d lectorem lingu.-e gallicœ studiosum
5. « Mei laboris fructum non mediocrcm fore video, ex magna etiam doctorum expectatione... operse pretium me facturum putavi » [Ad Lector., p. 1).
« ...Non injuria scrmonem Gallicum excolere aggressus sum : ut posteris velut
13i lusTuiui: Di: la lam.ii; fuançaise
de ce nombre, il osa proclamer c[ii'on ne pouvait pas toujours répéter des mots sans les avoir étudiés, comme des perroquets, et paraître étrangler dans sa langue maternelle.
D'autre part, il crut reconnaître que le désordre de la langue vulgaire venait en grande partie de l'absence de règles. Nul ne sait, dit-il, s'il en existe, ou du moins ce qu'elles sont, n'y ayant rien d'écrit là-dessus : la confusion est extrême jusque dans la conjugaison. Mais cet état comporte un remède facile : la langue française, en apparence gâtée et incohérente, est simple et pure ; elle peut se lire et se comprendre presque avec la même exactitude, la même précision, la même brièveté et la même facilité que les écrits les plus corrects, les plus purs et les mieux ordonnés de la latinité ' .
Cette conviction de Dubois suffirait à la rigueur p3ur faire comprendre comment il a songé à traiter de grammaire française ; elle n'explique pas pourquoi il en a traité comme il l'a fait, ni les étrange tés de sa méthode et de son plan.
Son livre est composé de deux parties. Dans la première, VIsag(,)ge {\-dO), l'auteur étudie la nature des lettres, leur parenté mutuelle, qui leur permet d'être changées les unes pour les autres, les dix figures : prothèse, épenthèse, paragoge, aphérèse, etc., qui, en introduisant dans les mots des sons nouveaux, en en faisant disparaître d'autres, servent à les constituer. Ces principes posés, il essaie de fixer des règles de transmutation des mots, tout en se rendant compte que ces règles ne font en somme que répéter en partie les théories et les exemples donnés à propos de la j)arenté des lettres. Quoi qu'il en soit de ce désordre, lé caractère de tout ce
pneluceani, isla liniatius, copiosius cl f(clicius t racla tu ri s : ac noslive iclalis liominibus aninios excilem, ni horis saltcni succisiiiis, iiilcrmissa paiilulii linguaruni iwolicarù cliscjuisilioiic lum solicita, sui sernionis ralioacin côdiscaiit, ne pioarinn aut stuniorum more à parcntil)us audila. scd iuini(|uain animailvci-sa. nunquain pcrpi^sn nun(piA intcUccla. seiiiper elTundant : iiuiï sil ((cdum homincin in ca liiifjua viileri hospili}, in qua natus est. »
1. « Ut Latini tcrlias plurales pnclcrili perfccli pcrsonas dupliccs sorliti sunt, et (Iraeci suas prnpc oinncs sccunduni varia idi'omala varias liai)cnt : eodem niodo (ialli quorundani temporuni. maxime pr.cterili impcrfccti indiealivi, opiativi et conjunelivi, apud ffcnli» suie varicJs popidos. personas casdem varie et sonani el sci-ibunt, tam sunt vuIk<i corrupta c<)nfusa(|ue (imnia scrmonis (lallici vcslifria : oh iil, opinor, quod cl artem sua- lin(;uic alicpiain esse ncsciunt : aul si esse sciant, quje tamcn sil, pcnitus ignorant. Nc((nc miruni. nulla cnim : cpiod scium de scrmonis (lallici proprictatc scripta in liûc usque dii' aul vidi, aul a (pio(|u>im ^ isa audivi. Nos lamen, Dcoopl. m IX. nustra incepla sccundanlc, operA «laluri surnns dili^fcnlc^. ut lin^'ua Gallica (pi<\m maxime simplex sil et pura. Latini scrmonis imitai ionc, ex (pio maxima ex parte (iallicus dclluxit : possihpic cl Ic^i et intclligi non multo minuri integritatc, nde, compendio, facilitale, qnam Lalinorum muMc omniiio castisRÏmo!, purissimac* conslantÏHsimw » [haytoye, IIU},
traité initial est très net : c'est ce que nous appellerions une phonétique.
La deuxième partie est une grammaire , très incomplète, qui traite successivement des huit parties du discours : nom, pronom, verbe, adverbe, participe, conjonction, préposition et interjection, en en donnant les définitions et les formes. C'est ce que nous appellerions ime morphologie 90-159;.
Mais il faut y regarder de plus près pour comprendre exactement l'agencement de ^ou^^rage.
La grammaire de Dubois n est pas une grammaire française i'^ c est une grammaire latino-franvaise, ce qui ne veut dire ni grammaire du français rédigée en latin, ni grammaire simultanée du latin et du français, mais, si je comprends bien, grammaire du français rapporté au latin. C est trop peu de dire que l'auteur compare sans cesse l'un à l'autre : il cherche dans le latin le type d'où le français est sorti et dont il doit toujours se rapprocher. On comprend dès lors ce que signifie cette phonétique qui précède. Elle suit exactement la même méthode que la grammaire, non seulement cherchant à montrer les mutations que les Français ont imposées aux lettres, mais les justifiant aussi souvent que cela est possible par des changements analogues que les Latins eux-mêmes leur avaient fait subir'. Et dans l'ensemble de l'ouvrage, elle joue un rôle essentiel ; pour bien dire, elle en est la base indispensable, puiscju'elle sert à établir par le détail la parenté des deux langues. Somme toute, la grammaire de Sylvius ainsi constituée est une grammaire — je n'ose pas dire historique — puisque l'auteur fait à peine une ou deux fois allusion au passé de la langue, — mais une grammaire étymologique. Cest de ce point de \ue, il me semble, qu'il faut la comprendre et la juger.
