‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 3)Chapitre 177 sur 259 · ASSIMILATION DES RADICAUX TONIQUES ET ATONES · texte numérisé non relu

ASSIMILATION DES RADICAUX TONIQUES ET ATONES

ALTERNANCE .\-AI. — Les restes d'alternance dans ces radicaux cessent à peu près d'exister au cours du xvi^ siècle.

La plupart des verbes qui les présentaient sont déjà réduits. Je considère e m braise : plaise (Tahur., II, 24, son. 27), embraise : plaise : braise (Baïf, I, 26), comme influencés par braise.

Declaire, encore fréquent, doit de se maintenir à l'influence de l'adjectif cler. Palsgrave a declairer (465), et la Manière de tourner (A, 6r°) dit : ce temps se declaire.

Declaire est souvent dans Marot en rime avec claire (I, 60), avec adultère (II, 123), cf. se declairent (Rab., 1. III, ch. 32, t. II, 157) ; declaire : Claire [Ch. hug., 152); ma sœur leur eclere (Baïf, III, 23). Marot emploie aussi fréquemment le radical en e, ai dans les formes atones: sesclerant (III, 183); declairant (III, 53), etc. Ges formes sont chez tout le monde alors : nous declairons (Loy. Serv., 317); elle declaira [Amad., 1. I, f» III r"); ie te veulx declairer (Dolet, // Enf., p. 5); declairer (Rab., 1. IV, ch. 53, t. II, 458).

Ils sceuent ou scaiuent est encore chez Lemaire de Belges [IlL, II, 6, b 4 r°), chez Marot (II, 132, et 176), dans une lettre autographe de Toussaint à Farel (1523, Herm., C, I, 389).

Mais ils scavent est dominant, et aucun grammairien ne donne plus la forme concurrente ' .

Devant nasale. — Amer. Sylvius se souvient encore de l'infinitif amer (13, 135), et du participe amé (136). Mais peut-être ne fait-il là comme ailleurs que latiniser, puisqu'il déclare (p. 134) qu'il faudrait refaire tout le verbe en a d'après ami, amiable, etc.

Du Wez donne : aimons, aimer (934, 937). De même la Manière de tourner (A, iij, r» et v»), Meigret (85 v°, 86 r°), Pillot (26 v", 29 r°), Rob. Estienne (40), J. Garnier (45, 62), Gauchie (1570, p. 125, 130), Ramus (77, 83) qui déclare amer hors d'usage (80) ; cf. dans Lanoue, Les conjuff., p. 339 et suiv. L'ancien radical se rencontre encore : amé est non seulement dans les formules de chancellerie, mais chez Rabelais {Garg., ch. 10, t. I, 42), amoit est chez Jean d'Auton (IV, 1) et chez Marot (I, 85, seul exemple du tome 1 jusqu'à cette page) ; le participe amant se trouve, chez Saint-Gelais : le cœur amant (II, 126). L'influence des substantifs amant et amour est ici évidente.

On trouve même encore la forme analogique ame (Mar., II, 93 ; J. Bouch.,1 Mor., I, f° 8 a, Ham., p. 230) ; cf. mon cueur qui nen ame cun (Marg. de Nav., Dern. po., 116; dans l'édition corrigé en ayme).

Clamer est peut-être un peu moins avance dans l'unification. Palsgrave connaît : ie claime (485, cf. 567). Gependant les textes me paraissent avoir partout clame (cf. clameur).

Tramer sera encore longtemps incertain (v. Thur., o. c, I, 325). Rob. Estienne hésite comme Sylvius. Le substantif trcme est dans Belleau (La Reconnue, a. iv, se. m, ^l. th. fr., IV, 404) : De la fille, ie sçay quelle aime. Mais elle sait bien que la treme, .Yest pas pour ourdir cette toile.

11 est peu probable, étant donné que ces verbes n évoluent pas à la même époque, qu'il s'agisse d'un changement phonétique. Toutefois, le voisinage de a et e, et le changement qui atteint ai aidont peut-être à la transformation.

