INTERROGATIFS
Les interrogatifs périphrastiques deviennent de plus en plus usuels.
Sire, qu'est-ce que ïay dit?{^'\c.àe Troyes., Par., 151-152); des autres qui est ce qui te pourroit compter leurs mensonges? (Id., ib., 231); hé ! que auez vous? hé! qu^est-ce qui vous fait mal? (Id., ib., 143) ; quant Alison ouyt monter, demanda qui cestoit qui monstoit (Id., ib., 250) ; pourquoi est ce que ie me desconforte ainsi? (Tourn., Cont., a. iv, se. v, A. th. fr., VII, 198); tune penses pas pourquoy c'est que Von t'eniuroit (Nie, de Troyes Par., 220); on demanda... pourquoy c'est qu'y aiant plusieurs liqueurs... (Amyot., Œuv.mor., 415 r" A, cf, ib., 373 r" B) ; ie me suis enquis d'où cestoit que le bois réduit en pierre auoit esté apporté (Paliss., 49).
Les adverbes autres que pourquoy, où, subissent le même allongement :
Comment est ce que Venus m'a voulu tant honorer? (Cyre Fouc, Ep. d'Arist., 17).
1 . P. 96 : « satis crebro usurpatur ab iis qui paginis impletis quaestum faciunt. »
320 HISTOIKK DK LA LAiNGUt FUANÇAISE
On rencontre cest aussi bien que est-ce :
.\e plus ne moins, que font nos durnoiselles, quand c'est qu'elles ont leur cache-laid , que vous nommez touret de nez (Hab., 1. V, ch. 26, t. III, i03); L'homme Qui bas et hault de baston et mains taste Ou c'est qu'il est (Marg. de Nav., Dern. po., 207) ; dittes, si vous sauez Qui c'est qui a ce concile excite (Pelet., Od., (JEuv., 22 x").
Les grammairiens les enreg;istrent ; Pillot traduit par : Qui est ce qui est le iour d'huij plus heureux que moy ? ecquis me vivit hodie fortunatior? (1561, p. 187). Et Maupas justifiera ces périphrases en les expliquant: « Que, sent mieux sa conjonction qu'autrement, car n'ayant point d'articles, il faut qu'il succède à quelque propos articulé auquel il soit rapporté le conj oignant et liant auec le suiuant, y ayant souuant le verbe substantif interposé auec le démonstratif, ce, ou autre verbe, commode au sens. Ex. : le ne sçay de quoy c'est que vous me parlez. Dites de quoy c'est que vous voulez que Von vous traite. » Et il ajoute : »< on peut bien aussi dire plus court : Dites de quoy vous voulez, etc. » (éd. 1607, p. 162).
INDEFINIS
Le fait le plus important de l'histoire des indéfinis au xvi^ siècle est la diffus on de l'adjectif chaque, né de chacun, dont on a séparé un. A vrai dire, chaque existe depuis le xiii* siècle. Le fragment du lai d^Ignaure cité par Bartsch [Chrest., 558, 37, 560, 19) en offre deux exemples, où du reste chaque est pronom. Mais cette forme est tout à fait exceptionnelle à cette époque. Le Dictionnaire général le relève dans les Miracles de Gautier de Coincy, on en rapportera peut-être d'autres exemples', néanmoins on peut considérer que, auxV, chacun est encore le seul mot usité, tant comme pronom que comme adjectif. Il faut arriver îi la deuxième moitié du XVI* pour que l'usage de chaque se répande ; il est chez Montaigne (1. I, ch. 13, add. de 159;> , et souvent, chez Amyot, par exemple : disposer chasque chose en lieu ou elle puisse... { (HJuv. mor., 70 H); aussi est il vray-semhlable que lame de chasque criminel et mcschant... {Ib., 265 v" E) ; a chasque genre de Leste il y a chast/uc sorte de nourriture qui lui est propre (Ih., 27() r" H ; cf. fit.. 2S() r-C).