Il est certain que. appréciées d'après les règles que nous suivons et les résultats où nous sommes arrivés, les étymologies et les canons phonétiques de Sylvius nous paraissent téméraires et parfois enfantins. Si l'on admet que a peut se changer non seulement en e, ai, au, comme cela arrive réellement dans tel (talis), grain (granum), faux (falsum), mais en / dans vider (vacuare), en o dans
Ainsi les Latins changent :
b eue : sabcedo = saccedo. De même cubare = cohcer.
b en g : subgero = saggero. — jabiUre = jShgler.
e en g : seco = sejtnentam. — rodere = rôger ou ronger.
d en e : adeedit = accidit. — împedire = empester.
r en s : ralerias= taksius. — père = pesé.
136 HISTOIRE DE LA LAXC.UK FRANÇAISE
toucher (tangere)^ en ou, dans ouvert (apertum), toutes les dérivations, même les plus absurdes, sont possibles '. Et en effet Dubois, ouvrant la série des étymolog^istes qui ont fait h la science une réputation ridicule, en reçoit de tout à fait comiques 2. Encore fautil dire à sa décharge que l'exemple des grammairiens anciens l'a induit dans cette voie fausse, qu'il a même eu parfois des doutes et des scrupules ^. D'autre part, l'idée qu'il avait eue d'appeler en témoignage les parlers de toute la France est une idée juste et féconde, une de celles dont sont sorties la grammaire comparée et la philologie moderne ^. Il entrevoit aussi la distinction des mots savants récents et des vieux mots populaires -K Enfin parfois, assez souvent même, au hasard, je le veux bien, il rencontre juste, et les étymologies qu'il a données pour un très grand nombre de mots, dont quelques-uns assez difficiles, se sont trouvées exactes ^'.
Le grand défaut de cette grammaire historique, c'est d'avoir été en même temps pratique et théorique. Tous ces développements étymologiques nuisent à l'exposé de l'état de la langue, qui se trouve écourté et manque par bien des endroits. — En outre, ce qui est plus grave, ils le faussent parfois complètement. En effet, pour Dubois, la conviction que le français est du latin déformé, est non seulement une opinion sur ses origines, mais une règle pour la manière de le restituer. Nombre d'expressions dans son livre trahissent cet état d'esprit : les formes françaises identiques aux
1. On rejijrette peu, dans ces conditions, le {^ranil Elymologicum, que Dubois se proposait de donner, dont il parle môme, à quelques endroits, comme dun travail presque accompli. Si ce traité a été terminé, il est resté inédit, et semble perdu. Celui de Bovelles n'est pas supérieur. Tous deux furent suivis, à peu de distance, par Guil. Postel, qui a fait un recueil des mots dérivés du grec dans son livre : Limiuarum duodecim characleribus differenlium alphabetuin. Paris, Denys Lescuier; la préface est de 1538.
2. Marcher a inercari foi-tc quia « impiper extremos curril mercalorad Indos ». (^f. p. 91 : « Nos ah liorarum bonarum muUilutline felicem horosiiin heureux vocamus » ; p. 51 : « insula, isle. hinc islandre forte et à viris ■> ; 37 : <■ aelehs h cieleslium \ ila ».
3. « Ne te mirari oportet quod etyma quicdam absurdiuscula (qualia lihi forte videbuntur nonnullai traditiinuis, ({uum multo absurdiora apud Probum, Marcellum, Varronem, Perottum, Calcpinum, et alios Latinorum etynioffrn|»li<is inuenias : ut intérim Suidam, Hesychium, Ktymologicum, ciuterôsque tacuum « (Ad lectoroni, p. i. Cf. p. 53).
4. Il cite à chaque pajfc le parler picard (p. 22, 88, 110, etc.), et parfois le bourguignon (p. 48, 135), le lorrain (p. 7 , le normand p. 21, 31, 121. 127. etc.), le lyonnais fp. 104), le wallon (p. KH). Il parle même, à plusieurs endroits, de l'usage en pay» narbonnais et provençal (p. 135. 10!», 132. 7, «4, 78).
5. Voir p. 7 : << Forte quod ha>c haud ita pridem à doctis in usum Gallorum ex fonte vcl Grœco vcl Lalino inuectasunt» (Cf. p. 16, 58).
0. L'origine de» substantifs en ee, p. 78. est bien indi(|uée, de môme pour la pro- Ihi-se de e (p. 57), répcnthèsc «lans pouldre. (jrndre, epinijle. L'analyse de» composé» avec limpéralif est juste (p. 81 et 117). Knfin parmi les étymologies exactes et difllciics, on peut citer celles de ianle, jour.
latines sont les vraies (ver a) ; les autres sont des inventions des Français (p. 129) ; ailleurs il dira qu'il ne reste que des (( vestiges de la lang-ue française », expressions étranges qui montrent quelle idée il se fait du langage contemporain, corruption qu'il s'agit de purifier. Au reste une phrase de sa préface, qui paraît vague, mais s'éclaire singulièrement par les vices mêmes de son livre, nous donne toute sa pensée : « J aurai, dit-il, réalisé mon désir, si l'éclat naïf de la langue française, depuis longtemps presque détruit et terni par la rouille, se trouve quelque peu ravivé, et si, faisant une sorte de retour à son point de départ, elle recouvre une partie de sa pureté primitive, par le moyen des recherches que j'aurai faites de l'origine de ses mots dans l'hébreu, le grec et le latin, sources d'où notre parler est venu presque tout entier '. »
Ce n'est pas à dire, bien entendu, que, d'un bout à l'autre, Sylvius rejette les formes françaises, pour adopter celles des Anciens ; sous peine de renoncer à faire une grammaire française, il était contraint de s'arrêter en chemin, et il le fait avec bon sens sur une foule de points-. Il n'en reste pas moins vrai qu'il faut se souvenir toujours, si on veut comprendre sa grammaire, que l'idéal était pour lui dans un français qui aurait été le moins irrégulier possible par rapport au latin.
A-t-il à choisir entre plusieurs formes dialectales? ce n'est pas sur l'usage français qu'il se fonde, mais sur l'usage latin. On pourrait croire que c'est parce qu'il est Picard qu'il préfère mi à moi (p. 107); c'est seulement parce qu'à ses veux, comme à ceux d'Erasme, les Picards ont retenu plus fidèlement la prononciation latine. Que c, pour oi, vienne de Normandie ou d'ailleurs, peu lui chaut, du moment que estelle rappelle mieux Stella que estoille. Ce critérium là est le vrai. Les Parisiens ont beau s'égayer aux dépens de la prononciation des provinces ; on parle bien quand on parle avec les Latins, perfecte cum Lalinis^ (p. 7).
