‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 2)Chapitre 70 sur 202 · CONTRADICTIONS DE LA MODE · texte numérisé non relu

CONTRADICTIONS DE LA MODE

dans la lecture. Peu à peu et inconsciemment se forme cette idée, qui règne encore, que les mots n'ont point d'existence phonétique propre, et que, ce qu'on fait entendre en les disant n'est que la traduction de l'écriture par la voix, une forme orale du type réel, qui est le type écrit, pour tout dire en un mot, une prononciation. Déplorable préjugé qui en se répandant a depuis lors contribué à déformer notre lang^ue!

Peut-être est-ce déjà par lui qu'il faut expliquer la préférence qu'on eut pour les prononciations : voisine, brune. On avait dit ii-eiin, brœn. Les voyelles è, é, en se dénasalîsant, passaient aux voyelles è, ce, ; wezén, brœn. On les rencontre écrites voisaine, breune, mais c'est fort rare. 11 est possible que la contradiction entre l'écriture courante et ces prononciations att fortement contribué à les faire considérer comme populaires et à assurer le succès des formes modernes '.

La proxO'Ciation étïmologique. — Les cas où Ion voit le plus nettement l'influence de la langue écrite sont ceux où l'étymologie amèue des restitutions soit de voyelles, soit de consonnes nettement étrangères à la phonétique populaire, et la chose est si fréquente (|u'il y a lieu d'y insister. Elle a agi par l'orthographe^ par les {grammairiens aussi, mais surtout par le latin appris au Collège, et elle a fait naître une nouvelle phonétique toute latine, à côté de la phonétique proprement frnnç'aise.

En voici deux exemples; Vaugelas tenait pour sarye, auquel était iicquise d'abord la grande Arthénice. À'erye triompha néanmoins; M"* de Rambouillet elle-même changea d'avis : l'étymologie (jfcicai^ favorisait cette prononciation, dit Ménage (Th., 1, 8}.

Le verbe savoir faisait à la 3* personne de l'indicatif présent ; iU sevent. Depuis le xv* siècle apparaît une autre forme : ils savent. La tendance phonétique était pour elle. Mais l'analogie générale des formes du verbe était contre. D'habitude le français assimile la 3' personne plurielle aux trois personnes du singulier, fortes comme elle : ils demeurent, ils lèvent, etc. Les grammairiens furent néanmoins pour ils savent, parce qu'il leur paraissait plus près de sapiunt.

Un ou deux siècles plus tôt, l'action du latin n'eût été ni égale, ni semblable. Le latin était alors prononcé à la française, d'où les calembours que répète encore un Tabourot: omnia tentale: on y a tant tasté. Mais au xyii" siècle, la prononciation érasmienne avait

IStI HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

vaiiK-ii : on articulait en général om, ten, et non plus Ô, là, etc. Or il ne faut pas oublier que tous ceux qui apprenaient èi lire apprenaient & lire d'abord en latin, et beaucoup s'en tenaient là, comme on le verra dans les chapitres de ce volume consacrés à l'histoire externe de la langue. Ainsi, dès l'enfance, la suggestion de la prononciation latine invitait à lire à la latine les mots français, la présence des lettres étymologiques dans l'orthographe continuait à y convier.

// iniTiALB. — L'histoire de h initiale olîre un bel exemple de riniluence latine. An xvi' siècle, on avait commencé à vouluir repronoDcer h aspirée, qui était muette dans la prononciation populaire. Scaliger nous conte que des gens instruits s'observaient et s'efforçaient de prononcer h, quelquefois avec affectation, et que les ignorants, venant à leur suite, la faisaient entendre hors de propos et semblaient aboyer (Th., 11, 397, note 1).

Au XVII* siècle, se Btle compromis entre la tendance populaire et l'autre, tel qu'il existe encore. Des textes soignés du commencement du siècle font encore l'élision ; je ne puis l'hayr [Fleura de Véloq. fr., 32 v") ; i7 ne faicl pas bon s'hazarder [Ib., 34 v"). Mois bientôt, dire j'&ïs, altebarde, arangue fut considéré comme une marque de peu d'éducation (Hindret, 1687). Pour éviter ce reproche, ceux qui apprenaient te français étudiaient des listes de mots où h e.'ît muette, et d'autres où h est i< aspirée ». Il y a des listes de cette sorte, même dans des livres très élémentaires. Palsgrave en avait déjà donné une. On y changea peu de chose. Il fut seulement établi au xvu* siècle que harmonie, hélas, ortolan, n'auraient pas à'h aspirée, mais qu'il fallait la donner à harceler, houblon, hurler (Oudin), haïr, héros (Vaugelas), hallebarde (MaT^. Buffet), houle (Th. Corneille), halener, hideux (Académie).

Quant à la nature de cette h, la description qu'on en fait varie ; mais il est bien sûr que ce n'était pas une consonne, ni aspirée, ni autre. Hindret disait bien qu'elle consistait en « un souffle qui .se fait dans la bouche sans aucune articulation ». Il ajoute même que dans les mots comme le harnois, la hache « on entend » l'aspiration sensible de h. Mais comme il recommande aux Bretons de l'aspirer un peu moins fort, il y a là une indication que cette h, aussitôt qu'elle se faisait vraiment entendre, commechez les Bretons ou les Lorrains d'aujourd'hui, le choi(uait. Lartigaut, en 1670, a très bien vu ce qu'il en était ; il dit que le rôle de h, c'est d'empêcher soit l'élision de la voyelle précédente, soit la liaison avec la consonne, soit les

cokthadictions de la mode iki

lieux k la fois ; c'était aussi l'opinion de Richelet. On disait cn'nt(c) affreux en réunissant ni et S, mais crime honteux, comme de nos jours, en séparant m de ô.

