CHAPITRE VII LA VOTSLLE E
L'histoire de la voyelle e est très significative. Elle met Dettement en lumière le caractère de l'activité phonétique dans la prononciation moderne. E ne devient pas à, é ne devient pas i, mais à l'intérieur du timbre e, et sans en sortir, d'une part un timbre é et un timbre ese précisent et se fixent ; d'autre part, entre ces deux e, des variétés nouvelles apparaissent, que les observateurs rassemblent sous le titre commun de e moyen. On rencontre ces e moyens en syllabe atone et en syllabe tonique, et ils semblent dûs à la nature de l'articulation qui suit la voyelle e,
II est vraisemblable que toutes les voyelles ont subi, plus ou moins, les mêmes transformations dans leurs timbres, avec cette réserve déjà signalée au xvu* siècle par les grammairiens, que i, u, u [ou] et a se prêtent à moins de variations que o. e, ou œ. Mais nous ne connaissons à peu près l'histoire de ces transformations, pour ainsi dire internes, que pour la voyelle e, parce que c'est la seule voyelle ou l'existence des accents grave, aigu, et circonflexe ait permis aux g;rammairiens de noter dans l'écriture d'une façon très inexacte sans doute, utilement malgré tout, les variétés du timbrée.
Ési È. Naissance DE Eno'nai. — Sans doute la langue distinguait depuis longtemps (f et è en syllabe tonique. Cependant tous ceux qaiont observé d'anciennes écritures ou d'anciennes impressions se sont demandé comment des mots prenaient l'accent aigu, alors qu'ils auraient dû avoir le grave. C'est non seulement que l'usage du premier signe était plus commun, mais que la prononciation hésitait en certains cas. Maupas, Oudin déclaraient bien que es était ouvert dans après ou progrès. Jusqu'à la fin du xvi^ siècle pourtant, on y avait souvent fait entendre un e', et Noël François confondait encore dans une même liste aimé, touché avec après. Les provinciaux faisaient facilement cette faute (Th., I, 53).
Inversement, dans la désinence verbale es, jusqu'à la fin du XVII' siècle, on faisait, à Paris, entendre un e ouvert, au moins dans le peuple et la petite bourgeoisie. Mourgues, Andry, Tallemant,
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protestent contre cette faute, qui demeura commune jusqu'au xviu* siècle (Th., 1, SO).
Entre les deux e, un e moyen a dû apparaître dès le xvi* siècle. C'est déjà un indice de son existence que la différence des graphies. Meigret, Saint-Liens écrivent lève, Peletier lève. H. Estienne prononce ôcHe avec è, Baïf avece. Divei^ences dialectales, pensera-t-on . Mais comment un même observateur entendrait-il deux timbres différents dans chef et nef, ainsi que le fait Lanoue, alors que l'origine et l'histoire de e dans ces deux mots est identique ? N'est-ce pas plutôt que les deux mots ont un e dont le caractère est assez peu net, pour qu'on puisse le qualifier tantôt d'ouvert, tantôt de fermé? Peu à peu du reste, le caractère de cet e se révèle directement, les grammairiens le distinguent et lui font sa place, arrivent même à lui donner son nom. « Il se présentait à leur oreille, dit M. Hosset (p. 117), avec des nuances diverses et multiplesqui le rapprochaient insensiblement de è. ou de e. Buffier, en 1709, l'appelait tantôt « e tant soit peu ouvert •>, tantôt " e tant soit peu fermé ». Boindin, vers la même époque, le déclare formellement Intermédiaire entre è et é {Th., I, 88). De la Touche, dès la fin du xvii* siècle (1696), était incapable en certains cas de décider si cet e était ouvert ou fermé, et il aurait voulu accorder toutes les opinions en l'appelant e mitoyen. 11 observait qu'en écrivant, on le marquait ici d'un accent grave, là d'un accent ai^, bien qu'il ne dût avoir ni l'un ni l'autre {Th., 1, 65). Il commençait même à délimiter son domaine : (' 11 ne se trouve jamais à la fin des mots, mais dans les syllabes qui précèdent la dernière '.Et il se forme souvent d'un e ou fermé ou muet. Par exemple, nous prononçons par deux e fermés ce'iié, réglé, pêche; mais si le dernier e devient féminin, alors le pénultième se change en e à peu près demi-ouvert ; cède, règle, il pèche. Comme il est difficile k ceux qui ne sont pas accoutumés à une prononciation aussi délicate de bien distinguer cette sorte d'e mitoyen et que d'ailleurs il n'est guère facile de donner sur cela des règles précises, je n'entreprendrai pas de le faird », ajoute De la Touche. « Je dirai .seulement ici que j'ai marqué cet e d'un accent aigu ou d'un accent grave, selon que j'ai cru qu'il approchait le plus du sonde l'un ou de l'autre de ces deux e (Th., 1, 63-66) ».
La difficulté est fort grande pour nous de fixer quel pouvait être au XVII' siècle le domaine de cet e qui venait d'être reconnu, et de marquer les dates où il a gagné de nouvelles syllabes. Cependant
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en observant — avec une grande prudence — les changements de l'écriture, on peut arriver à quelques approximations.
Les querelles orthographiques des grammairiens à ce sujet sont aussi particulièrement instructives. Quand les novateurs comme Andry veulent marquer è, et que les conservateurs comme Saint- Réal s'y refusent, en alléguant que è n'est pas assez ouvert pour troubler la tradition graphique, on a des chances d'avoir afTaire â e moyen. On trouvera dans l'ouvrage de M. Rosset (p. 118-119) les indications nécessaires pour user de ces divers moyens, et pour fixer une chronologie relative. Je ne saurais y insister ici.