‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 4)Chapitre 105 sur 189 · CHAPITRE m RÉSULTATS. LES MOTS VIEUX PROSCRITS · texte numérisé non relu

CHAPITRE m RÉSULTATS. LES MOTS VIEUX PROSCRITS

Observations préalables. — Je voudrais, avant de donner la première des listes que je veux fournir, et où je n'ai pu présenter que quelques renseig-nements concernant chaque mot, avertir mes lecteurs que mes recherches ne suffiront presque jamais à les renseigner complètement. Dans l'état actuel de la science, j'eusse été en droit de me borner à rapporter les condamnations des puristes et l'opinion des lexicologues. J'ai cru préférable d'y ajouter des exemples pris aux textes. Mais je reconnais que dans la plupart des cas, j'apporte plutôt des matériaux qu'une histoire faite. D'abord, si les exemples me manquent, n'est-ce pas quelquefois parce que les auteurs des Lexiques, non avertis, les ont laissés passer, et que je n'ai pu, naturellement, refaire leur travail ? Ailleurs, là où vraiment nous sommes à peu près sûrs qu'un mot est devenu rare, que faut-il penser de ce fait ? Les théoriciens ont-ils constaté l'usage, ou l'ont-ils créé? Le mot était-il vieux, et pour cela inusité, ou bien n'est-ce pas eux, qui, en le taxant de vieux, l'ont flétri et ont empêché leurs contemporains de l'employer?

Il me faut, à l'aide de quelques exemples, montrer à ceux qui se serviront de ces listes, avec quelle réserve et quelle critique ils devront le faire. Sur certains mots, à vrai dire, je n'ai guère d'hésitation. Soit l'adverbe possible, au sens de peut-être. Tout le xv!** siècle en avait usé. Au xvii° siècle Nicot et Monet ne le mentionnent pas, c'est évidemment par oubli, car les grammairiens le citent sans observation (Maupas, 364, Duval, 267, Oudin, Gr., 293, Phras., 46). Les exemples fourmillent dans les textes^, et il faut arriver jusque vers 1650 pour se douter qu'il est proche de sa décadence. Les uns le trouvent bas, dit Vaugelas, les autres vieux, et « il convient de s'en abstenir » (I, 248). Vaugelas est en général témoin fidèle, il semble probable qu'il rapporte exactement

l. Possible me forcerez-vous à vous donner le reste (R. Franc, Merv. de nal., 392 ; cf. 493) ; qui sont possible puisées de quelque nouvel autheur(Sorel, Berg. extr., 1. I, I, p. 29) ; il pensa que tous ces discours n'estoicnt possible que des boutades de sa gayeté(Id., Polyand., II, 586 , etc.

des opinions qu'il a entendu exprimer. Une seule difficulté se présente à ce propos. La condamnation de Vaugelas n'est pas rigoureuse, comme certaines, et sans parler de La Mothe le Vayer qui proteste (éd. or., 48), des gens aussi autorisés que Vaugelas, Chapelain par exemple, contestaient l'opinion des courtisans. Dès lors, ont est en droit de se demander si elle était très répandue jusque là. Le maître est peut-être allé un peu vite.

Quoiqu'il en soit, la décadence de /?ossi/)Ze se précipite bientôt. Sans doute, il n'est pas difficile de citer des textes où le mot figure encore. Littré l'a relevé dans Balzac, Scarron, etc. Il est dans Molière, dans La Fontaine, et bien ailleurs '. Mais ces exemples, à y regarder de près, appartiennent tous au style comique, satirique et familier. Je doute qu'on en trouvât de semblables dans les « grands genres ». Et le nombre en tous cas n'en serait point assez grand pour prévaloir contre les renseignements donnés par les théoriciens. Or tous se prononcent contre possible, Ménage (0., I, 497), Bouhours (/)., 45), Th. Corneille et l'Académie dans Vaugelas [o. c), de Callières, [Du bon et du m. us., 149). L'unanimité des grammairiens vérifie l'histoire qu'on pouvait faire d'après les textes d'auteurs. Possible est un mot tombé à partir de 1660.

