L HONNÊTETÉ DANS LE LANGAGE
Abraham entendra Isaac, parce, dit-il, que ce mot engendra salit l'imagination. Comme si le mot latin genuit donnait une autre idée que le mot engendrer en français '. Les personnes sages et modestes ne font point de ces sortes de réflexions, qui banniraient de notre langvie une infinité de mots, comme celui de concevoir, d'user du mariage, de consommer le mariage, et plusieurs autres. Et ce serait aussi en vain que les Hébreux loueraient la chasteté de la langue sainte dans ces façons de parler : Adam connut sa femme, et elle enfanta Caïn. Car ne peut-on pas dire qu'on ne peut creuser ce mot connaître sa femme, que l'imagination n'en soit salie ? Saint Paul a-t-il eu cette crainte quand il a parlé en ces termes de la fornication, dans la première épître aux Corinthiens, chap. VI : « Ne « savez-vous pas, dit-il, que vos corps sont les membres de J.-C. ? « Arracherai-je donc à J.-C. ses propres membres, pour en faire les (( membres d'une prostituée? A Dieu ne plaise! Ne savez-vous pas « que celui qui se joint à une prostituée devient un même corps « avec elle? Car ceux qui étaient deux ne seront plus qu'une même (( chair, dit l'Ecriture; mais celui qui demeure attaché au Seigneur « est un même esprit avec lui. Fuyez la fornication )>. Qui peut douter que ces paroles ne présentent à l'esprit des choses qui feraient rougir, si elles étaient exprimées en certains termes que l'honnêteté ne souffre point? »
x» Veut-on savoir ce qui peut être un sujet de scandale aux faibles ? C'est quand un faux délicat leur fait appréhender une saleté d'imagination, où personne avant lui n'en avait trouvé ; car il est cause par-là qu'ils pensent à quoi ils n'auraient point pensé, si on les avait laissés dans leur simplicité» (Boil., éd. B. S. P., IV, 33 et suiv.).>
Et ^J^î^uld ne fait là que résumer une théorie qu'il a développée plus amplement dans l'Art de penser, au chap. XIII de la 1® partie, et qui mérite d'être rapportée : « Les Philosophes, dit-il, n'ont pas assez considéré ces idées accessoires que l'esprit joint aux idées principales des choses. Car il arrive de là qu'une mesme chose peut estre exprimée honnestement par un son, et deshonnestement par un autre, si l'un de ces sons y joint quelqu'autre idée qui en couvre l'infamie, et si l'autre au contraire la présente à Tesprit d'une manière impudente .l Ainsi les mots d'adultère, d'inceste, de péché abominable, ne sont pas infâmes, quoy qu'ils représentent des actions très infâmes ; parce qu'ils ne les représentent que couvertes d'un voile d'horreur, qui fait qu'on ne les regarde que comme des