‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 4)Chapitre 115 sur 189 · Voir plus haut, p · texte numérisé non relu

Voir plus haut, p

crimes : de sorte que ces mots signifient plùtost le crime de ces actions, que les actions mesmes : au lieu qu'il y a de certains mots qui les expriment sans en donner de l'horreur, et plûtost comme plaisantes que comme criminelles, et qui y joignent mesme une idée d'impudence et d'elîronterie. Et ce sont ces mots-là qu'on appelle infâmes et deshonnestesi

« Il en est de mesme de certains tours par lesquels on exprime honnestement des actions, qui quoy que légitimes, tiennent quelque chose de la corruption de la nature .J Car ces tours sont en effet honnestes, parce qu'ils n'expriment pas simplement ces choses ; mais aussi la disposition de celuy qui en parle de cette sorte, et qui témoigne par sa retenue qu'il les envisage avec peine, et qu'il les couvre autant qu'il peut et aux autres et à soy-mesme. Au lieu que ceux qui en parleroient d'une autre manière, feroient paroistre qu'ils prendroient plaisir à regarder ces sortes d'objets ; et ce plaisir estant infâme, il n'est pas étrange que les mots qui impriment cette idée soient estimez contraires à 1 honnesteté ».

La conclusion, c'est donc que parmi les mots, ceux-là seuls sont déshonnêtes et devraient être exclus des Dictionnaires, qui, à une époque (car auparavant ils pouvaient être très bons) « enferment aussi l'image d'une mauvaise disposition d'esprit, qui tiennent quelque chose du libertinage et de l'impudence ».

Il y a plus. Les Jansénistes découvrent avec beaucoup de clairvoyance l'erreur qui consiste à croire que ce qui est gagné pour le style est aussi un gain pour la morale. « Je sai bien, dit la Réponse à l apologie du P. Bouhours, qu'on n'appelle ordures que les paroles grossièrement sales, et qu'on nomme galanteries, celles qui sont dittes d'une manière fine, délicate, ingénieuse: mais des ordures, pour être couvertes d'une équivoque spirituelle comme d'un voile transparant, n'en sont pas moins des ordures, ne blessent pas moins les oreilles chrétiennes. Il y a des éloges de la pudeur, que la pudeur même ne peut souffrir. Témoin celui du P. Le Moine (Pasc, Prov., XI). Il s'en faut bien que les saletés grossières d'un char-^ tier ou d'un crocheteur, fassent autant de ravages dans une ame que les paroles ingénieuses d'un conteur de fleurettes » '.

Les protestants pensent là-dessus comme les Jansénistes. Ils veulent de la décence : « Je ne veux pas, dit une des interlocutrices de Petit, que dans les Entretiens les plus gais il se glisse rien de bas, et qui puisse blesser les bonnes mœurs. Je suis la première à

1. lieponse à VApologiv du P. Bouhours, 1700, p. 73 et suiv. Cf. S' Real, De lu Critique, 203, 239 ; Lettre de l'abbé de Dellerjarde, La Haye, 1702, p. 38i.

l'honnêteté dans le langage 293

proscrire ces Contes sales, et burlesques, qui ne sont que pour les Esprits débauchez , et dontlesAutlieurs devroient estre bannis pour jamais» {Dial. saL. e.l mor., 11). L Mais tous refusent de confondre pudeur et pudibonderie. Bay le ne fait que reprendre les arguments des Stoïciens, à savoir que « blesser la pudeur n'est pas du tout attenter à la chasteté » attendu qu'« une chose qui dégoûte dans sa crudité n'a aucun attrait >). Ce qui est un risque pour les mœurs, c'est qu'on se serve d'enveloppes, « de détours qui ne cachent rien, et qui excitent au contraire l'imagination » sans l'arrêter par aucune hontej <( Gela est... dangereux pour l'écrivain », obligé de s'arrêtera la manière de dire, « de tourner autour du mot scabreux, et d'user de circonlocutions ». Cela est dangereux aussi « pour le lecteur qu'aucune honte ne retient », qui ne se fait point scrupule de parcourir de l'œil ces objets des pieds à la tête. On lui en dit assez pour qu'il comprenne, mais à la condition qu'il achève lui-même ce que le texte ne dit qu'à moitié^ Au lieu d'être passive, son imagination y devient active, est engagée « à méditer sur une matière sale, alin de trouver le suplément de ce qui n'a pas été exprimé par des paroles précises^yl.