[L'histoire de de'faj^eur est moins claire. Suivant Bouhours, c'est un assez méchant mot^ avec tout le respect qu'on doit à Balzac. Ce n'est pas qu'il ne soit français, mais il est un peu vieux (/)., 33). Evidemment une opinion, ainsi exprimée, serait fort sujette à caution, même appuyée par Richelet, car Richelet pourrait avoir écrit sous l'inspiration de Bouhours 2. Toutefois Furetière ne donne pas défaveur. Si l'Académie le donne, elle note qu'il vieillit. Il y a donc accord entre les lexicographes^

\Iians les textes, le mot ne paraît pas être commun. On le cite dans Régnier, [Sat., III, v. 12), dans Balzac [Le Prince, ch. 8, L.), dans Tristan [Mar., IV, 5). Mais les lexiques de la Collection des Grands Ecrivains ne le signalent que dans La Rochefoucauld (III, 324)^Je ne

1. C'est à vous, possible. Qu'est réservé l'honneur de la rendre sensible (Mol., IV, 158, Princ. d'EL, v. 313) ; Même un refus eût fait, possible, Qu'on eût vu quelque beau matin Un mariage clandestin (La Font., I, 265, v. 3i-36) ; c'est peut estre un certain drôle qui dit-on, en veut à ma nièce, et quipossi/jiîe a de l'intelligence avec luy (Hauter., Le Cocher, se. 20, cf. Id., Crisp. méd., I, 10; Bourg, dequal., V, 2 ; Le Deuil, 5);j'avois commence par l'obligation d'un secours qui me Yavoil possible conservée (/Ir. et Sim., I, 72-73).

2. Il dit: Ce mot se trouve dans Voiture et dans quelques auteurs modernes, mais il est vieux et hors d'usage, au moins d'habiles gens le croient ainsi, en sa place on dit disgrâce.

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me souviens pas de l'avoir rencontré chez Bossuet. Il peut se trouver à mon insu dans divers écrits, cela est hors de doute, néanmoins^on est endroit de dire que depuis 1650, c'est un mot rare^ les lexicographes nous apprennent pourquoi. Sur les faits donc, point d'hésitation.

Mais que penser des causes ? Est-ce spontanément qu'on a laissé se perdre un mot si utile en opposition k faveur, un mot qu'il semble quel'époque eût dû créer, s'il n'avait pas existé. Le mécontentement du maître pouvait avoir tant de formes et tant d'effets ! Gomment n'a-t-on pas essayé ici une de ces fines distinctions qu'on affectionnait? La défaveur de Fénelon, comme l'observe justement Littré, n'était pas semblable à la disgrâce de Fouquet. iG'est un de ces cas où on ne s'explique guère du premier coup comment l'analogie, la possession d'état, l'utilité n'ont pu déterminer des hommes de jugement à réagir contre une si fâcheuse propension à sacrifier les richesses du lexique. 11 faut se souvenir, pour comprendre, du dégoût qu'on avait pour un mot réputé vieux. Rien ne montre mieux jusqu'où il allait. \

