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i32 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
contre ces fautes, que notre lang-ue « ne peut porter, non plus que le latin un solécisme ».
C'est ce dernier mot qu'il importe surtout de retenir. Ronsard dans la Préface que je citais plus haut en a employé un autre, qui caractérise bien aussi sa pensée : « Je suis d'auis, dit-il, de permettre quelque licence à nos poètes françois, pourueu qu'elle soit rarement prise. » Ce terme de licence montre bien le progrès déjà fait; pour qu'il y ait des licences, il faut qu'il y ait une règle.
La grammaire française écrite, considérée comme code du langage, s'annonçait donc avec un bel avenir^ L'idée de la rédiger n'était pas éclose dans le cerveau de quelque pédant. On peut dire que des écrivains, les uns l'acceptaient tout au moins comme un besoin, tandis que les autres la désiraient comme un appui, et comme une sauvegarde * .
1. Le seul des latineurs qui, à ma connaissance, ait essayé à cette époque do démontrer que le beau projet de régulariser le français n'était qu'un rêve, est Ch. Bovelles. chanoine de Noyon. Il publia, chez Robert Estienne, en 1533, trois petits traités intitulés : Liber de differenlia vulgariiim linguarum, et Gallici sermonis varietate. Quœ voces apud Gallos sint factiliae et arbitrarix, vel barbarx : qmv item ab origine Lalina manarint. De hallucinatione Gallicanoruni nominum. Je n'ai pas à moccuper ici des deux derniers : le troisième est un recueil d'observations d'onomastique topographique; le second un petit dictionnaire étymologique du français, le premier, semblc-l-il. qui ait paru. Quant au traité qui ouvi-e le livre, c'est bien, comme le titre l'indique, une étude sur les did'érences des parlers vulgaires et la variété de la langue française. Après en avoir déterminé à peu près les limites, l'auteur essaie de mettre en évidence son instabilité et les inconséquences de l'usage, sitôt qu'on se déplace, si peu que ce soit, même d'un village à un autre. Prenant chacune des lettres latines, Bovelles en observe de son mieux les déformations contradictoires, ébauchant ainsi sans le savoir les pi'cmiers éléments de la dialectologie française, mais, en revanche, très conscient de son but, qui est de montrer qu'on ne peut rien fonder sur une terre meuble. Un jour viendra sans doute, où. suivant la prédiction des prophètes, Dieu, purgeant les vices de toutes les langues de la terre, leur rendra la pureté de l'idiome primitif cUi paradis terrestre (p. il). Kn attendant, le français est profondément corrompu. La prononciation latine oUe-méme ne semble pas être à l'abri de certaines contradictions. Mais auprès d'elle la prononciation française n'est que confusion et erreur. Et toute tentative pour remédier à cet état de choses est vaine et condamnée d'avance à échouer (p. i2). Il n'y a aucun idéal à chercher pour les langues vulgaires, en particulier pour la nôtre. Cette idée est si chère au cœur de Bovelles qu'il l'a mise en titre de deux de ses chapitres, le quarante-septième et le quarante-huitième, qui donnent vraiment la clef de son livre. '< Negaverit itaque nemo superllua fore et cassam distpiisitionem idetc in omni scrmonc vulgi. Quis cnim in aliqua Galliic ])ortione pcculiart'' scrutabitur linguA quam rite côstituat, et asseueret totius fore Gallicie linguic itieA, qu;e sic perpèdiculû cl amussim sut nitoris suoive rectitudinis attingat, ut nulli prorsus sil cieli horoscopo, nulli labiorù vitio obnoxia ? Si c|uis enim .\(|uitanos culpaverit, uti in Gallica lingua solœcismû et scribliginem facientes, cur eodem iure non cl (^'llas incrcpiierit et Bcigas, quorum suam (piisque linguam, in pcrpendiculum rectitudinis allollct : inlérquc Gallos eam esse linguarum prçcipuam et potissimA defeiidel? Ubinam igilur, cl in qua Galliir regionc locubinuis totius Gallici scrmonis archetypum ? Ubi vcrA illius scrutabimur ideam ? Nusquam sanè, nisi (|uis forte labin linqucns vulgi, ncglcclo cliam (piouis Gallitc soin, LatinA linguam in doctorum vironmi urc, in suo splendorc scdcnlcm, cl vclul Gallici scrmonis fonlem inspectel : ulpote • locorÛ, tcmpurum cl horoscoporuni casibus immunem. Kl hanc ideo instituât,
