‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 2)Chapitre 77 sur 202 · U:S CONSONNES C ET F · texte numérisé non relu

U:S CONSONNES C ET F

C. — Gomme toutes les occlusives sourdes iînales, c (k) devait semble-t-il, devenir muet partout. En elfet, dès le xvi' siècle, on ne l'entend plus après les voyelles nasales : banc, jonc.

Mais ailleurs, il n'a jamais entièrement disparu. Seuls, entre 1630 et 1685, estomac, cric, accroc, broc, croc, floc, clerc, marc. ont fini par laisser tomber le c. Les autres mots hésitaient, et finalement ils ont gardé la consonne ^. C'était de beaucoup la majorité. Si on lesexamine, on voit que la plupart étaient pris à des vocabulaires techniques (alchimie, médecine) : alambic, ombilic, etc. ; ou bien ce sont des mots étrangers, italiens ou allemands : buse, loustic, des emprunts latins : aqueduc, grec, ou bien ce sont des substantifs verbaux : choc, truc ; ou bien des adverbes à forme écrite c ou que : donc, donque, ou enfin des mots d'origine inconnue : mie mac, (écrit aussi mique maque), et des onomatopées tic-lac. Tous avaient ainsi de bonnes raisons pour rester en dehors du mouvemenl général d'amûissement de la consonne finale.

M. itosset dit à ce propos (p. 239-240) : « Cette masse de mots savants ou exotiques, ou nouveau venus, où c final était prononcé, comparée au petit nombre des mots populaires où c tendait à devenir muet, a dû faire illusion aux grammairiens ; ils ont cru que cette disparition de c était un vice de prononciation et ils s'y sont oppo-

1. Par I& s'explique l'indécision dans rorlho(;raphe de certains mois: escarbol ou escarbo, crapau el crapaud, encant eL encan, eLc,

2. Dans li^s mots termines par p, (. s, nn en trouve où la consonne se fait enlendre. C'est un phénomène qui a'eiplique as<ei facilement. D'abord quelques-uns de ces mois siml savanLsou étrangers, l'eu à peud'auli-es, qui étaient anciens, tels que csp. cep, précipat, jadis, hétxa ont suivi leur analogie, fort lentement du reste.

D'auti-es fois le radicalverbal, où la consonne survivait, agissait sur le subslantirverbai qui en avait été tiré. L'analogie dcibulerinnuait sur il u(, celle <le hearler sur heart.

Enfin l'ém tu l'e, le souci dedislingucr des •homonymes -a eu son influence. Maan. seni avec une $ ne risquaient plus de se confondre avec meori etianj.

3. Les graphies témoignent de ces hésitations : loc el lath, ptletoc et paUtol, artennc el ArienAl, colignac el colignal, Ulac et lil»*. Dans Maynard (1646, p. Î9Î) arsenacï rime avec aimaïuch»; de même coiitfnac: ejïomac (Lorot, 30 janv. 1661, v. lï ; Martin, Ec. de Sal. en vers barl.. !t et 38).

LES COMSOMNBS FINALES 305

ses le plus possible. Pour faire triompher leur prononciation, ils ont très habilement su l'insinuer dans l'usage littéraire, puis dans l'usa^ des f^ens distingués. On prononce un coq ou un co, selon Hindret;

mais au sens (îguré on dit toujours coq Avec était prononcé par

beaucoup de ^nsau«devant une consonne: ave moi; c'est une faute, afiîrme Vaugelas ; Chapelain et Patru déclarent que cette faute était dans l'habitude populaire ». Dâ fait elle resta fréquente, même dans la France du Nord, jusqu'au milieu du xviii' siècle, et on peut affirmer qu'au xvu', il n'y avait que les plus instruits qui fissent entendre c ; c'était peut-être l'antique forme avecque ou avecques rejetée lie l'écriture qui persistait dans avec (Voir t. III, 3i8) ; en tous cas avec triompha dons le discours soutenu (Th., II, 127).