1 . « Mihi vero ipse intérim voti cOpos esse videbor, si natiuum linjcuœ Gallicœ uitorè iamdiu propê exoletiT et situ obsitû, nônihil detersero, ac velut postliminio in piiritatis |)ristinie parte roslituero : corrojrata scilicet ex Hebraeis, Griccis, Latinis vocum Gallicarii oriffiuc : à quibus ceu fontibus nostra propè uniuersa elocutio nianauit. » Ad I.ecloivni.
2. Tout d'un coup même, pajrc 113, il interrompt une discussion avec de Xobrissa et Aldus en sécriant : « Sed quo fcror? prammatica Latina scribo, non Galljca. « A la pajro suivante, il sipiiale comme des latinismes ceux qui disent capesser, face.sser, accerser. de capesxere, facessere. accersere.
3. Voir sur celte prononciation de e pour oi : estelle. estoille, prononciation normande, p. 21 et 130. Cf. : Les {,'ens de Flandre disent très bien bosr. mieux que les Français qui en ont fait bois (p. 31); end, qui s'entend à Tournai pour inde, est meilleur que en (p. 84).
i38 niSTOlRK DE LA LANGUE FRANÇAISE
Ailleurs la tendance est plus nette encore. Avec l'appui d'une forme parlée, Dubois se laisse aller à la tentation de faire rejoindre au français le type de la langue originelle, en faisant directement violence à l'usage reçu. Tantôt c'est le verbe aimer, dont il voudrait refaire toutes les personnes en affame, tu âmes ' ; titntôt l'indélini quelque, qu'il transformerait volontiers en qucsque, à cause de quisquis'. Ailleurs c'est la règle d'accord des participes construits avec avoir, qu'il voudrait voir bouleverser suivant la syntaxe latine, espérant qu'avec un peu d'accoutumance on s'habituerait h dire gha'i receuptes tes lettres, d'après habeo receptas tuas lilcras •^.
Bref Dubois a donné là un mauvais exemple, qui n'a été que trop suivi. Mais à vrai dire, s'il n'eût pas ainsi conçu son livre, il est très douteux qu'il l'eût fait. Seul, ce rattachement intime du français au latin pouA-ait ennoblir la tâche aux yeux de ce latiniste.
• Nous avons perdu malheureusement l'œuvre de Dolet, qu'il appelait, à l'imitation d'un livre étranger, \ Orateur françoys, dans lequel se trouvait une grammaire en même temps qu'un traité d'orthographe.
Drosai. — Drosai % dont je tiens à marquer ici le nom à sa date, n'est pour ainsi dire jamais cité parmi les grammairiens français, sans doute à cause du caractère de son livre, où il est traité successivement de grammaire latine, grecque, hébraïque et française. Le court abrégé qu'il a donné mérite cependant au moins d'être signalé. Pour tout ce qui est de la dérivation « des dictions hebraiques, grçques et latines en dictions françoises », il renvoie à Sylvius (p. 151) ; il lui emprunte aussi sa classification des verbes (p. 1H8) ; pour le reste, il s'en remet trop souvent k ce qu'enseignera la pratique des auteurs. Mais, dans sa forme concise, le tableau de Drosai contient beaucoup de choses, et
1. <• Mihi magis placct sine diphlongo g-amé, lu aînés, il anii'l, cl sic totam facorc coniu(;alionem, ul ab eo amicus ami, arnica amie, aniahilis, amiable, amor amour, amu'ure'iis ab amorosus, in (juorum nullo diphtlion^'um illnm a'i i^^'enios » p. I.'i.'t, KU).
2. << Qiiesc'iin à <piis(piam uniis g-é n'en lia'i quesquc, à, un inde habcu qucnquam, vel «piidqiiam. Il ni entrai home qucsquè, qu'il so'it : ab, ibi, id est eo uA inlrabil honu) (piisqnii^ sil •> (p. 113).
3. P. 123-12L Tliurol. Hisl. de la pron. frani;., i, wv, fait A Svhins <les reproches semblables à ceux que j'ai à lui faire ici.
4. (irammaticie <iii:ulrilin(iiiis luirlitioiies, in f/r.'Wi.u»i j.iieronnn : aulore Iminne Droxwo, in ulroi/ ; itïre iloclore iUuslrissimo, Parisiis, Ex officina (^lirisliani Wecheli siih Sculo nasilieniii, in vico lacohivo. \nno M. 1). XLIIII C. Pr. Ite;/. ad Htiadr. La Préface, atlressée aux professeurs de la jeunesse, csl datée de Caen. ides de sepl. I.')'i2. Il esl traité di-s lettres franvaises, p. I3-If>; «les syllabes françaises el latines, 25-30. La icrammaire proprement dite commence A la page 133, sous ce litre :
• 1^8 iJiclions de la langue franvoisc >>, et va jus(pi'à la page Ib.'). L'existence de ce livre avait clé signalée à mon insu en IK'.KJ par Stengel, dans le» Mélangea de philologie romane dédiés à Cari W'ahlund, p. 1<.>;).
EFFORTS POLR CONSTITLER UNE GRAMMAIRE 139
des observations bien choisies et intéressantes. En outre, ce qui est remarquable, le voisinage des langues anciennes, s'il incite l'auteur à quelques rapprochements, ne Tembarrasse pas dans des théories fausses, mais lui fait souvent, au contraire, marquer avec beaucoup de netteté les caractères distinctifs de notre langue ^ En somme, on regrette qu'avec ces qualités de méthode il n'ait pas donné la grammaire dont il parle -.
Meigret. — Meigret avait depuis plusieurs années déjà exposé son système de réforme orthographique, lorsqu'il publi?» sa grammaire^. Il y reprend ses propositions, les complète et les justifie;'^ mais ce n'est pas là son but principal : il voyait, en effet, très nettement le rôle et l'utilité d'une grammaire, appelée à fixer l'usage et à résoudre les difficultés, comme la loi doit vider les différents entre les hommes (p. 86 r°). La base sur laquelle il prétend l'appuyer n'est plus la règle des anciens ; sous ce rapport, il est en opposition directe avec son prédécesseur 4.