Jacques Dubois. — Jacques Dubois, plus connu sous son nom latin de Silvius Ambianus (1478-1555), était médecin, comme presque tous les ofrands savants de son époque ; comme eux aussi, il avait approfondi les lano^ues anciennes, latin, g^rec, hébreu, et fait le tour de toutes les sciences '. Ainsi que Fernel, dont il fut le rival souvent heureux, il a toujours écrit comme il enseignait, en latin. Il est donc surprenant, à première xue, bien qu'il ait été à Montpellier et ait pu y subir l'influence des idées nouvelles sur le rôle de la langue française dans l'enseignement scientifique, qu'il ait été le premier à tenter la grammaire d'un idiome dont il n'a jamais voulu se servir dans la lutte qu'il soutenait pour Galien. Quoi qu'il en soit, son ouvrage parut en 1531 (nouv. style, 1532), chez Rob. Estienne, sous le titre suivant : lacohi Syluii Amhia ij ni in linguàm gallicani i Isagdtge, vnà eu m eiusdem Grammatica Latino- jj gallica, ex Hebraeis, Graeciset Latinis authoribus || Cum priuilegio ii Parisiis, ex offieina Roberti Stephani. (Achevé d'imprimer le 7 des ides de janvier*.)
11 nous dit lui-même qu'il pensa d'abord en faire un délassement ^, et se reposer ainsi d'un travail acharné, que lui avait causé une révision, ou mieux une refonte du livre de son maître, « De usu partiuni corporis humani ». Mais, comme il avoue tout de suite y avoir rencontré de très grandes difficultés, il est à croire qu'il eu abandonné son entreprise, si d'autres pensées ne 1 eussent soutenu. 11 est certain qu'il sentit, — et c'était, dans le milieu où il vivait, un mérite, — qu'il y avait des lecteurs « studieux de la langue française ^ » et qu'il s'en trouvait même parmi les savants ' ; se mettant
Gallici cuiusque sermonfe ideam, quam excogrilatœ a doctis recula; a labiorum vitijs, violari non sinant. Imo ad custoliendam uniformitatem illius. nulla on ora severe castifîant, nullum non detei^unt et expoliunt labium » fp. 4.3 . Il est piquant de constater que dans le temps même où ces questions imprudentes étaient posées, et pendant que le livre de Bovelles achevait de s'élaborer, le premier grammairien français : Jacques Dubois, presque un compatriote de Bovelles, mettait son livre sous la presse.
1. Le catalogue de ses ouvrages est dans les Mémoires de Xicéron. XXIX. p. 96. Ils ont été réunis sous le titre de Jac. Sylvii Amhiani. Opéra medica... Adjuncta est ejasdem Vita et Icon, opéra et studio Renati Morœi. Doctoris Medici Parisiensis. Geneva. 1630. f°. On trouvera dans cette Vie des renseignements très détaillés sur la naissance, la jeunesse et la carrière de Dubois, qui eut une autre célébrité que celle que lui fit son avarice, quoi qu'en dise Goujet.
2. Cf. Livet. La grammaire française et les grammairiens du XVI' siècle, Paris, 1859 (Dubois, p. 1-48 . Cf. Georg Hulh, Jacques Dubois, Verfasser der ersten lateinfranzôsvichen Grammatik. 1531 . Programm des Konigl. Marienstifl. Gymnasiums. Stettin. 1899.
3. « Gui otio nulla mihi aptior seges visa est hac ipsa sermonis Gallici inventione simulac traditinne. Quas res duas dum an.xie parturio, animi contcntione non niinori, opus mihi esse experior, tantœ molis erat linguœ Gallicae ratiouem invenire et in canones conjicere... »