A L'ÉTRANGER
Nous avons vu la littérature grammaticale naître en Angleterre au xiv" siècle ; pendant longtemps, si le nombre des livres de ce genre s'accrut un peu, le niveau ne s'en éleva guère, et on peut <lire qu'au commencement du xvi*' siècle, il n'y avait pas encore, à
1. BIBLIOGRAPHIE. — Les grammairiens du xvi* siècle ont commencé d'être étudiés par Livet, La grammaire française et les (frammairiens du XVI' siècle (Paris, 1859). Une liste critique des principaux travaux des gramniairicns se trouve dans Thurot (Proa. fr., I,XX11 et suivants). Comparez le recueil très complet et excellent <le E. Stcngel, Chronologisches Verzeichniss franzoesischer Grammatiken... bi» zum Ausgange des XYIII*'" lahrhiinderls. Oppcln, 1890.
Je ne vois guère pour la période qui nous occupe qu'une erreur positive à signaler dans ce recueil, le n" 15 : de Trou, Linguae galiicae janua, est de 1056, non de 1556.
On notera toutefois que l'ouvrage n'indique que les grammaires proprement dites. Il existe un ti-ès grand nombre de livres relatifs à la langue, dictionnaires, traités, ou même des grammaires fragmentaires qui n ont pu y trouver place. D'après le plan de l'auteur, un traité de prononciation, comme celui de De Bèze, devait se trouver éliminé. Il y a en outre quelques ouvrages qui n'ont pas été signalés.
Voici les principaux ouvrages à consulter :
Barcley, Introduclory to inryte ami lo pronounce frenche... Londres, 1521 (réimprimé en grande partie dans Ellis, On Early Engl. Pronunc. 80 i, et Stengel, Zeitsch. f. neuj'r. Spr. u. Lilt., I, 23).
Palsgrave, L'esclarcissemenl de la Langue françoyse... 1530 (réimprimé avec du Wez (1533) par Génin en 1852, Coll. des Doc. inéd.).
[Ant. Augereau ?] Briefue doctrine pour deuement escrire selon la propriété du langage français (1533, H. Xat., Y 1525, Conij). ms. de la Hibl. de Bourges).
Hob. Esticnne, La manière de tourner en langue française les verbes actifs, passifs, gérondifs, in/inis et participes... (I53ri, B. \., X 1327).
Pillot. Gallicae linguae institulio ^Paris, Esticnne Groulleau, 1550) souvent réimprimé (voir Stengel, n" 11).
Meigret (Louis), Le treltède la grammqre franco^ze (Paris, 'W'cchel, 1550) réimprimé par Foersler Ileilbronn, 18S8. dans \'olm(>eller, Sammlung fr. Meudrûcke, n" 7).
Hob. Estienne. Traiclé de lu grammaire française. S. 1., 1557.
(«arnicr (Jean; Institulio gallicae linguae {Gcnii\e, chez Jean Crispin, 1558. Souvent réimprimé; voir Stengel, <>. c. n" 18) *.
Meurier ((îab.), Conjugaisons, règles et instructions... pour ceux qui désirent apprendre fr., it., esp. et tlam. (.\nvers, van Waesbrrghe, 1558).
[Bamus] Gramere Paris, André Wcchel, 1562 1'. \ X 1200), réimprimé 1572, 1586, 1587.
Du Vivier (Gérard), Gantois, m. d'cscolc A Coluguc, Grammaire française. Cologne, MaternuM CtiulinuH, 1566.
Ilolyband (de Saint-Liens Claude), TAie /'renr/i At(Ue<on... Londres, 1566, Sleng., n* 22.
Solcmayor (Baltazar de), Gramalica eu reglas muy provecf^otàM y nccetarias par*
EFFORTS POUR CONSTITUER UNE GRAMMAIRE Ji
proprement parler, de grammaire française. A la tin, au contrain il en était né un assez grand nombre, en latin, en français et e langues étrangères.
C'est en Angleterre, en Allemagne et en Hollande surtout, qu'on les vit se multiplier. Pendant que les Wynken de Worde, les Pinson, les Meurier, les Estienne Colas, les Du Vivier, continuaient, à l'usage de leurs nationaux, la tradition des manuels pratiques et sommaires, des étrangers ou des Français établis au dehors composaient des recueils importants, et qui soutiennent la comparaison avec les meilleurs livres publiés en France, quand ils ne les dépassent pas.
