LE LANGAGE A LA MODE. LA MODE DE LA PAUVRETÉ 2S
mots à la mode ont joui dans les salons, les a par contre-coup introduits dans les œuvres. Les notes dont j'ai accompagné mon texte ont fait voir que la plupart de ces mots se retrouvent, même ailleurs que dans des comédies, où des intentions ironiques les appellent. Ainsi gros abonde dans les Caractères de La Bruyère >.
Mais ce sont là des accidents, presque des curiosités. Autrement importants sont les caractères négatifs. L'homme et la femme du monde, l'homme et la femme qui écrivent, excellent surtout à éviter et à s'abstenir. Une épuration continue, systématique, du vocabulaire se poursuit d'un commun accord, les conseillers les plus autorisés enseignent qu'elle ne sera jamais assez minutieuse '. Mademoiselle de Gournay avait, cinquante ans auparavant, comparé le repas auquel la nouvelle école conviait le monde à une belle table bien nette, où il ne serait servi que de l'eau claire. Bouhours reprend cette métaphore ironique et en fait un aphorisme: « Le beau langage ressemble k une eau pure et nette qui n'a point de goust » [Enlret., 55).
Il ne s'agit point d'accroître, mais seulement d'organiser les richesses du français : » Croyez-moy, dit le porte parole de Bouhours, Eugène, la langue Françoise n'est pas si pauvre que l'on pense. Ceux qui se plaignent de sa pauvreté devroient peut-estre se plaindre de leur ignorance ou de la stérilité de leur esprit. Car enfin elle est abondante en toutes sortes de termes et de façons de parler. Elle en a pour le discours familier et pour l'éloquence; pour le stile médiocre et pour le stile sublime; pour le sérieux et pour le burlesque ; pour la chicane mesme, et pour les affaires. On ne demeure jamais court ; on exprime tout ce qu'on veut en nôtre langue quand on la sçaitbien » (/A,, 73-74). « ...A la vérité... il nous manque quelques mots propres ; mais nôtre langue ne
t. ■ Gro» Seigneur, c'est U un terme de nouvelle édition, que l'usage établit chez les précieuses • (Senlim. eril. t. Ut Cartel., 75). n /I a an doigt un i^roi diamant. Vous blflmez le Ttieophraslc Moderne de se servir du mot de groi : il ne s'en >ert qu'après son modèle : de telles autorilez rendent un copiste bardi • (7b., 147) ; • Qu'il blâme, A la bonne iieure, l'alTectHlion des précieuses qui ont sans cesse dans la bouche an groi mérite, one grotte iinfe... celte èpithete convient seulement Bux objets sensibles, surtout à uti diamant, dont la grosseur fait le prix » {Apol. de La Broy., B3) ; i Groi nœud d'épaale, .. Vous avez déjà vu groi Seigneur, vous verrei grotte foriane, gros riches ; cette epitete est souvent employée dans le cours de l'ouvrage ; il y a d'autres mots â choisir, sans aiTecter le langage des petits maîtres, et des Précieuses « |Sen(i'm. crit. t. tel Caract., 130-1).
!. Lémontey, si justement sévère d'ordinaire, eiagére un peu, quand il dit: L'influence de la cour et de ses nouveaux hAtes parut dans cette prédilection, et quelques esprits pensèrent qu'on aurait dû peut-être associer un peu moins aux accents de Pascal, de Racine et de La Bruyère un jargon de châtelains désœuvrés (Lémonley, Mon. dt Loui* XIV, 367).
Hittoire de la Langue frtnçaite, IV. )ï
2S6 HISTOIRE DE LA. LANGUE FEtANÇAISE
mérite pas pour cela le reproche que vous luy faites. . . Car si vous y avez fait reflexion, l'abondance n'est pas toujours la marque de la perfection des langues. Elles s'enrichissent à mesure qu'elles se corrompent, si leur richesse consiste précisément dans la multitude des mots. Ce qui arrive par le peu de soin qu'on apporte à choisir les termes propres, et usitez ; et par la liberté qu'on se donne, de dire tout ce qu'on veut, sans avoir égard à l'usage, ni au génie de la langue » [Ib., 77-8). Et, comme un peu plus loin, l'interlocuteur se récrie : « on a retranché de oôtre langue une infinité de roots, et de phrases : et apparemment cela ne l'a pas enrichie », Eugène donne sa théorie tout entière: n Ne pensez pas vous en moquer... c'est par ce retranchement qu'on l'a perfectionnée, et qu'on en a fait une langue également noble et délicate » (Ib., 80). Etudions donc d'abord ces « retranchements » où lépoque a mis tout son esprit d'invention.