D'abord, à vrai dire, il est très mauvais étymologiste. Le phénomène de r'épenthèse d'un d dans pondre le trouve hésitant, et la dérivation de aller rapportée à l'hébreu hallac n'éveille, au contraire, en sa pensée aucun scrupule. Ailleurs, il ne doute aucunement que le complément de la négation pas ne soit emprunté au grec pas (f° 129 r'*). D'autre part, dans son système orthographique, il avait proclamé que, les origines des mots fussent-elles avouées, elles ne devaient en rien commander leur forme : pour être logique, et Meigret l'était, il fallait admettre aussi que la grammaire ancienne était sans autorité sur la grammaire moderne.
1. Drosai voit et note labsence dadjectifs français correspondant aux adjectifs latins en ejz.s(133) lapideiis. de pierre; l'absence de neutres, de cas; l'existence de l'article défini; la substitution des infinitifs aux jférondifs (138); il distingue assez bien le passé simple, « temps de raction jà piéça passée » du passé composé (139), etc.
2. P. 151 n le les hay toutesfois (les dictions consijîuificatiues, pr;i?positions, aducrbesj,.... mises en tables, tat les Latines que Françoises en ma grammaire Françoise. »
3. Le trellè de lu grammqre françoqze, tel par Louis Meigret, Lionoes. Paris, 1550. Itéimpriiné par W. Foerster, Heilbronn, 1888. J'ai traduit dans ce chapitre l'ortliographe de Meigret en orthographe moderne, pour ne pas trop dérouter mes lecteurs. Je garde l'orthographe authentique en note dans les citations textuelles.
4. Le silence qu'il garde au sujet de TZ-SAf/wf/e a pu faire supposer qu'il ne la connaissait pas. Je croirais plus volontiers qu'il a évité, lui qui changeait tant de choses, d'atlac|uer la grammaire étymologique, comme il attaquait l'orthographe étymologique. Mais dans plusieurs passages, particulièrement p. 103 v, où il parle de ceux qui veulent refaire les formes du verbe amer au nom de je ne sais (juelle « raçioçinaçion », c'est bien, il me semble, la théorie de Dubois qu'il réfute et sa métiiode qu'il rejette, en choisissant un des exemples où son devancier l'avait appliquée de la manière la plus fâcheuse.
140 HISTOIRK DK LA LA^idLK FRANÇAISE
Meigret montre k plusieurs reprises cette indépendance, qu'on était en droit d'attendre de lui. Ses maîtres sont bien Donat et Priscien : mais il ne leur emprunte que les notions générales, ou, parmi les autres, celles qui s'appliquent et conviennent h la grammaire française '. Quoique le latin ait un neutre, Meigret n'en reconnaît pas au français (f. 34 r°). Le verbe latin possède un gérondif et un supin ; le français point, il y supplée par l'infinitif (f. 73 v"). Les adjectifs en bundus sont fréquents en latin, ils ne sont pas encore reçus en français (f. 33 v°). On disait en latin lilteraSj écrire d'après cela en français : j^ey reçu vues lettres^ chose que d'aucuns croient élégant, est au contraire rude et sans propos (37 vo).
Bref, Meigret est partout l'adversaire des grammairiens qui d'un lien de filiation voudraient faire un lien de dépendance ; dans un passage caractéristique, il a attaqué ces gens qui, <( d'une telle inconsidération du pouvoir et de l'autorité de l'usage veulent asservir une langue à une autre », en montrant l'absurdité de leur « superstition » (104 ro)2.
Il n'y a point d'autre règle du langage que l'usage. Meigret lui est tout ti fait soumis. Au lieu que les règles qu'on fait de grammaire commandent à l'usage, au contraire les règles sont dressées sur l'usage et façon de parler, lesquels ont toute puissance, autorité et liberté (103 v»).
Meigret a même déjà la notion d'un bon et d'un mauvais usage ; il n'ira pas chercher la langue chez le populaire, qui confond des mots comme monition et amonition (lOo r"), ni chez les paysans, qui ont des tours rustiques (121 \ Il note que des poètes emploient parfois une syntaxe ii eux (39 v"), que la mode déforme des conjugaisons régulières (86 r"). En un mot il a l'idée très arrêtée que tout le monde ne parle pas bien, même ?» Paris, mais (|u'au milieu
1. 26» « sans toiitcfoçs se prescrir' nocuni' loc; contre l'iizaji' <le la proniinviaçion F'rflçoçzç : corne font plu/.icurs, i\\ di/.el non' dussions dir' einsi snyuant l«J reprles Latines, «j Grecques : a»>qels pour toute salisfac(,'ion il factt repôdre, qe non' <leu<>ns dire, corne non' dizons, puis qe jenerartem(,'nt l'uzaje de parler la re^u einsi : car ç\«t çeluy qi don' aolhorilé ao' vocables : De vrcy il s\'n (,'t Irouué, c|i ont voulu dire qil fallojjt dire Aristotele, comme s'il n etoçt çn la puissance tle lu/aje d'ijmpruntcr ce qc bon \uy a sçmblé du vocable Aristoleles, ç Içsser le demourant. »
2. « le m'emi;ruelle bien i\\\"\\ ne s'«;n treuue qelcnn «ji débatte ey, as, a : auom, aues, ont : vu (je non' l'aufts Iroj) elranjé de hahco. ducjel ou dit qe non" fanons tin'. Suyuanl la supçrsliçion dç'qels non' dussions «lire je babe, lu babes, il babc. babons, habcr., il" habct » (toi v"). Cf. Malliicu, Denis, 1560. S v». « Ce scroit aussi ^rnude audace de vouloir faire parler le peuple <le France en sa langue patriote selon les rèffles des I^atin». et d'applicquer la propriété <le l'une A l'autre en gnices et manière» (le dire p.ir nécessité, et ({u'autrement ne se fci-nil (pic de Irimelicr !<••< monlairnes. »
de toutes ces contradictions, on peut démêler un langag^e courtisan, celui des g^ens « bien appris ». Aussi proclame-t-il à la face des latiniseurs, ou, comme il dit, des « François- Latins », qu'il y a une (( congruité » (26 v"), et que, tout de même qu'ils ont scrupule de recevoir un vocable qui n'est pas dans Cicéron, le courtisan français n'a pas moins l'oreille malaisée à contenter, qu'une façon de parler propre est aussi désirée et aussi bien accueillie en langue française qu'en n'importe quelle autre (34 v®)
On le voit, ce respect de l'usage annonce déjà celui que témoigneront les gens du xvii*' siècle. Aussi l'attitude que Meigret prend vis-à-vis de cet usage semble-t-elle souvent plutôt celle d'un contemporain de Vaugelas que de Sylvius. N'étant point un pédant de l'antiquité, Meigret hésite plusieurs fois à trancher et à résoudre, de crainte de « forcer l'usage » (121 r"). Il mentionne souvent qu'il accepte deux manières de dire : j'ai passé et je suis passé^ — je laisserai et je lairrai (93 v°). Par-ci sonne mieux à son oreille que par-ici, mais il ne veut pas condamner ce dernier (128 r"). Cette prudence dans la décision n'est pas timidité — Meigret avait montré qu il savait être théoricien, — c'est sagesse et observation réfléchie des rapports de la grammaire et de l'usage. En orthographe on peut détruire et construire, en grammaire proprement dite on ne peut qu'observer, accepter et mettre en ordre '.
