CHAPITRE VI CONSONNES
C est ici surtout que l'influence savante se fait sentir, et amène des troubles. Des consonnes orthographiques s'imposent à la prononciation ; d'autres, par l'effet de l'analogie des mots savants, envahissent des mots populaires ou demi-populaires.
Ainsi d, au dire de H. Estienne, doit être prononcé * (quoique le peuple ne le fasse pas entendre) dans adversaire -, admonester. De même le b dans obscur (Bèze), nonobstant fMaupas), absoudre (Bernhard), le c dans octroyer (Monet). Bespit, apprester, escueil ont une tendance à restaurer l's (Thur., o. c, II, 326-329) ; restraindre, jusque, rescousse y parviennent ; exemple reprend x au lieu de z (H. Estienne), destre, au lieu de rimer avec remettre, comme dans Baïf dêtre [Psaut., 490), retourne à dextre (Deimier).
Ces restitutions deviendront particulièrement fréquentes et fâcheuses par la suite. Mais un autre effet non moins regrettable de la g'raphie pédantesque a été, dès l'origine, de retenir les mots savants qu'une tendance naturelle entraînait vers une assimilation plus ou moins complète avec les mots populaires.
Ainsi adjectif tendait à ajectif, adjurer à ajurer, somptueux à sontueux, obvier à ovier, substantif h sustantif, ponctuer kpontuer, resplendir k réplendir, ustensile, h utensile, coulpe à coupe, etc.
Ces faits accidentels ne sauraient pourtant cacher l'évolution naturelle, qui a été assez importante.
Consonnes finales. — La règle était de les prononcer devant voyelle, de les taire devant consonne, excepté c, q, l, r, f, de les faire entendre à la pause, si faible qu'elle fût, comme le montre la transcription suivante : Vou me dite toujours que votre pai/s est plu gran de beaucoup & plus abondan que le notre, e que maintenan vou pourrie bien y vivre à meilleur marché que nou ne vivon depui iroi moût en cete ville : mai tou ceux qui en viennet, parlct bien un
1. Je mets entre parenthèses le nom du icrammairien qui, d'après Thurot, rëclamo ou atteste le premier la pronnncialinn l'tymologiquc.
}. Pour éviter des confusinn», j'ndo|)lc dan» ce chapitre les conventions modernoH pour l'usage de < et de j, de u et de v.
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autre langage : ne vou déplaise H. Est., Hypom., 94j. L"s de toujours se fait entendre parce qu'il y a un .arrêt, bien que très court, de la voix.
Mais si telle était la règ^le de la bonne prononciation, les meilleurs grammairiens reconnaissent qu'à la pause plusieurs consonnes étaient muettes ; et dans le cours du xvi^ siècle d'autres le devinrent.
T final cesse de se prononcer dans certains mots : doig{t)^ toi[t), appéti[t)^ bahu{t), rost (ro) ; de même où il est écrit d, dans pie(d)^ sie{d), ni[d).
11 commence à s'amuïr dans la série des mots en aut^ aud : bri/fau{d), chau d), crapau^d], dans les adverbes en ment, et, d'une façon générale, après les nasales : encan, gan, trucheman ; même après les finales verbales en ent, il faut que le lecteur s interrompe « afin de tousser ou de cracher » pour qu'on entende le t. Tabourot répugne à la rime : Plusieurs me blasment : Pour une dame, mais la phonétique y est pour bien peu (Thur., o. c, II, 99).
T s'amuit par licence après la consonne r : for{t), boulevar[t).
h'Épîfre du beau fils de Paris témoigne de l'amuissement de t. Elle écrit gran merveille, doin, to, peti, mou, à la rime au contraire molet, folet.
P s'assourdit assez pour que Tabom"ot — il est contredit par Lanoue — accorde qu'on puisse rimer ap. op avec at, ot, etc., ainsi drap et chat, trot et galop.
Mais il n'était ^^*aiment muet que là où il y avait restitution orthographique (loup) ou après nasale ( champ). On 1 entendait encore dans coup, beaucoup, trop, drap.
F pouvait, dès 1568, être déclarée muette ou semi-muette par Meurier, qui semble représenter la tendance populaire. Ce n'était pas lavis de tous, pourtant ; il n'y a point de doute pour couvrechef^ clef, on admet les deux dans apprenty (à côté de apprenti f), plainti, bailli, neu[f), bleu, cer[f). N'est-ce pas l'influence du pluriel?
C est muet dans croc, escroc. Et Tabourot — Lanoue est en oppoition avec lui — admet même qu'on peut ne pas tenir compte du c dans blanc, banc, jonc, donc, qui « a vn besoin » peuvent rimer à ant, ond. Simple facilité donnée aux poètes sans doute (Thur., o. c, II, 126-133), à moins qu'ici encore, dans les noms, le pluriel n'agisse sur le singulier.
G dans les mots en ang et ourg commence seulement à s'amuir, et la prononciation officielle j fait résistance (Thur., o. c. II. 1 16j. Le changement définitif dans sang, joug^ ^ong^ comme dans bourg ^ est réservé au xvii*.
L est amui après i dans il {dîne il, ira il) fusil, coutil, gentil, chenil, fenil, baril, fournil, sourcil, connil, gril. (Cf. t. I, 339).
S continue à se prononcer en g-énéral devant voyelle ^ Mais, à la pause, l'usage change dans le cours du xvi^ siècle -.
Dans les terminaisons masculines longues, Erasme constate qu'elle a un son très faible, et Lanoue admet qu'on peut la supprimer dans ins [vins, eschevins). Dans les terminaisons féminines, l'amuissement était plus avancé. Tory rapporte déjà qu'on n'entend point s -K
En 1607, Maupas trouve que faire entendre I* n'est point à reprendre, pourvu que faiblement (18). Son fils ajoute : « Quand bien on la voudra supprimer, si faut-il tenir la syllabe un peu plus longuette (1638, p. 23), » C'est le commencement d'un usage nouveau, qui durera bien longtemps^.
Je reviendrai plus loin sur les conséquences que cette chute de * entraîna en morphologie, mais je veux le dire tout de suite : les longues hésitations qu'on constate dans l'orthographe de certaines formes verbales auraient été impossibles, si s avait été autre chose que graphique.
Les rimes n'indiquent rien : filz : feiz (J. Bouch., Triumph., f« 181 r«, Ham., 320) ; iris : pourris (Rons., V, 116).
Mais les railleries de VEpître du beau fils de Paris sont significatives. Pas d'.s finale, même à la rime : dite, musaille, heuzeu, vou, laissé, fi (fils), des jour ouvrié et des dimanche, marmiteu, piteu, etc.
/? achève de s'amuir dans un très grand nombre de cas à la finale, comme il avait commencé de le faire au xv** siècle^.
Pendant la première partie du siècle, les grammairiens sont si affirmatifs, qu'on croirait que r s'entend toujours. « Nunquam quiescit », dit encore de Bèze (79, cf. Thur., o. c, II, 146).
Mais d'autres témoignages les démentent. L'Épitre du beau fils raille pou [pour), et la Réponse, trompeu [trompeur), tourjou [tousjours), leu [leur). Le J. B. P. appelle bois de Senac la forêt de Senard (15).
1. Cependant la consonne ne s'entend pas dans Inquais, fois, nmis, brebis, perdrix, appentis, palis, taillis, pis, tapis, ruhis, perclus.