L'ouvrage le plus connu est celui de Palsgrave, « Angloys natif de Londres et gradué de Paris », qui a été réimprimé dans les Documents inédits de l'histoire de France (1852), en même temps que celui de son rival Du Wez, un Français, celui-ci, devenu précepteur du prince Arthur et de Madame Marie, Leur date même, à défaut d'autre mérite, signalerait de pareils ouvrages à l'attention, puisque Palsgrave écrivait en 1530, que Du Wez, s'il n'a publié son Introduction qu'en 1532, avait, auparavant, publié d'autres travaux grammaticaux, aujourd'hui perdus. Ces deux auteurs sont donc les devanciers de notre premier grammairien, Dubois. — h'Esclarcissement de Palsgrave a le grave défaut d'être mal composé : le troisième livre, surajouté, reprend le second, chapitre par chapitre, pour le compléter. Mais si, passant condamnation sur ce point, on
aprender a leir y escrivir la lengaa francesa... (Alcala de Henares, 1565 ; Bibl. nat. de Mad.. R 9599, non si^rnalé par Stengel).
Caucius ; Antoine Gauchie', Grammatica Gallica... Paris, 1570, Antoine Lithostraeus (2* éd. eu 1576. fort différente, après la critique de H. Estienne).
Hollybande (Claude), The french schoolmaisler. London, 1573 (Stengel, n° 26).
H. Estienne, Hypomneses de Gallica lingaa. Paris, 15X2.
Morletus Petrus , /antirix sive inslitntio ad perfeclam lingaae gallicae cognitionem acqairendam Oxonii, 1596-8, Jos. Barnesius : Bibl. BodI. Oxford, Tanner, O. 71, non ind. par Stengrel;.
Serreius Joannes (de Badonvillers), Grammatica gallica... Strasbourg, 1598 (nomb. réimpress. v. Stengel, n° 39).
Soulatius (Petrus), Grammatica gallica. Poitiers, 160i, à la Maz, 20390.
Sanford (Johni, Le guichet français, sive janicala et hrevis introductio ad linguam gallicam. Oxonii, 1604 (Oxf., Bodl. 4. D. 48 Th., non ind. par Stengel).
Jean Masset, Exact et 1res facile acheminement a la langue française. Paris, David, Douceur, 1606, à la suite du Thresor de Nicod.
C. M. Bl. (Maupas Charles, Bloisien), Grammaire française... Blois, 1607; réimpr. 1618, Orléans; 1623, Lyon; trad. en latin à Genève, 1623, 1625; revue par son fils, Hloys, 1632; Rouen, 1638.
Gamier Phil. d'Orléans), Praecepta gallici sermonis, Strasbourg, 1607.
• Voir K. Froehlich, Garnier's Institutio gallicae linguae, 1558, und ihre Bearbeitung von Morlet (1593) mit Berûcksichtichung gleichiieitiger Grammatiker. Progr. Eisenach. 1Ï95, 18 p.
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prend la peine de réunir les matériaux qui sont épars dans toute l'œuvre, on s'aperçoit sans peine qu'elle est celle d'un homme qui connaît à fond notre idiome, qui a du juj^^ement, et une observation très étendue — malheureusement un peu trop fondée sur des livres dont quelques-uns déjà vieillis '. De long-ues tables, parmi lesquelles il faut signaler surtout celle des verbes avec leurs principales formes, qui comprend 372 pages de la réimpression de Génin, fournissent des répertoires de formes qui devaient être très précieux pour les contemporains, et qui sont encore pour nous d'un haut intérêt.
Derrière Palsgrave, il est difficile de citer quelqu'un qui le vaille,. Je rappellerai cependant Jeun Garnier, dont VInsfifutio gallicae linffuae, écrite pour la jeunesse allemande et dédiée aux jeunes princes de Hesse, parut à Genève en 1558. Quarante ans plus tard, Serreius de Badonviller publiait en latin, à Strasbourg, un manuel très important, si souvent réédité qu'il fallut l'apparition des Remarques de Vaugelas, à partir de laquelle la conception de la grammaire française fut profondément moditiée, pour qu'on cessât de le réimprimer périodiquement.