Je ne prétends pas pour cela que la grammaire de Meigret soit un chef-d œuvre. 11 se sert avec bonheur des divisions des anciens, mais dans ces cadres tout faits il ne sait pas introduire la clarté. En outre, des défauts graves de composition éclatent à plusieurs endroits ; il y a des chapitres relativement peu importants, comme celui des noms de nombre, qui se prolongent démesurément ; d'autres, comme celui de la formation des noms (46 v°), qui sont complètement sacrifiés. A ces défauts de proportion s'ajoutent des confusions, des redites. 11 a fait avec grande raison un chapitre de l'article (19 v°), mais il n'y traite que le, la, et la plupart des observations qui se rapportent à de, du, à, aux sont rejetées dans le chapitre de la préposition, ou y sont reprises (119 V).
Sur la doctrine, il serait facile de prendre Meigret en défaut ; il ignorait tout de l'histoire de notre langue, même ce que plusieurs de ses contemporains savaient. Aussi se borne-t-il parfois à
I. Il est juste d'ajouter que sur quelques points Meigret na pas été aussi prudent ; il a essayé par exemple de supprimer par raisonnement la tournure : c'est moi, c'est
loi 75 V*;.
142 HISTOIHE DE LA LA>GLE FKÀNÇAISE
observer, quand il devrait expliquer ', ou, ce qui est beaucoup plus grave, se fourvoie-t-il souvent quand il explique.
Enfin, il y a dans son livre une très grave lacune ; la syntaxe manque, ou du moins, comme il le dit lui-même, il ne « la poursuit que par rencontres », c'est-à-dire qu'il y a çà et là, en très grand nombre, j'en conviens, des remarques et des règles, la plupart justes, mais aucun corps de doctrine.
Néanmoins, dans le livre de Meigret on rencontre déjà les éléments essentiels d'une grammaire française sérieuse, solide et complète. L'usage est observé en général non seulement avec fidélité, mais avec sagacité, par un esprit délicat, qui ne confond pas les faits, mais au contraire les analyse avec finesse. Le chapitre sur l'article est faible, mais les caractères du défini, de l'indéfini et des partitifs sont étudiés plus loin et assez bien démêlés (120 r" et s.); les adjectifs possessifs sont distingués, suivant qu'ils « s'adjoignent ou non leur possédant » (60 r**), le déterminatif ce est mis à part des démonstratifs proprement dits, qui empiètent si souvent sur lui (5i r" et s.), le rôle de y pronom est esquissé, et même réglé avec pénétration pour certains cas difficiles (58 v") ; les deux constructions du régime des verbes passifs avec de et par sont relevées et comparées sommairement (121 r°j ; la valeur différente des expressions formées avec en et un substantif, suivant qu'on y introduit ou non l'article, est marquée avec une grande exactitude (123 v'); l'importance des locutions adverbiales, telles que à V italienne, de vitesse, si considérable en français, est soulignée (12G v°). Bref, sur tous ces points et d'autres encore, où l'auteur n'était guidé par personne, il a fait preuve d'une netteté et d'une justesse d'esprit remarquables.
On s'est plusieurs fois égayé des essais qu'il a faits pour déterminer et noter les accents dans les phrases françaises, et écrire la musique des syllabes sur une portée ; admettons cju'il a eu tort de recourir à l'invention de mois bizarres et démesurés, et qu'il eût fait sagement d'attendre pour en décrire les modulations, qu'il eiit entendu : la Constantineopnlifeine mef/alopolitanizera. Le désir de bâtir un système complet et cohérent l'a égaré ici comme souvent ailleurs'^. Aussi bien était-il presque impossible qu'il arrivât à résoudre le problème, en se le posant dans cette complexité. N'oir
1. 118 V» : Il note les tours tMiiiiiM- ■■ la iiio Saint .Vntluiitic •>, » l'ôglisc Suint Puul », mai» nana deviner la raison poiiniuoi on tait la préposition Je.
3. On %'crra par cxcmplu au chapitre dos noms de nombre comment il rccouslitue IcB sëricf incomplètes d'adjcctirs en o/We (42-43).
EFFORTS POtR CONSÏITLKR UNE (IRAMMAIRE 143
OÙ s'élève la voix dans toutes sortes de combinaisons de monosyllabes, de nombre et de nature variable, était au-dessus des forces de n'importe quel observateur dépourvu d'instruments. La nature même de l'accent d'acuité, tel qu'il était dans les langues anciennes, devait l'empêcher de s'attacher d'abord à l'accent d'intensité, le plus sensible en français, le seul qu'il eût quelque chance de distinguer. 11 n'en est pas moins vrai que cet effort est le plus curieux et le plus pénétrant qu'on ait fait jusqu'à notice siècle, pour éclaircir cette matière obscure, et que la tentative de Meigret, tout infructueuse qu'elle ait été, pour « défricher cette doctrine », était digne de sa hardiesse.
