ARTICLE INDÉFINI
PLURIEL DE U^. — Le pluriel de «n était encore commun au XV* siècle, soit auprès des noms pluriels qui ont un sens collectif, soit auprès de ceux qui ne s'emploient pas au singulier : Vnes ioues rondes (Goquil., I, 98); vne sept seaumes (C Nouv., I, 103) ; vnes vieilles bouges [XV joyes, 43) ; vnes botes {ib., 42).
On le retrouve au xvi* : vngz yeux (Lem. de B., ///., 1. I, ch. 33, g 1 T°j ; vnes riches chausses [ib., 43, h 7 r") ; C'estoit vnes secondes nopces (Nie. de Tr., Par., 96); vns cheueulx crespelus (Mar., III, 144); vnes bardes couuertes de drap d'or (./. B. P., 72); le vendredy furent f aides vnes belles processions [ib., 96); vnes descrofoires (Gord., Corr. serm. em., 130 c); vnes choses et aultres (Des Per., OEuv., II, 14S).
Palsgrave (p. 182 et suiv.) donne une longue liste des substantifs qui s'accommodent de ces uns pluriels : vnes armes, vnes belances, vnes besaces, etc. Il y en a d'intéressants, tels que vnes chausses, vnes decrottoyres, vngz degrez, vnes endentures, vnes entraues, vnes escriptoyres, vnes estoupes, vnes fiansayles, vnes forceps, vnes heures, vnes lettres, vnes lunettes, vnes nopces, vnes obsèques, vnes orgues, vnes pastenostres, vngz suffletz, vnes tables, vnes taylles (bâtons à entailles pour les comptes de boulangerie), vnes verges.
Gauchie fait aussi la théorie de ce tour (80) : « môter vns degrez pro, vne montée, gradus seu scalas conscendere : degrez enim multitudinem includit et intégras scalas signifîcat, degré autem unicum gradum ». Mais dans l'édition de lo76, cette théorie a disparu; dans l'intervalle H. Estienne l'avait censurée [Hyp., 208).
Désormais, malgré quelques exemples, le tour agonise.
La langue perdit ainsi un des moyens qu'elle avait d'exprimer un tout, fait de la combinaison de plusieurs parties. Il lui resta, il est vrai, et pour longtemps, l'expression équivalente une paire de : vne paire de sept psaumes, c'est-à-dire l'ensemble des sept psaumes de la pénitence, comme on dirait en langage populaire une tournée, et ce tour, dans des expressions comme une paire d'habits, une paire de ciseaux, a vécu jusqu'à nos jours.
i80 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
On remarquera au singulier l'emploi suivant de un : dedans vng quinze iours dictj (Nie. de Tr., Par., 77); pendant le seiour d'vn quatre ou cinq mois (Tabour. , Biff., oG v"). Une pièce de est à cette expression ce que une paire de est k un.
Ajouter que uns se met au pluriel pour annoncer une série de noms propres au singulier : Uns Pontus de Tiart, Estienne lodelle, Remij Belleau,... moy mesme (Pasq., Rech., l. VII, ch. vi, t. I, p. 702, CD). A cet un s'oppose dans Nicolas de Troyes autre : véez en cy venir autre die ou douze (80) ; demeure autre trois iours sans me veoir (230).
ARTICLE PARTITIF
On peut considérer que c'est au xvi® siècle que la formule partitive devient un véritable article. Henri Estienne et Ramus en constatent l'existence : toutefois, l'un et l'autre admettent encore aussi bien manger pain que manger du pain^, tandis qu'en 1607, Maupas fera une théorie complète de l'article partitif.
La forme de l'article partitif pluriel est variable suivant qu'il est suivi immédiatement du nom, ou qu'un adjectif s'intercale entre eux, ou qu'un article est construit avec un adjectif substantivé. Ou trouve assurément très souvent des où nous mettons de : le curé y vient assez souuent et des autres prestres ÇS<'\c. deTr., Par., 212); Nous lisons aussi des merueilleux iugemens de Dieu contre ceux qui furent les chefs de la persécution [H. Est., Apol., II, 108, Ristelh.); Dieu... ne se contentast point de ses chastiemens ordinaires, ains aioustast des extraordinaires (Id., ib., II, 104) ; estre assez souuent mis en vsage par de simples femmelettes (Pasq,, liech., 1. VIII. ch. l'i. t. 1. p. 787 G); Voicy des maigres rospon.Hes (Lar., Espr., a. i, se. v, A. th. fr., V, 216); des grands Seigneurs [d'Auh., (lEuv., II, p. 270, R. et de Gauss.); des nations incogneuës, poussées par des secrets mouuemens et occultes inspirations (du Vair. 'Ml . 19).
1. On remarquera que dans lu phrase cilée pur Ramus, il y a une né(^alion. de même dans celle de Kslicime ; or, en pareil cas, le nom, élnnl pris dans toute sa généralité, se passe li-ùs facilemeul d'article, cumine nous le verrons A la syntaxe, le cas n'est pas le môme pour : tu muni/erns pnin ou pour iainnis ne in.tnner.is pain.
Je me suis demandé si c'était l'emploi du partitif qui éveillait les scrupules de Mcigrct (121 r°). quand il dit de la construction : i'etf mis du brochet . </e lu rinitc tieditns cet élnn;i : « çetc façon ... île parler n'ijt pas dé plus (.•«jrtcines, ... (.''«{t vn languje rustiqe... Non' diryon" mieus, brnçh^s p, cHrpes, ou bien ... brochet ç cnrpe.. » Je pcns«' que ce qu'il n'approuve pas coniplétcmenl, c'est l'emploi du partitif avec le nom sinifulicr d'ini individu désignant l'espèce. Cet emploi, si général aujourd'hui : l» curpe enl chère. In cnrolle VHUt tnnl, est nouveau au xvi* siècle.
TORMES DE l'aRTICLE 281
Mais nombreux sont déjà les exemples de la règle moderne, siu-tout dans la deuxième moitié du xvi^ siècle : de bien grands princes (Marg. de Nav., Heptam., p. 517) ; de vrais corps sans ame (X. du Fail, Eutrapel, II, 15); de grandes diffîcnltés (L'Est.. /. de H. II L 291. 1): de bons miracles (d'Aub.. Œuv., t. II, p. 274, R. et de Causs. ).
Gauchie blâme </e, quand il n'y a pas d'adjectif exprimé, et qualifie cet usage de bourguignon (p. 102, n. 2). J'aurai l'occasion de montrer que cette forme a survécu assez tard au xvu^ siècle.