Or chaque fois qu'on veut interpréter lesfaits, toutes sortes d'autres difficultés analogues se présentent. Il y a des mots qu'il eût été facile d'éliminer,j'aidûlesciterparcequ'ilsontété condamnés comme vieux, mais en réalité, ils n'ont jamais fait partie de la langue: homicider, incomplaisant, incrédible, inflation, inforçable, infrangible, inguerdonné, inhonnêle, inscrutable, intempérature, pérégriner, prestigiateur, prédiseur, rassurement. D'autres étaient réellement vieux : Badelaire, débeller, déconfire, déconfiture, déconfort, défuler, déformité, désaccointer , désappétissance, dits, enibesognement, enchargé^ enger, ensuivre, forcenerie, fringuer, gaber, impartir, impieusement, inde, inexécuté, irrision, itérer, Joliveté, martyrer, mésaise, marri, maudisson, outrecuidé, outrecuidance, parlement, pêlc-mêler, pertuis, pleige, portement, portraiture, pourpenser, prée, pressoirer, quérimonie, quérir, ramentevoir, riotte, sade, saquer, sauteler, serpente, seoir, soudre, tordion, translater, tremble-terre, trouvure, tressuer. D'autres étaient bas : déchasser, ponant, réciproquer, tournioler. Mais il en est sur lesquels il est bien difficile de se prononcer. Ils sont morts, cela est vrai, mais étaient-ils dès lors, et en dehors de toute intervention, condamnés à mourir? Tel mot, qui n'avait pas la vitalité nécessaire pour résister à une proscription, eût pu être sauvé par une indulgence bienveillante ; conquester faisait encore bonne figure, ainsi que controuver ; gauchir, lignage, outrepasse, avaient pour eux de bons auteurs ; \consulte et débord

n'étaient pas absolument incapables de résister à consultation et à débordement, malgré la superstitieuse considération attachée aux mots à suffixes. La preuve en est que visite a supplanté Visitation.

Dès lors on se rend compte que les théoriciens ont eu ici une action, mais laquelle? Il n'est guère possible d'en fixer la mesure. Et en bien d'autres cas, on n'arrive pas à déterminer la cause qui a entraîné la mort des mots, à faire la part de la vie naturelle et de la vie artificielle, et dans celle-ci à reconnaître les diverses influences qui ont agi.

Trop souvent, en oiitre, ce sont non point seulement les causes des faits, mais les faits eux-mêmes qui demeurent obscurs. Desservir est, suivant Bouhours, dans le même cas que défaveur. C'est un mot français, mais vieux, Balzac ne fait pas autorité (Z)., 33). Or, au sens de « rendre de mauvais offices à quelqu'un «^ ce verbe se trouve dans les tragédies de Corneille et de Rotrou, aussi bien que dans les comédies de Molière du genre le plus élevé 2. Ainsi Balzac avait d'illustres écoliers.

Les lexicographes d'autre part ne paraissent pas avoir été d'accord avec Bouhours. Aucun n'exprime la même opinion que lui, sauf le compilateur de La Touche, lequel rapporte en même temps, du reste, que l'Académie ne condamne pas le mot. Il est probable qu'en le déclarant vieux, il ne fait que recopier Bouhours. Est-ce à dire qu'il ne faille tenir aucun compte de l'avis de celui-ci ? S'est-il purement et simplement trompé ? On serait tenté de le croire, puisque le mot a survécu. Mais ce n'est pas là une raison suffisante. Beaucoup d autres se sont maintenus, qui incontestablement ont été à ce moment-là condamnés et même à peu près abandonnés, ainsi qu'on le verra par la suite : courtois, déloyauté, désastre, désireux, désorienté, desservir, dévoyé, effigie, sur ces entrefaites s'éprendre de, étrangeté, étreindre, évitable, glaive, hanter, incorrect, insidieux, jadis, de longue main, malencontreux, obscurcissement, outré, oiselet, par trop, patienter, pouacre, souci, tancer, tant y a, si tant est, volontiers . Seules les recherches ultérieures et des statistiques fondées sur les indications que je donne ici, éclaireront ces questions. Je n'ai aucune honte à avouer, dans l'intérêt de la science, combien de points demeurent obscurs pour moi.

1. Desservir avait d'autres sens : 1° ôter les plats et le couvert; 2" mériter. Au sens 2 il avait été condamné par Malherbe (IV, 358, cf. M"" de Gourn., 0., 954, elAdv., 635).

2. S'il est vrai qu'un homme tel que moi, Quand il est mécontent, peut desservir son roi (Garn., VII, 47, Agés., v. 9i2 ; cf. Rotr., VencesL, I, i ; Mol., IV, 471, Tart.,

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