Aussi bien, il est temps de le dire, Meigret voit souvent loin, parce qu'il ne se contente pas de noter et d'enregistrer : il désire pénétrer et expliquer les faits. Cet esprit de recherche est présent partout dans son livre. Nulle part cependant il n'a donné de résultats plus remarquables que dans le chapitre du verbe, où il n'y a presque aucune définition qui ne soit commentée, et accompagnée de théories, parfois erronées, mais souvent justes et profondes. Assurément les efforts de Meigret sont souvent restés vains. Toute la logique qu'il déploie pour démontrer que la forme aimé dans je me suis aimé, J'ai aimé les dames, est un infinitif et non un participe passif (64 r° et s., 68 r" et s.) ne peut changer la nature de aimé. Or c'est là la clef de voûte de son système. Toutefois cet effort a conduit au moins l'auteur à des réflexions très justes, à la vue confuse mais assurée que dans : y'ai aimé les clames, j'ai écrit unes lettres, il y a autre chose que la réunion du verbe avoir et du participe passif, telle qu'elle est dans : j'ai maison faite, qu'il s'y trouve une forme verbale complexe, où avoir a perdu de son sens, où aimé de son côté a perdu sa construction passive, et que l'ensemble formé par ces deux mots a pris une nouvelle valeur temporelle.
Ailleurs cette étude l'a mené plus loin encore, jusqu'à la solution d'une des questions les plus obscures de la grammaire française. On cherche encore aujourd'hui une formule nette qui rende compte de la double valeur des temps du passif français, et il y a quelques années seulement, MM. Clédat et Koschwitz échangeaient à ce sujet des observations. Il est certain que l'homme est tué et la France est mal (jouvernée ne sont pas au même temps, quoique la forme verbale soit la même ; l'un marque l'état présent résultant de l'action passée, si bien qu'on traduirait le premier à l'actif par : on a tué l' homme, et il est mort, le second par : on rjouverne mal
i i I HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
la France. Meigret a très bien vu cette différence essentielle. Il y a plus, il a vu même la seule manière dont elle s'expliquait, je veux dire par la sig^nilication des verbes. Disons en gros que les temps passifs de ceux qui marquent une action à terme fixe, comme tuer^ payer ^ ont le sens accompli, et se rendraient à l'actif par des passés. Les autres verbes qui marquent une action susceptible de se continuer ou de se répéter indéfiniment, ont un présent passif, qui exprime vraiment le présent : je suis aimé de Dieu. D'autres sont capables de marquer une action à terme fixe, ou, au contraire, une action qui se continue indéfiniment, suiv^ant le contexte : par exemple battre. Il suffît d'y ajouter un adverbe pour chang-er le sens. Comparez Je suis battu et je suis battu tous les jours. Le temps est tout autre '.
1. Cf. sur ce point de {i:rammaire, II. Yvon, dans les Mélanges Brunot, p. 351 et suiv. Cet article fait allusion à ma théorie. Je croyais, en elTet, avoir trouvé par des observations toutes semblables la solution de cette difficulté, non encore entièrement vidée, et je me proposais même de l'exposer, lorsque, en relisant Mei^rcl, j'ai trouvé mes idées principales indiquées assez nettement dans un des passa/es les plus orignaux de son livre . La découverte ne m'eût pas fait jrrand honneur. .\u conlraii-e, elle lui en fait, à mon sens, un très grand, à lui, en montrant jusqu'où, sans g-uides, sans tradition, il a su s'élever par la seule puissance de 1 observation et du raisonnement. Voici sa doctrine :
101 r". n Ao rejrard du passif, il ne sinifie non |)lus aocun tçms, qe l'actif : excepté toutefois q'il faot (jntçndre, qe (jant sa sij?nifica<,'ion c^-t IçUe q'çUe dénote pçrfçcçion, ç fin d'acçion ; aliors il sinifie l'elTçt ç la passion pre/.çnte de l'acyion passée : come si je dy, vn home blessé çt mal de soç : non" n'expozerons pas. vn home q'on blçsse, qo<; q'il soçt conjoint a vn vçrbe de tçms prezçnl : ny ne poiura cijle manière de participe, établir le prezçnt de l'indicatif : tçllcm(,'nt qe combien que je die, je suys blessé, il ne se pourra rezoudre par l'actif prezcjnt, on me blesse :d'aolanl q'etant l'acçion reçue, çUe ççsse : m^s çn cç sij^'nifi' il tçms prezçnt : q'il dénote la passion, ç l'elT^t prezçnt. Car tout ajant, ç paçiçnt sont çn niçme rçzon q'çt le lieu duqel, ç le lieu aoqel. Nous appelions çn phih)zophie le lieu duqel, qe Iç' Latins appçllet terminus a quo : ç'çt a dire, duqel part ç comçnçe le mouuemçnt : ç le lieu aoqel, qe Iç Latins appçllet terminus ad quem, çeluy aoqel finit le mouuemçnt : come donqes la passi<m ç lelTçl de l'acçion seront reçues sans aocune continuaçion, nou' pourrons dire l'cirçl, ç la passion prezçns, étant l'acçion cessée : çxçmple, je direy bien par l'actif, je payé Piçrre, çn luy contant Iç' deniers duz pour Iç' reçevoçr ; mçs il ne sera pas si niçe de dire q'il çt payé de moç, qe premieremçnt je n'aye cessé de conter jusqes a lin do payement : come donqes je l'aoï-ey payé, il pourra dire, je suys payé de vt)us : laqçlle façon de parler ne se pourra rezoudre par son actif : de sorte (je icome la rçzon de la rezoluçion dç' passifs le