F. — Les mots terminés en/', furent, comme les précédents, contrariés dans leur évolution. Dès le \v^' siècle, le / tendait & s'amùtr, et H, Estienne notait cette modilication, dont l'usage se généralisait. Au commencement du xvu'', dans la prononciation vulgaire, elle est faite : f est muet. Mais une réaction se produisit. A la Cour, on estima que c'était là une chose qu'il fallait laisser au « peuple grossier ». Et cette opinion iinit par triompher des tendances phonétiques naturelles, mais fort lentement.

Devant consonne, on disait au xvii* siècle, sans f. comme de nos jours: che{fj-d'feuore,cer{f) volant, ner{f) debœa{f), lebœu{f) gras. On disait aussi du b<Eu{f) salé, un <eu[fj de pigeon, un habit neu[f) mais laid. Et jusqu'au xvni", rien ne fut changé à cet usage. C'est dans les mots juif, suif, ordinairement prononcés jui, sui, même devant voyelle, que f commença à reparaître à la lecture (Th., II. 137 1 '. Les mots savants en if étaient en etfet fort nombreux, il est probable qu'ils agissaient ici directement sur les mots populaires. Toutefois, même au temps de RatUet (1661), le mot chélif n'avait pas encore subi cette analogie, on disait, comme aujourd'hui en Bourgogne : un chti garçon (Th., Il, 172) -.

LES CONSONNES i. ET B

L. — Ici la question devient plus obscure et plus complexe, et il importe d'examiner en détail les divers cas.

I. Après ou. — L était muette dès le xvi* siècle, même dans saoul.

1. On voit Juif rimer avec ci/ dans Elomire kypocondre, 16T0, act. i ; Z>it>. com.,

1. Certiiaes rimes monlrenl la reatilution de f. AinsicheCifi, alentift, daw Lorel, JO déc. Iflfil, V. 211. Apprenti, bailli n'ayant p«» conserva /"dans l'dcrilure, restèrent tels quels.

H. Après o. — Il semble qu'aujourd'hui eocore les mots en ol aient gardé une prononciation très ancienne : un fol amour, un amour fou. En réalité ils l'ont reprise. Au xvi' siècle, on disait : cou, licou, fou, etc. (Th., II, 186). Si on écrivait col, c'était par superstition étymologique, et à cause des féminins en oie.

Toutefois les grammairiens du commencement du xvii" siècle trouvèrent cet usage digne du grossier populaire, — c'est le mot de Maupas — et préférèrent col. Celte délicatesse ne prévalut pas, et dès le temps de Ménage, ou était admis. Col était conservé seulement dans les expressions d'anatomie [haasaecol passait avec \uV\. Fol, commode aux poètes, fut déclaré meilleur devant un substantif que ce mot qualifiait [fol amour à côté de fou à lier), mol parut plus poétique que mou, même devant consonne. En fait, l'influence des féminins a dû contribuer à troubler les tendances phonétiques ' (Th., H, 186-9).

III. Après ir, deux classes de mots étaient admises depuis le XVI* siècle. Dans l'une {cul), l était muette ; dans l'autre, sous l'inlluence des mots savants et des radicaux des verbes. / .se prononçait : calcul, cumul, nul, recul, consul. Le xvii' siècle ne changea rien à cette répartition.

IV. Après ce, l était en général muette, même là où on l'écrivait : eapagneul, filleul, tilleul. La restauration est du xvi* siècle dans linceul, elle est postérieure dans les autres ; Loret écrivait encore des tilleux (15 novembre 16S3, v. 159). Moyeu, camayea n'ont jamais été refaits.

V. Après i, — Le mot le plus intéressant esti/, /-y était muetteau commencement du xvi° siècle. Mais certains grammairiens, comme Saint-Liens et H. Estienne approuvaient qu'on l'y prononçât. Au XVII*. on admit i devant consonne, et dans la forme interrt^tive dit-il. Milleran considère encore il comme pédant et peu courtisan. Mais ChiOlet demande H partout ailleurs, et tous les grammairiens, à la suite d'Hindret, jugent il plus élégant. II était aussi plus commode pour leurs distinctions svntaxiques (Voir sur gai et qu'il au t. in, p. 293).