M. Stengel, l'auteur du catalogue que je citais plus haut, a annoncé une histoire de la grammaire française, qui replacera tous ces livres à leur rang, et établira les rapports entre eux. Je ne saurais m'y attarder ici sans sortir de mon sujet. On constate en effet que les meilleurs n'ont eu presque aucune influence sur l'histoire intérieure de la langue même. Ramus est si peu familier avec eux, qu'il appelle Garnier, le seul qu'il nomme, Jean Grenier, et Palsgrave semble ne lui avoir pas été connu. Or il était un des théoriciens français les mieux informés. La vérité est que, dans l'état où était la science grammaticale, et avec l'incertitude de l'usage, Garnier, Palsgrave et leurs pareils avaient à apprendre du public lettré français : ils n'avaient pas qualité pour lui enseigner'-.
De toute cette floraison d'une littérature grammaticale, il importe cependant de retenir une indication précieuse pour l'histoire extérieure du français : c'est qu'elle suppose une diffusion très grande de notre idiome dans les pays étrangers. On est tout étonné
1. Voir, par exemple, p. .155, quand on doit employer ce ou il neutre mot
ou il enl bon; \i. 361, où Palagruve note que sepinnte, oclnnle, uonante sont populaires; p. S06, où il dit que la uéf^^aliou se sous-euleud dans l'iulerrogatioii : l'ai-je point vu ?
3. On verra, daos \ci Hypomneses de gallica lingua de II. Ksliciinc, les critiques adrciittées à trois de» principaux de ces ou vrajjes étrangers, p. 198 et suiv. Du Wex conlcslail déjà à ceux ipii n'étaient pas natifs de France la compétence nécessaire pour composer des régies inrailliblcs (ProL, p. 891, éd. Génin).
parfois d'entendre les auteurs, autour de 1530, Peletier du Mans', Pasquier -, Pillot-^ d'autres encore, parler du français comme d'une langue généralement apprise et connue, non seulement en Angleterre, où, nous l'avons dit, la tradition ne s'était jamais interrompue, mais dans le nord, en pays germanique. Quand plus tard Ramus^ confesse nettement son espérance de voirie français passer au nombre des langues doctes qu'on étudiera en Europe, comme le grec et le latin, ces visées paraissent au prime abord prétentieuses et injustifiées. En réalité elles se justifiaient par des faits : le développement des grammaires à l'usage des étrangers en fournit une des meilleures preuves^. Il ne faudrait pas en tirer ce qu'elle ne
1. Dialocfiies de l'orlh., p. 60: « E outré c0la ancoi'^s, 10 r0nom, la conuçrsacion, laliancé e qui n^t à omçti'0, la trafiqua qu'ont les PVançoçs auçq toutes nacions, rand0t la Langue non seulemant dçsirabl0, m^s aussi necesser0 a tous peupl0s. On set qu'au païs d'Artoçs e d0 Flandres, iz tien0t tousjours l'usancé d0 la Langu0 e i pled0t leurs causas, e i font leurs écritures e procédures an François. An Anglet§rr0, aumoins antr0 les Princ0s e an leurs Cours, iz parl0t François an tous leurs propos. An Espaj;n0, on i parl0 ordiner0mant François es liens les plus celebr0s, einsi qu0 peut bien sauoçr l0 signeur lan Martin qui à été an tous les deux païs. An la Court dé l'Ampereur, einsi qu0 sau0t ceus qui si sont trouucz priuémant e longu0niant, on n'usé, pour l0 plus, d'autre langage que François. Qu0 dire je d0 l'Italie? ou la Langue Françoise ^l toute commune, non seul0mant pour la i'requantacion des François, mçs ancorés pour la gracé, beauté et facilite ? »
2. Œuvres, tome II, let. II, 5 c. (lettre de 1552) : « Nous voyons nostre langue aujourd'huy en telle réputation et honneur, que presque en toute l'Allemagne (que dy-je l'Allemagne, si l'Angleterre et l'Escosse y sont comprises) il ne se trouve maison noble qui n'ait précepteur pour instruire les enfans en nostre langue fran- •çoise ? »
3. Sermoncm gallicum non ignoratis omnium vulgarium elegantissimum esse, et qui Germanû, prtcsertim Principem, summopere deceat, non solum ob antiquam utriusque gentis necessitudinem et quotidiana commercia : verum etia quia nuUus férè est nostro seculo in Germania nobiliore loco natus, aut re familiari paulo majore, qui |suos liberos patiatur esse hujus linguae rudes. Immo ipsemet Cœsar, atque etiam (ut audio) rex Ferdinandus, magis hac delectàtur quam ulla alla (Pillot, 1550, Préf.).