ALTEnNANCE E-IE. — Devant les labiales, l'alternance uv disparaît pas, elle devient autre ; de lieue on passe à loue. Il ne faut pas oublier que e féminin tonique passe à f ; tremble ie >• treinblç ie : il est donc dilFicile de savoir si le nouveau radical en ç repré-

1. Qui nuenl mntiUiaine» femme» chez Nie. de TroycB (Par., 183) c»t ou bien un provincialisme ou bien un archaïsme.

sente toujours une transformation phonétique du radical tonique de ie en e (ce qui me paraît peu problable, étant données les dates), ou s'il n'est pas sorti du radical atone, qui aurait changé son e muet en e, là où il était sous l'accent (Cf. p. 2o9).

En tous cas, le changement n'est pas achevé au commencement du XVI* siècle : il me paraît, en revanche, à peu près terminé vers

Acheuer. Palsgrave a encore souvent les formes en ie (416, 533, 550). Je n'en trouve pas d'exemples sûrs dans les textes.

Creuer. Palsgrave a : ie crieue, lay crieué (675) , mais dans la même page : ie creue. Les formes en ie reparaissent p. 774 et 507. Crieua est chez J. d'Auton IV, 10). Marot dit : creuent (J, 172).

Greuer. le grieue est donné par Palsgrave (394) à côté de : Hay greué (cf. 419, 575). Mais, p. 765, il n'est plus question de ie grieue. Gauchie (1570, p. 131) signale grieue « in vetustis scriptoribus ».

Grief ue adjectif se trouve dans Marot et aussi ^r/e/ye verbe (I, 93 et 96). Il est chez Rabelais : que plus griefue le Pape [Let. et doc, t. III. 342, M.-L.' ; cf. Marg. de la Marg., IV, \S: et grefue moult.

Leuer est, dans cette série, le moins avancé vers la réduction. Palsgrave donne encore les formes en ie. Il est vrai que tantôt il les fait alterner avec les atones : nous leuasmes (464), tantôt il étend ie aux formes atones : eslieué, lieué (684, 665, 436), se lieueront (571). Gauchie a encore connaissance que quelques-uns disent : ie lieue, il le déclare barbare (1576, p. 159).

Lieue est assez commun dans les textes, jusqu'en 1550 : Plus de hruyt se lieue (J. d'Aut., IV, 13i); voz clers penons en Asie se lieuent, Les Turqz ont peur de vostre bruit et famé. Et voz fieriez redoutent et eschieuent (J. Lem., III, 122, Stech.): ne lieue ia tes draps {Mat., III, 114; partout ailleurs leue, I, 129, 153, 171,11, 118, 122, III, 159, 175); les vents Veslieuent en Vair (Dolet, Gestes de Fr. de V., p. 32).

Seoir. Le verbe le plus hésitant entre les divers radicaux est le verbe seoir.

Les formes toniques en ie, encore vivantes aujourd'hui, sont à peu près régulières : sies, siet sont dans Ramus, Meigret (79 r°), etc. Elles se réduisent cependant quelquefois à e. Rob. Estienne conjugue : ie sié, tu sees, il sed, ils seent.

D'autre part, on a un passage à i; Palsgrave donne ie m'assis (713); cf. il siet ou seyet (Meigret, 79 r") ; des ministres s'assient (Vigor, Serm. cath., 322); d'où : sassisent (Rons., VI, 249, M.-L.).

Le radical atone n'est pas plus fixe : seoit (Mar., III, 202), seez (S'-Gel., I, 73), sont déjà parfois remplacés par sions : çn laquelle nous assions lasapipnce (Meigret, O/f. deCic, 12, cf. Gram., 79 r**), ou sisons : assison nous {Bons., I, 194 M.-L.). Ces formes feront l'objet de longfues discussions au xvii^ siècle.

Cheoir est moins irrégulier.

Le radical tonique ie est cependant le plus souvent remplacé par un radical en e : il c/iet est donné par Rob. Estienne, 53, Ramus, 93, Meigret, 79 r°. Gauchie, 1570, p. 146. Ce radical est dans Marot (I, 192, III, 108, 218) et ailleurs : les cheueulx me cheenl (Cord., Corr. serm. cm., 281 A) ; ce qui cchet çn deliberacion (Meigret, Off. de Cic., p. 7); en ruine déchet par lasche oysiueté (Am. Jam., II, p. 168), etc. K

A l'atone, on hésite entre cheons et cheyons. Meigret donne çhayons, çhayez (79 r°) ; de même Cauchie, qui fait cependant des réserves (1570, p. li-6). La généralité des textes a che : escheoit (Rivaud., 50); cheant (Du Vair, 358, 31).