D'autres raisons amenèrent la restitution de l, dans d'autres mots, ainsi l'analogie de mille dans mil. Les mots savants exil, xabtil, volatil faisaient analogie, et fi[l), où auparavant l'on n'enten-

1, LcK poiïtcs burlenquei^ ont Hmé ces mois aux mois en ol : De c« qu'iU ont iti si foU D'avoir croyance aux Espagnol* (Lor«t, !7 tèv. 1655, v. 113) ; Il était uni fraude et tant dol ît nêtoU ni lâche ni mal (!<■.. 11 rèv. 1653, v. ^1); iU ontvu qaeUs Eapagnoli Etaient trop tardifs oa trop moli(Id., 9 août )6&3. v. 79). Le fait ne prouve pas grand'choïc.

dait / que dans les expressions de fil en aiguille ei donner du ftl à retordre, devint /il. Dans vil, les adjectifs savants et l'inQuence du féminin ramenèrent /.

VI. Après e. — Ici les contradictions étaient nombreuses. M. Rosset dit ft ce sujet (p. 25S) : » A l'intérieur d'un mot phonétique, bel, par exemple, avait la forme beau devant une consonne, M devant une voyelle ; à la (in d'un mot phonétique, devant une pause, le mol bel pouvait hésiter entre beau et bel... et peut-être aussi prendre la foi'rae be, phonétiquement produite par la chute ré^lière de l iinal » comme dans que (quel), Noé {Noël), Miche (Michel).

Cet amûissement de / ne pouvait pas se généraliser dans la langue correcte des savants et grammairiens. Depuis te s° siècle, en effet, entraient sans désemparer dans la langue française, des mots empruntés d'abord au latin, puis, au xvi" siècle, b l'italien et au provençal, qui étaient terminés par l ; leur origine savante et le souci étymologique leur conservait ce / final.

Ces mots qui, au xu* et xiii' siècle, ont résisté à la vocalisation de /, ont résisté de même au xvni° siècle à la tendance à l'amûissetnent de l. Leur nomhre a permis à des mots comme appel et dégel, qui étaient des substantifs verbaux et comme tels conservaient volontiers le radical des verbes , de ne pas suivre la tendance générale à rendre / muet ; ils ont retenu en outre des substantifs comme fiel, ciel, miel, qui auraient dû perdre^, etoiiChifllet assure qu'où le prononce (Th., II. 179). Autel, hôtel, mortel, sel, telont, eux aussi, subi l'influence savante. Mais la conservation de ^ y est due en outre à une influence analogique que l'on va apercevoir plus nettement dans les mots terminés en al.

VII. Après a. — Ici, dit M. Rosset(p. 2S7), « la prononciation est encore plus compliquée . La tendance à l'amuissement de / est attestée par un certain nombre de mots où la graphie hésite entre diverses consonnes finales », ainsi pour arsenal Suivant Vaugelas, arsenal est le plus usité; mais, en [ràrlant, on prononce plutôt arsenac, au contraire on écrit plus volontiers arsenal (Th., Il, 181). Ménage est pour arsenac. La discussion dura longtemps. Au temps de Péraud on entendait encore arsena. Pour estomac, Bérain note qu'il faut écrire estomac et non eslomal; c'est qu'on prononçait esloma (Id., 127 et 181). De même les doubles graphies bocal ou bocar, brancal DU brancar, brassai ou brassard (Id., II, 178) laissent supposer que l et r étaient également muets.

