de ses anfantemAs (p. 43].

3. Godard, dans sa langue françoite, propose de remplacer ■ muette par un accent circonflexe ; de supprimer h dans IMÂlre, cholere. Mais son audace a des intermittences : il accepte factieux, ambitieux et ttcond. tout en prononçant legond. Il no croit pas du reste i la possibilité d'une écriture phonétique ■• à cause de la variété do voix et de sons dont notre langue abonde • .

3. Je peux ancore apporter ici l'autorité de plusieurs bOs Auteurs françoia, même celle de Déportes, l'un de nos bons Poiiles, et peut être l'un do ceux, qui sont tout Busamble les plus najfz el les mieux antandus en la Langue Françoise. Car, si je ne me trompe, il a usé de cette nrlografe-li, même en sa version des Pseaumee, ouvrage dutoul nnyf, et que nos Delicatz, qui sont si friandz des pointes, s'il faut ainsi dire, ingéraient du tout assaisonné i leur guùL, s'il eût mis un peu plus de ce sel-li dedans sa sausse , Mais si son pinceau n'a pas assez rehaussé son colori de cette laque et de cet asur-là : les traitz pourtant y sont hardis, nalurclz, et proportionei jusques A un souverain accomplissement, La nayveté a. dans ce tableau, sa vive image : et son relief tout antier, dedans celle niche-là [Lt l. franc-, 183),

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