reqiert) il die, vou' me payez : altçndu qe l'acçion ççsséc son seul effçt demeure : de sorte q'il la nou' faodra re/.oudre par le prétérit de l'actif: come, vou' m'aué payé. En sçmblabl' aosi ciant je dy, je suys çnjçndré de m<m père, nou' ne l'expozçron' pas, mon père m'çujçnilre : par ce (je l'acçion de la jencraçion çt cessée, qi a été le comçncçmçnt du mouuement parlant de l'ajant, ç finissant ao lieu aoqel Içnt l'acçion qi çt la jeiieraçion de moç sans subseqçnte C(mtinuilé. Mçs si ^et' acçion a continuité, aliors ce participe passif peut sçrvir à tou' tçms : «; si peut sans vçrbe étant ccmjoint ao nom sinifier passion prezçntc : come çn ç«j Irçl, l'hom" ^ymé du monde n'çt pas tousiours çymé de Dieu : nous çxpozerons, l'hom" çymé du monde, qe le moud' çymc : ç n<in pas q'il a çymé. E si nou' di/ons, je suys çymé de Dieu, nou' l'çxpozcrons, Dieu m'çyme : par ce <|e ççl vn' acçion sans sinificaçion do fin. Il (jt vrcy qe combien q'aocuns vçrbcs si(;n{fiel elTçl, ç fin d'ncçion, uocuns avçrbes ajnins leur donet loutcfoçs continuaçion : de sorte qe n(»u' Iç' pouuons rezoudr" çn leur actif prczenl : come, vn home ballu tou" Içs iours, par vn Imme (pi'cm bal. <; non paa q'on a battu, ai le v<;rb' aoqel il <;t conjoint ne le forç' a qelq'aotrc tçms : come,
M. Livet, frappé de la valeur de Meigret, l'a déjà appelé le fondateur de la grammaire française. Il mérite en effet doublement ce titre, si l'on veut entendre par là qu'il a fondé non seulement la g-rammaire de la langue française, mais la grammaire à la française. Presque au terme de son livre, il invoque la nature en faveur de la construction de la phrase française, et se félicite de ce qu'on met en tête de la proposition les choses « qui tombent d'abord sous les sens de l'homme » (143 v"). Ce mélange de 1 observation avec la logique qui la rehausse, la soutient et souvent aussi la fausse, annonce la Grammaire générale.
PiLLOT. — Pillot paraît devoir être laissé en dehors de la listev^' des grammairiens que je dresse ici. En effet, bien qu'il soit Français, étant né sans doute à Bar-sur-Seine, et qu'il ait fait imprimer son livre à Paris *, il travaille surtout pour les étrangers ; c'est même pour cette raison et alîn que l'ignorance du français n'empêchât point de se servir de son livre, qu'il l'a rédigé en latin et non en français ~. Toutefois, Pillot espère aussi rendre service à ses compatriotes -^ : son Institutio s'est répandue en France, comme le
vn home battu tou' Iqs jours, a voulçntiers cherché vçnjançe : car lors nou' dirons vn home qon a battu aosi bien qon bat. Mçs si nou' dizons, je suys tou' Iqs jours battu, nou" Iç' rezoudrons par le prezçnt indicatif, on me bat tou' Içs jours. Or faot il çntçndre qaocuns de çç' participes passifs nont pas sinificaçion passive : ç nont qe lactiue : come, venu, allé, mort : çntçndez qe ie comprçns sous la sinificaçion actiue, ç^Ue qe Iç' Latins appqllet neutre : combien qe proprement la sinificaçion se do^t dir actiue, la ou l'ajant reçiproqe l'acçion a soç, ou l'^mploy' a vn aotre : come, je me' plçs, je vou" plçs : je m'^yme, je t'çyme : ce qe de marnes il faot jujer du passif: combien qe Iç" reçiprocaçions se font par vue mçme locuçion actiue : car aotant sinifie, je me suys eymé, qe qi diront, j'ey été çymé de moç. Nous dizons çeuz la proprement neutres, qi n'ont ne reçiprocaçîon, ny ne sont tranzitifs çn aotre pçrsone : come je dors. Mçs il faot entendre qe tou' Iç' participes qi ont terminçzon du passif, ç ont "sinificaçion actiue, sont aosi de tçms pteril : come venu, allé.
1. Gallicœ lin \\ gux Institutio, || latino sermone con || scripta. Per lohannem Pillotum II Barrensem... Parisiis. || Ex officina Steph. GrouUeau, in vico nouo D. Maria; commorantis, sub intersignio || S. Joannis Baptistaî || 15b0. (Musée pédagogique. Réserve, 4il50).
On trouvera dans Stengel (o. c. n" 11 ; cf. p. 8) la liste des nombreuses réimpressions du traité de Pillot (1551, 1555, 1558, 1560, 1561, 1563, 1572, 1575, 1581, 1586, 1620, 1621, 1622, 1631, etc.), faites taiat en France qu'à l'étranger. Je ne les ai pas vues toutes : mais une collation attentive de l'édition originale avec celle de 1581 (la dernière qu'ait revue l'auteur) ma montré que le progrès de l'une à l'autre est absolument insignifiant (L'éd. de 1581 est au Mus. péd., Rés., 42793).
2. « Gallicisisti vcrbis (grammatici) vtûtur, vt à suis tantùm videripossint, cùm(meo judicio) scribcntem de aliqua re inslitutionem, oporleat cxterorum et impcritorum priecipuam haberc rationem. Neque enim qui Hebra?as, Gi'a'cas, aut Latinas Grammaticas componunt, Hcbraicé, Graecè aut Latine scientibus, sed potiùs scire cupientibus componunt >> (Préface).
3. « Spero non modo e.xteris huius lingu:e candidatis, sed et ipsis quoque Gallis laborem meum profuturum, hac saltem in parte, quôd hîc possunt omnes breuissimis canonibus de ijs certiores fieri : de quibus plerique omnes dubilant, et altercatur » Préface).
Histoire de la langue française. II. 10
146 HISTOIRK DK LA LANGUE FRANÇAISE
grand nombre des éditions fran(,'aises l'atteste ; elle y a été lue, consultée, et peut-être apprise ; l'écarter serait donc illogique et injuste.