Comparez : liien que... (Jhaque personne ait la voix plus hardie (Jod., Eug., Frol., .1. th. fr., IV, 7); .\ymphes tenans m chasque
I . Il y en a un duns Ol. Maillard, Sertn., p. 9 : a cestiue fois qu'il nous en souicnr/ne.
main diuers vases Bouch., Ser.. I, 2, t. I, 79); une heure chasquc iour (Seal., Let., 23 fév. 1387, p. 242). Désormais on le retrouve un peu partout, ainsi chez la reine Marguerite : s estaient trouué chaque trouppe en vn pré a part Méni., 10, éd. Lalanne). De même chez Montluc : et volaient que chesque prouince (V , 27, Let., 137); chasque capitaine auec sa compagnie (Hug., Port, et réc. du XVI^ s., 192; chacun est à la ligne suivante); chaque = quelque, jamais quelqu un.
Toutefois on trouve encore si souvent chacun adjectif, qu'il m'a toujours paru étonnant de voir Malherbe poser, dès le commencement du xvu^, en règle absolue, que chascun se dit absolument et non avec un substantif (IV, 431) '.
Se flétrissent sans être complètement abandonnés les pronoms suivants :
Les aucuns, que Palsgrave donne encore comme très usuel (360- 61) : on le rencontre assez tard dans le siècle : Dont les aucuns ie voyoys ahattuz iMarg. de Nav., Dern. po., 150) ; les aucuns prennent leur plus grande occasion a faire outrage (Meigret) Off. Cic, 18, cf. Jo; Pasq., Rech., 1. Vil, ch. 3, t 1, p. 690 D).
Nulli encore donné par Palsgrave, 362, est très commun dans les premiers livres de Rabelais {Pant., ch. 23, 1, 330, //>., ch., 24, 1, 333. Cf. Lex.) ; il se rencontre chez Marot, I, 76, 129, 200, 269; Marguerite de Navarre, Dern. po., 212, Marg. de la Marg., IV, 13, 129 ; Dolet, II Enf., 18, Coll., 37; cf. qui n ont nuluy fiance {Ch. hug., 142).
Cependant on le remplace souvent ou par nul ou par personne, nucun, qui deviennent négatifs.
Ame se fait plus rare ; il est vrai que souvent on n'est pas sûr si on a affaire à lui, ou simplement au substantif ame. Je citerai pour exemple cette phrase de Montaigne, où il ne faut pas sans doute le reconnaître : Et luy partait cette humeur d'vne grande hanté de nature; il ne fut iamais ame plus charitable et populaire (1. III, ch. 10, t. VI, p. 218). Cependant Maupas l'enregistre encore : .4 qui a vous parlé? A ame (190) ~.
Je signalerai aussi la transformation de l'expression quelque chose, (jui existe longtemps avant le wi*" siècle, mais qui, à partir de cette époque se fond en un pronom. On le fait suivre quelquefois d'adjectifs au neutre, au lieu de les accorder a\ec chose, et de les mettre
1. Vn chacun reste très usuel (Meigret, Trad.des Off. de Cic., 33, Tahur.. II, 173. Nifcor. Serni. cath.. 63-6 i. Du Vair, 361, 35. etc.).
2. Kabclais dit toutes les âmes dans le sens de tout le inonde (Rab., Garg, xxix. I.
Histoire lie la langue française, II. Jt
au féminin comme autrefois : quelque chose de bon (Du Bel., Let.^ 38); quel que chose qui luy soit aduenu (Gayet, Chron. sept., 22, 2). Mais on trouve pendant longtemps des traces de l'ancien usage. Du Vair écrit encore : s'il ny auoit quelque chose mauuaisc dedans (383, 44). Et le petit poème de Quelque chose de Philippe Girard, publié en 1588 en réponse au JVihil de Passerat, reste dun bouta l'autre à peu près fidèle au genre féminin'. On y trouve cependant plusieurs fois : quelque chose de bon, p. 15-16.
Personne subit lentement un changement analogue. On trouve encore l'accord fait régulièrement : Il ny a personne qui ne soit estonnée (Farel, Let., 1331, Herm. C, II, 363). Au contraire, Rabelais écrit : si personne tant feust esprins de témérité qu'il luy voulust résister... (1. I, ch. 27, t. I, p. 106).
Plusieurs anciens indéfinis disparaissent : autel, encore donné par Palsgrave et Sylvius, itel également donné par le même Palsgrave (36o)^.
Nesun est considéré par Palsgrave lui-même comme un vieux mot roman (363) ; Roger de Collerye le met deux fois dans des rondeaux [nesune, p. 189, et nesung, 197). Il était dans Marot, II, 171.
