‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 2)Chapitre 97 sur 202 · MOTS QUI PERDEUT DES SENS ANCIENS · texte numérisé non relu

MOTS QUI PERDEUT DES SENS ANCIENS

vtilUni (vigilaDt) — Q tous les lexiques; L. cite La Fontaine et Bossuet. — Si du veillant Ar^s la ligure elTrayante... (Boil., Lutrin, 111, t. 89).

viande (aliments en général) — *Poni., Duil., G, Miege; Fur., A. et A* ne donnent plus ce sens que dans l'expression viande de carême. — On continua longtemps h dire chez le Roy : La viande etl lervie les jours maigres comme tes jours gras ; l'expression est dans les Conles de Perrault (90) ; Après s'être rempli de viande» le soir, il se lève la nuit pour une indigestion (La Bruyère, 1, S3) ; Que faut-il faire le reste de la journée (après la communion) ? La passer en actions de grâces et savourer cette viande céleste (Bossuet, Catech. de Meaux, 216). Nombreux esemples dans Hug, et Lex. de Mol. par Livet. Féraud cite Bollin.

DMÎere (rue, yeux) — le mot en ce sens ne se rencontre plus que dans l'expression : donner dans la vi$iére. On en trouvera de nombreux exemples dans Hug. et Lex. de Mol. par Livet.

Il est bien plus difficile encore d'interpréter des pertes de sens que des pertes de mots, et Je ne soumets les remarques qui suivent que comme des réflexions qu'on devra discuter.

Il est incontestable que les influences extrinsèques sont ici presque nulles. Dans quelques mots, le sens latin prévaut sur l'autre [épHre, présence) . Dans un plus grand nombre, ce sens latin disparaît, et l'influence du latin n'est pas suffisante pour empêcher ce changement {injure, insliluer, nier, promouvoir). L'influence italieane ne se fait plus sentir {réussir).

Si le sentiment étymologique est absent, le sentiment de la tradition n'est pas plus vif [chère, subsistance, corsage, secrétaire). On en pourrait donner pour preuve que rarement le sens matériel et primitif prévaut (nourriture, peinture, surgeon). En général c'est riaverse qui se produit, le sens figuré reste seul {balancer, édification, inclémence, original).

La question se pose de savoir dans quelle mesure ce travail sémantique a été conscient. II est possible qu'on ait voulu éviter des équivoques (décrire, douieua;, germain, erreur). II est possible surtout qu'on ait cherché, comme si souvent, à faire entre des mots voisins des distinctions de sens [enfance, faillir, haatesse, sanguinolent). Mais en réalité, ce qu'on observe surtout, ce sont les mêmes variations spontanées qu'on observe ailleurs. Le sens souvent s'avilit et le mot est pris en mauvaise part [bonhomme, candide, soudard, stupide, suffisance). Ailleurs la signification s'use, et le sens fort disparait (cas, gêne, gâter, malice, travail). Enfin et surtout le sens, de général qu'il était, devient plus particulier [cité, déplorer, élire, instinct, loyer, plaisant, ressentiment, succès, viande). Certains

mots ne gardent que leur valeur technique (ainsi visière. Au contraire : intéresser].

On le voit, il n'y a rien dans tous ces faits de bien spécifique . C'est leur abondance seule qu'on doit remarquer. Elle achève de faire voir combien, malgré ce qu'on en a pu dire, cette génération, prise dans son ensemble, est peu traditionnaliste, et se laisse diflicilement influencer par des souvenirs étymologiques, qui eussent paru moins vénérables que pédants.

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