En tout cas, c'était l'écriture seule qui décidait de l'existence ou de l'absence de h dans un mot. Lorsque, au xvn" siècle, on discuta sur balte (qui venait de l'allemand hslt, mais que l'italien alla avait transformé en aile au xvi^ et au xvii' siècle), Vaugelas, pour soutenir aile, déclara i> que dans tous les liures et dans toutes les relations qui se sont faites en ces dernières guerres, on n'a pciintveu alte imprimé ny escril auec vue h n (Th., II, 405), L'Académie écrivit halte en l&9i, et conséquemment déclara, en 1704, que Il s'aspirait. L'usage s'imposa ; au contraire on est en droit de penser que, si la graphie alte eût prévalu, on n'eût pas dit la alte, les altei, sans élision ni liaison <.

Évidemment il était impossible qu'on cédât toujours et partout à l'influence étymologique. La parole corrigeait la lecture. D'autre part la foule des mots français héréditaires, à jamais éloignes du type latin, était grande. Jamais l'orthographe eslre n'eut amené à articuler Vs. Mais les mots savants n'étaient pas dans le même cas. Beaucoup d'entre eux n'avaient pas de tradition orale ni d'existence véritable. C'étaient des mots de livre, on les prononça ii la latine ; 0 Verba latina in nostram linguam immédiate redacta, Latinorum non Gallorum pronuntiationem fere sequuntur » (Vander Aa, 1622, Th., I, xcii)3.

1. Ces explications ne aéraient pas complètes, sj je n'ajoutais que l'italien contribua i habituer len Français i certains groupes : eontratle, leite, diienlper, fretque, jijinfeiif ue, latupeMiade, cent autres foumiasaient des modèles.

D'autre part, en français même, certains mots perdant Te, qui séparait eulrerois Ifi «onBonnea, des rencontres allaient se produire, qui n'avaient pas lieu aiiparalant : boal{e)v«rter , grtndie)meitl.

GHAPITRI-: IV

LES CONSÉQUENCES. NAISSANCE DE NOWEAinC lïROTPES: DE CONSONNES

s+ co.\su,y.\liA LA UEDIALE. — Le français moJerne at-ticulé des groupes de consonnes que Tancien français avait réduits par le jeu des lois naturelles. Les premiers grammairiens se sont déjk' aperçus du fait et de lu cause. Sylvius note maître, écuelle, en face de domestique, scolastique, et l'idée lui vient que ces demiers-ont été empruntés récemment, et introduits dans l'usage des savants- (Th., II, 317, n. 2). Henri Estienne a développé cette dbctrine dans une page très intéressante des Hypomneses, dont Thurol a< donné le texte (II, 318) <.

Ce fut un des points sur lesquels se porta l'attention' de tons, depuis un spécialiste qui y prit l'idée d'étudier les •< doublets » '-,. jusqu'aux simples maîtres de lecture fraii(,-aise, soit français, soit étrangers. Il faut considérer que l'écriture était ici, comme ailleurs, une souveraine maitresse d'erreur. On écrivait /es/e, et il eût été ridicule de prononcer s. On écrivait festoyer, et là il valait mieux la faire entendre. Nul moyen de s'y retrouver sans guide. Ceux qui enseignaient dressèrent des listes, il y en a dans presque tous les ouvrages, depuis Palsgravc ; elles se perpétueront (à pem près identiques après Oudin), jusqu'au jour où l'Académie se-

1. • Je crois que cfla ctl arrivé parce que rcs mots qui uni consci'vé l'j sont beaucoup pluH récents que les autre», etoiit commoncéà étru UBÎti^s après seulement qu*un long usa^ avait, dans les autres mots, en quelque sorte ii»c ou plutôt broyé i^ette lettre t. Dimorutrttion est beaucoup plus i-éccnt que démonttrer, beiti*! ou bttti*lUi que bttU, Itmpeiilatif qae tempette: lu preuve en est que le vulgaire comprend demoruirer, btilt, lemptêle, mais non pas les autres, ni surtout dimontlralion, bt$fia j ou betlialiU. Le mot temptttatif etl connu du peuple en quelques ondroiLs. en particulifr à Paris, quoiqu'il n'y ait aucnn doute que ce mot ne soil d'un usage tiv^ K-eeol. Quant au mal pa$lettr, il cal inconnu au peuple; ce qui me porte à lecroire. c'cetque nos ancêtres disaient pstloureau. encore usité aujourd'hui; il vtaiL pn>-

gaire, i plus forte raison piatortt. Btitonnatlt était un mol encore plus inconnu au peuple ; c'est probable, ou mieux c'est certain, car encore aujourd'hui le peuple ne le comprend pas, sinon par conjecture ; il l'emploie peu. car il esl de roi-malion italienne, étant venu de la lauRue italienne ». I, Catherinot, Le* doableU de h Itngar ■Pari», UM, Mai., iSO'j, î"' p.; ,

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