ALTERNANCE E-OI. — La confusion phonétique de oi et de e contribue ici à détruire la tradition.

Croire. Palsgrave donne encore creroye « pour croyeroye » (394), mais il est seul h attribuer le radical faible au futur. Tous les autres grammairiens, et lui-même (447), ne connaissent plus pour ce verbe que la forme tonique du radical (cf. Pillot, 42 r°).

Peser. L'analogie de nous pesons semble avoir d'abord donné ie pesé, tu pesés avec un e féminin tonique (œ) ; ce n'est que cinquante ans plus tard que Ve y est ouvert. Cet p peut d'ailleurs provenir h la fois du renforcement de e féminin tonique, devenant e puis ç sous l'accent, et d'une réduction à ai [ç) de la diphtongue oi, dans la îoTme poise >► paise, vivante h côté de pesé [pœze)'^.

Poise est encore tout commim dans les textes de la première moitié du siècle : dont me poise fort (Mar., III, 41 ; cf. 66, 171 ; Marg. de la Marq., IV, 13); quant elle poise (Lespl., Prompt., 39); pour ce quelle poize (Am. Jam., I, 77).

On trouve quelquefois des formes analogiques en oi : poisans bien cela (Vigor, Serm. calh., 220).

Espérer. On trouve ({uelcjuefois le radical tonique aux formes atones : espoirans (Farel, Trad. d'un mand. de Berne, nov. 1527. Herm., C, II, 55; cf. espoirance, ib., 57, espoirons, Lettre du cons.

1. Le subjonctif cAeye est donni^ par les {grammairiens. Il est ches Du Vair, 357, ^<i.

2. Voir le témoignage 'de I^nnouc (Thurot, I, ib) et Th. Rosset,^ £ feminin'.iu XVIhtiècU, dans les Mélange» lirunnl, p. Ml cl suiv.

de Berne, Original, 1328, //>., 109). Mais ces textes sont fortement dialectaux.

Au contraire, dans les textes français, les formes fortes ont le radical atone : i espère (Lar., Esp., a. i, se. i, .1. th. fr., V, 20S).

Deuoir. Ce verbe prend quelquefois, depuis le xv'' siècle, surtout au subjonctif, une forme doyenf, analogique de doy, dois, etc. Elle est donnée par Palsgrave (321, 630). Au xvi" siècle, on la trouve bien rarement, sauf dans des textes qui ont un caractère dialectal {Lett. cons. Berne, 1328, Herm., C, II, 108).

Au contraire, le radical doiv est assez commun aux formes faibles : doibuez (Rab. , Garg., ch. 19, t. 1, 71); doiuoit [ib., ch. 4, t. I, 20) ; doihuroit{ib., ch. 9, t. I, 37); doibuant {ib., 1. III, ch. 4, t. II, 34); croyre doyuons (Lespl., Prompt., 18, cf. 77).

Les autres verbes en evoir ont hésité aussi entre les deux radicaux, quoique l'alternance soit demeurée jusque dans la langue moderne.

Pour aperceuoir, receuoir, les grammairiens donnent les conjugaisons régulières; mais pour ramenteuoir, Palsgrave donne ie ramenteue (474), tandis que Gauchie tient pour r'amentoy (145).

Pour voir, Du Wez [Introd., 1001) est seul à donner: veons, veoie, veions ; tous les autres grammairiens attestent les formes voyons, voyoie, etc. Le futur seul donne matière à hésitation.

Dans Rabelais on trouve veoit (voyait) [Pant., ch. 32, t. I, 374), veoyent {ib., ch. 28, t. I, 334), à côté de voioyt(l. III, ch. 23, t. II, 124).

La confusion entre radicaux toniques et atones, dans Talternance e-oi, est telle que l'on trouve des verbes qui nont jamais eu le double radical oi, e, changeant un e atone du radical en oi, tel : s'en adroisser (Rivaud., 37; cf. droissee, là., 66. Est-ce l'analogie de droit?).