La notoriété qu'ont faite à cette œuvre d'abord M. Loiseau, et ensuite M. Stengel ', ne doit pas égarer sur les mérites réels de Pillot qui ne saurait en aucune façon se comparer à Meigret, Son livre est un résumé très sec où, à chaque instant, des formules de prétérition remplacent l'exposé qu'on attend, renvoyant soit aux grammaires anciennes, soit à l'usage ^. Encore faut-il en retrancher toute la dernière partie, très considérable, celle qui traite des mots invariables ; les exemples en sont, de l'aveu même de l'auteur, pris au Dictionnaire de Rob. Estienne \ Le reste se compose d'un très bref exposé de la prononciation (1 à 7 r''), de courts chapitres sur les articles (7 v"-8 v<*), le nom substantif et adjectif (8 v^-lir"), les pronoms (14 r'-âO r°), et enfin le verbe (20 r**-oo v"). Ce dernier est vraiment le cœur de l'ouvrage de Pillot. L'auteur avait promis de le donner très complet (p. 21 r") ; il a tenu sa promesse. Les paradigmes des auxiliaires, puis des verbes en er, ir^ (tir, re, réguliers ou non ; ceux des neutres et des anomaux y sont donnés en détail, sous une forme claire et lisible. Mais il ne faudrait chercher là ni des explications, ni aucune de ces théories pénétrantes que l'ouvrage de Meigret présente en si grand nombre. Les formes des temps et des modes sont énumérées et classées, mais l'auteur se borne là ; il n'est et ne veut être qu'un praticien '*. Encore faut-il entendre que la pratique ne semble pas comprendre pour Pillot l'emploi correct des formes grammaticales. Il n'a pas eu l'idée, sauf quelques remarques isolées, de traiter de la syntaxe.
Toutefois, renfermé dans les limites que je viens de dire, son livre est un témoin sérieux à consulter sur l'état de la prononciation et de la morphologie à cette époque. Pillot latinise moins que
1. Voir Loise&u, Élude hittorique et philologique sar Jean Pillot... Paris, Thorin, 1866. Pillot n'est que le centre de cette tUude, qui porte sur toute l'histoire de la grammaire au xvi* siècle, et même sur l'histoire ante'ricure ou posléricure de la langue. Cf. Stengel dans la Zeitschrifl fur franzôsische Sprache und Litteratur, XII,
2. « Sed hœc omnia obitcr attingere satis ait , frcquens Icctio et ususloquendi perfectius isla docebunt » (1550, 18 r').
3. « In altéra (parte) de co^teris particulis indeclinabilibus multa exempla subiunximus, qun* potuissent omitti, si umnes hahcrent illud dictiunarium médiocre, A Hobcrlo Stephano excusum, è quo ista exempla hue fcrc ad rcrbum transluli vt omnibus satisfaccrem, et ne quid dcsidcrarc posset, in noslro libelle, studiosus gallica? linguiB » (108 r*i.
4. « Multa velut dcflniliones vooabulorum ortis prirtermisi, tum qu<Sd & reliquis grâmaticis peli possuut, tum qu<Sd ad institut um noslrum (qui gallicc loqui non deflnirc doccmua) nihil facerc videbanlur » (Préface).
EFFORTS POUR œXSTlTLER UNE GRAMMAIRE 147
d autres '. Le grave défaut de son observation, mais c'est une qualité sous certains rapports, c'est qu'il a pour l'usage de la cour un culte exclusif : il estime que mieux vaut s'égarer avec elle que bien parler avec les autres -. 11 y a donc lieu de se défier par endroits dune prédilection si aveugle. M. Loiseau a déjà noté quelques oublis relatifs à la formation des participes passés, au passé antérieur, totalement négligé comme s'il n'eût pas existé ; des erreurs aussi, la confusion de le relatif et de le article, la distinction à peu près imaginaire d'un optatif et d'un subjonctif français, qu'on retrouve également dans Meigret. Mais ces fautes sont, en somme, en petit nombre. Guidé par les Latins et par ses devanciers •*, Pillot, dans la courte carrière qu'il voulait parcourir, risquait peu de se perdre. Il est arrivé en effet à son but, mais en donnant l'impression très nette qu'il n'eût pas pu aller beaucoup plus loin. C'est un esprit judicieux, sans profondeur. Le succès de son livre s'explique par la facilité, la netteté, la brièveté de l'exposition. 11 n'avait ni la lourdeur de celui de Meigret, ni l'aspect rébarbatif d'une nouvelle orthographe : en outre, il était écrit dans une langue internationale.
Robert Estienne. — La grammaire de Robert Estienne * est très connue. Et le seul érudit qui ait eu la patience de suivre l'histoire de la phQologie française à ses débuts ne lui a point, malgré quelques réserves, marchandé les éloges^. M. Livet était évidemment prévenu par la grande réputation du célèbre imprimeur, mais il a été trompé par les rapprochements qu'il a multipliés d'un bout à l'autre de son chapitre entre le traité de Robert et ceux de Henri. Il y a chez le dernier tant de science, d'idées originales, souvent profondes, que l'ouvrage de son père gagnait singulièrement à être soutenu par les siens.
1. On relèverait cependant des latinismes, comme enusi habeHdi=à aase d'avoir .'
3. ■ Hic tanta pollet authoritate ut prsestet cum ea errare qnam cum cseteris bene loqui. et satis sit allepare ipsa dixit • [13 v«). Cest la raison pour laquelle il n'hésite pas à enre^strer les superlatifs en issime. qu'il y a entendus, sans les reprendre, comme l'avaient fait Dubois et Mei§rret {Ibid. •. les formes de subjonctifs en issions, que d'autres jugeaient efféminées, obtiennent pour la même raison sa préférence, et ceux en assions aymassions) sont qualifiées par lui de poitevins '28r-.
3. L'auteur connaît Bovelles, Dolet, les opuscules de Robert Estienne et les ouvrages de Meipret antérieurs à sa grammaire.
4. Traicte de la grammaire française .'s. 1. Robert Estienne. in-f* et in-8, Iâ57. Elle parut l'année suivante en latin, fut réimprimée eu 1569 dans les deux langues, et encore en 15$2, par son ûls Henri qui la joi^it à ses Hypomneses de Gallica Ungua. Dans cette édition, elle a subi des changements sérieux.