Quoi qu'il en soit, la tînale al s'est maintenue en français. Sans doute l'influence des mots savants terminés en al a pu être partielle-

ment cause de ce maintien. Mais il faut remarquer que ces mots savants se sont soumis à la double forme : al singulier, aux pluriel, à l'imitation des mots populaires; et cela sans aucune nécessité phonétique, car l dental, tel qu'on le prononçait au xvi' siècle, était très différent de l palatal, qui s'était autrefois vocalisé en u . Cette formation archaïque du pluriel à laquelle les mots savants se sont soumis, prouve donc une action très fnrle des mots populaires sur les mots savants. Et par suite, il semble qu'on ne puisse pas expliquer la conservation de 17 fmal exclusivement par une influence savante. U est probable qu'il faut y ajouter une raison d'analof^ie morphologique. Sur les 250 è 300 mots en al que possède le français moderne, il y a seulement 26 substantifs ; tous les autres sont des adjectifs Les adjectifs, grâce au féminm singulier et pluriel, conservent régulièrement la consonne l (loyale, loyales), très nettement prononcée, et ii l'abii de tout amiiissement. Cette forme féminine a sauvé la consonne l du masculin; ou plutôt, des mots comme loyal ont un féminin écrit loyale, mais dans la langue parlée ce sont des adjectifs & forme commune, prononcés de même avec / final aux deux genres. Cette reformation par le féminin était du reste favorisée, il importe de l'ajouter, par ce fait que le masculin loyal était toujours resté loyal devant une voyelle suivante : loi/al ami.

Les substantifs en al ne subissaient pas cette action du féminin, aussi, dans la langue populaire, on les trouve très communément au singulier avec la forme du pluriel en au : chevau, bestiau, etc. Si la langue littéraire a fini par garder les deux formes cheval et chevaux, c'est que la graphie et la tradition ont permis aux grammairiens de les imposer, en s'appuyant sur l'analogie des adjeclifs correspoBdants où al se conservait, pour les raisons qu'on vient d'exposer. Les noms en al ont été maintenus grâce aux adjectifs.

/?, — Il importe dans ce cas, où l'analogie a joué un très grand rôle, de considérer à part les diverses espèces de mots.

I. Verbex. — Dans tous ceux qui n'ont pas l'infinitif en er, une tendance très nette se manifeste. L'usage populaire, au xvii'. est non seulement de prononcer r là où on écrit re, rendr{e), mais de le faire reparaître dans ir. Ménage l'eût voulu sonore k la rime seulement (0. , I, 233}. Si les autres grammairiens recommandent de faire peu sentir r dans finir, c'est que le peuple l'allongeait finir(e} (Th., II, 162, 148). M, Rosset (p. 263) pense qu'un phénomène aussi surprenant ne peut être dû qu'à une assimilation morphologique. « La désinence rc des verbes de la quatrième conjugaison a pu, dit-il, se généraliser aux verbes dont l'infinitif n'est pas en er. Mais

tandis que d'habitude une désinence en supplante une autre, ici il y aurait eu non pas substitution de désinences, mais renforcement de désinence par agglutination de la désinence re {rendre) ». Eu d'autres termes, i de /ini{r) se serait trouvé ramené à finir[e).

Je ne pense pns que r ait jamais cessé de se faire entendre dans les infinitifs en oir. Mais, si la théorie ingénieuse de M. Rosset se trouve réduite par cette observation, elle n'est aucunement détruite. Il faut seulement ajouter que la présence d'un infinitif en oir, où r sonnait, s'est ajouté à l'infloence de IV du type rendre.

A la première conjugaison, les faits sont différents. Une foule de grammairiens, de Maupas à Régnier : Chifïlet, Mai^. Buffet, la Grammaire f/énérale, Ménage, Th. Corneille recommandaient de prononcer r, au moins dans le discours public et dans la déclamation. De Ih les rimes si communes, calmer, la mer '.

Mais Vaugelas s'étonna que des gens qui parlaient bien dans la conversation ordinaire et disaient aimé, fissent, quand ils lisaient, entendre aller comme s'il y avait allair, avec un é et un r (Th., 1, 5S). Vaugelas voulait ici é, « qui est la vraie prononciation ».

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