Ou bien, au contraire, ils changent oi en e, ainsi il aiioit espleté (Nie. deTr.,Par., 171).

Boire présente une complication particulière. Les formes en be, qu'on retrouve du reste encore au xvi*^ siècle (Rab., Pant., ch. 2, t. I, 229), étaient passées à beu ou bu. Ces deux types se rencontrent, soit qu'ils n'aient différé que par la graphie, soit que beu ait traduit quelque chose qui s'approchait de l'ancien e [ce), et qui eût été par suite assez différent de bu.

Palsgrave est pour beuuons, boyuent (94). Robert Estienne pour buuons, buuez, buuent ou boiueht (61). Ramus ne donne que boyuent (101) et Meigret (81 r°) que buuet.

On trouve : ils buuent (J. Bouch., I Mor., XIV, f° 37 a, Ham. 338); ils beuuent (Rab., Prol. d. liv. III, II, 13; Pelet, Od.,

352 HISTOlRIi DE LA LANGUE FRANÇAISE

OEuv.^ 18 r"). Aux formes faibles, le radical tonique est commun : boiuoit (Rons., VI, 2a4, M-L.) ; boiuant (Id., III, 406); reboiuons (Magn., Gayeiez, 69, Hom. 331).

ALTERNANCE OU-EU. — Palsgrave (394) alterne encore à peu près régulièrement d'après ce modèle. Mais les deux radicaux peuvent être considérés comme indistincts dans la plupart des verbes. Il ne faut pas oublier que eu est très fermé.

On trouve: il '^ceùrt (Sylvius, 61, 85 et 114). Tous les autres donnent il court. Dans les textes, queurt est très rare : je citerai cependant Baïf, Psaut., 1355 : VAnjc heure Içs chasant.

Couurir garde encore son vieux radical tonique. Palsgrave (400) le cite comme une vieille forme. Sylvius conserve cueùu-rès (117). Meigretle donne, et à côté, iecouure (83 v*'). Gauchie de même 1576, p. 29; cf. Ramus, 113). Bèzeet Lanoue n'admettent plus que couure.

Marot emploie très souvent cœuure^ ainsi tu cœuures : oeuures (11,229; cf. I, 78, 108, 213, 248, UI, 6, 156; la couleuure : se cueuure, I, 160). Il est chez Gollerye, Œuv., 35; chez Dolet, // Enf., 11 ; cf. Marg. de Nav., Dern. po., 83 ', 228). On le retrouve chez Du Bellay (1, 145, II, 388 et 562, note 101, M.-L.), chez Rivaudeau (209), chez Jodelle (11, 181), chez Ronsard (VI, 296, M.-L.).

Demeurer se conjugue encore souvent h la façon ancienne. Palsgrave fait l'alternance : ie demeure, ie demouroye (394 ; cf. 530 et 393), Gauchie, en 1570, tenait que ie demeure éiaM seul usité ^12); Mais, il hésitait sur l'infinitif demeurer ou demourer. Il conserve ou au futur (161).

Les formes régulières sont encore les plus fréquentes dans Marot. On les retrouve très souvent ailleurs : demouré (Meigr., Off. de Cic, 28) ; demourera (Rab., Garg., ch. 31, t. , p. 118; cf. Du Bel., 1,379 et 504, note 206, M.-L.\

Toutefois, ou empiète sur eu : il ne demoure plus en ceste ville (Gord., Coll., 1533, II, 40, p. 15); est de nécessité que Cvng ou Vautre demoure vaincqueur [hoy. Serv., 93).

Au contraire, eu l'emporte (sous l'influence du substantif (iemeure ?) demeura (Mar., III, 187, etc.) ; demeurera (Nie. deTr., Par., 155); demeuré (Dolet, II Enf., 8); demeurera (Si-Gel., III, 204, Paliss., 30); demeurèrent (Rivaud., 59); demeurer [OeWo, Circé, 114); au demeurant (Pasq., liech., 1. VIII, ch. 3, t. I, p. 762).

Labourer. Le subjonctif labeure se trouve encore dans une chanson antérieure à 1548 {Ch. hug., 350). Cf. m' amie, tu labeures : cent heures (Rivaud., 103).

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