Quant est encore très employé, dans la première moitié du siècle surtout : Combien de François, quants Italiens, quants Allemans, et Hespagnols? (Meigret, Trait, de VEscrit., 1345, B. III r" ; cf. Rab., Garg., ch. 3, t. I, 22; 1. III, ch. 6, t. II, 39; Lar., Les Jal., a. m, se. V, A. th. fr., VI, 30), etc. On sait que, avec certains substantifs comme fois, il se conservera longtemps encore : quantes fois. J'y reviendrai dans le tome suivant.
Ce qui a été plus rarement observé, c'est que dans combien, il tend à prendre la place de com. Palsgrave donne : quant biens a il exlorcionnc, qui n'est pas très probant (342) ; mais Sylvius met en parallèle combien et quant bien (144) : on dit quant bien hat, ou quant bien i hat, ou quant long temps hat, vulgairement combien hat ; et Robert Estienne dit à propos de combien de temps : quidam scribunt quant bien (72).
l Ce poème a été réimprimé avec le Nihil par P. Blnnchemain, Vencl6mc, Lemcrcier, 1868. Voici un exemple du féminin : f.'ar Dieu consiileritnl des le commeiuement Que Rien n'esloil pas bun, créa premièrement Quelque rliose confuse, et sans vie, et sans forme. Obscure, malplaisanie, embrouillée et difforme p. lit).
3. Un suit qu'il a'csl conservé obscurémunl dans la lan^'ue populaire sous la forme vocaliséc itou (< iteu < itel -f- cons.) On le retrouve jusipiii no» jours : Kt autre chose itou ; et moi itou.
Faut-il voir le vieil autrelel dans des exemples comme celui-ci : /v/ autres lelz cpillietcs (Mal),. I, I cli. -jri, t. I.p. 2s".'
Trestout est encore, non seulement dansMarot (I, 187), Rabelais {Garg., ch. 18, t. 1, 311 ; 1. IV, ch. 16, t. II, 329), Marguerite de Navarre {Dern. po., 423, 431, 433), et S'-Gelais (III, 191), mais jusque dans l'Estoile [Journ. de H. III, 295). Henri Estienne le trouve cependant populacier. De fait, Nicolas de Trojes en use et en abuse (20, 84, 147, etc.).
Que... que devient aussi plus rare : que du leur, que du mien est une façon de parler du siècle précédent, que cependant on retrouve encore de ci et de là : Le chevalier d'Omale... fît violer trente ou quarante que femmes que filles (L'Est., Journ. de Henr. III, 294, 1).
Il importe de remarquer que Barth. Aneau blâme Du Bellay d'avoir employé qui... qui (Du Bel., I, 395, et 485). On ne s'explique guère cette observation, car qui... qui est partout : qui en Picard, qui Champenois, qui Prouençal, qui Tholosan (Pasq., Rech., 1. YIII, ch. 3, t. I, p. 761 A); leurs puissances {des dieux) sont retranchées selon nostre nécessité: qui guérit les chevaux, qui les hommes, qui la peste, qui la teigne, qui la tous; qui vne sorte de gale, qui vne autre; qui faict naistre les raisins, qui les aulx ; qui a la charge de la paillardise, qui de la marchandise / qui a sa prouince en oriant et son crédit, qui en ponant... qui na qu'vn bourg ou vne famille en sa possession, qui loge seul, qui en compagnie, ou volontaire ou nécessaire (Mont., 1. II, ch. 12, t. IV, p. 40-41).
Vn est encore souvent pronom, surtout chez les poètes : Fay moy vomir contre vne .1 telle ordure, Qui... (Jod., II, 92, 360, note 22, M.-L. ; cf. Marg. de la Marg., IV, 14, 49) ; on le trouve aussi en prose : Vne femme auoit fait tuer son mary par vn qui estoit son paillard [J. B. P., 374; cf. Des Periers, Nouv., II, 166 ; Amyot, Œuvr. mor., t. II, 373 v" H ; H. Est., Apol., I, 155; Lett. miss, de Henri IV, III, 366; L'Est., Journ. de H. III, 38,1).
Au pluriel, il s'oppose à autres : vns ronds... autres en forme lachrymale (Rab., 1. IV, ch. 62, t. II, 488); les quelles sont vnes noires, aultres fauues, aultres cendrées, aultres tannées et basanées (Id., 1. III, ch. 22, ib., 111).