Madame de Maintenon, pour ennemie qu'elle fût des protestants et des jansénistes, étonnée des pratiques que sa maison de Saint- Cyr avait empruntées aux couvents, protestait, elle aussi, avec une certaine force. « On m'a dit qu'une des petites fut scandalisée au parloir de ce que son père avoit parlé de sa culotte : c'est un mot en usage ; quelles finesses y entendent-elles? Est-ce l'arrangement des lettres qui fait un mot immodeste ? Auront-elles de la peine à entendre les mots de cure, de cupidité, de curieux, etc. ? Cela est pitoyable. D'autres ne disent qu'à l'oreille qu'une femme est grosse : veulent-elles être plus modestes que Notre Seigneur, qui parle de grossesse, d'enfantement, etc. ? Une petite demoiselle s'arrêta avec moi quand je voulus lui faire dire combien il y a de sacremens, ne voulant pas nommer le mariage ;j2lle se mita rire, et me dit qu'on ne le nommoit pas dans le couvent dont elle sortoit. . . Voilà ce qui tourne en ridicule l'éducation des Couvens ! Il y a bien plus d'immodestie à toutes ces façons-là qu'il n'y en a à parler de ce qui est innocent, et dont tous les livres de piété sont remplis » * ,

Et ailleurs: « M"'" de Maintenon ayant marié M"*' de Normanville, qu'elle avait gardée pendant quelques années depuis qu'elle était sortie de Saint-Cyr, à M"" le président Brunet de Chailly, lui fit

] . Lcllre il M""" de Fontaines, 9 juin 1713, éd. GcITroy, II, 328.

294 HISTOIRE DE LA LANGUE FUANÇArSK

Ihonneurde se trouver à ses noces ; le lendomain elle dit aux religieuses de Saint-Louis que M. l'abbé Brunet, son oncle, lui avait fait en la mariant une excellente exhortation dans laquelle il avait blâmé la délicate modestie des personnes qui se récrient dès qu'un [)rêtre ouvre la bouche pour parler dans l'église d'un sacrement qu'on y administre. « Cette fausse délicatesse est un des travers que je voudrais ne pas voir chez vous, mes chères fdles, ajouta-t-elle ».' « Ayez la bonté, Madame, dit encore M""' de Jas, de nous faire un petit détail de ce qu'il nous convient de leur dire à ce sujet. — Vous ne sauriez trop leur prêcher, reprit M"'" de Maintenon, l'édification qu'elles doivent à leur mari, le support, l'attachement à sa personne et à tous ses intérêts, tout le service et les soins qui dépendent d'elles, surtout le zèle sincère et discret pour son salut dont tant de femmes vertueuses leur ont donné l'exemple, aussi bien que celui de la patience; le soin de l'éducation des enfants qui s'étend bien loin, celui des domestiques et du ménage, qui sont plus indispensables aux mères de famille que les prières de surérogation que quantité d'entre elles ont coutume de faire au préjudice de ces premiers et plus importants devoirs de leur état. Quand vous parlerez du mariage à vos demoiselles de cette manièrelà, elles n'y trouveront pas de quoi rire, rien n'étant plus sérieux (ju'un pareil engagement ; établissez donc chez vous de leur parler sur cette matière, quand elle se présente, comme de toutes les autres qui leur conviennent, et ne souffrez pas que, sous prétexte de modestie et de perfection, on n'ose y nommer le nom de mariage; cette sotte affectation, si j'ose m'exprimer ainsi, vous rejetterait bien bas dans toutes les petitesses que j'ai tâché de vous faire éviter avec tant de soin ». -

1. « La plupart des religieuses nosent prononcer le nom de mariage : saint Paul n'avait pas cette sorte de scrupule, car il en parle très ouvertement ; je vous ai vu ce faible, je voudrais bien qu'il fût détruit ici pour toujours. — Il est vrai, répondit M'"" de Jas, que nous passions ordinairementcct article du catéchisme, et l'on consultait la supérieure pour savoir si on en parlerait ; nous ne l'avons même fait au chreur <{ue depuis que vous nous avez dit qu'il fallait en parler comme des autres matières du catéchisme, quand l'occasion s'en présente. — Ne comprenez-vous pas, mes chères (Mifants, rei)rit M"" de Maintenon, que c'est un travers qui est insoutenable dans une maison comme la vôtre, de n'oser y parler d'un état que plusieurs de vos demoiselles embrasseront, qui est approuvé par l'Église, et que J.-C. même a honoré de sa présence? Gomment les rcndrez-vous capables de bien remplir les devoirs des divers états où Dieu les peut appeler, si vous ne leur en parlez jamais, et, qui pis est, si vous leur laissez entrevoir la peine que vous avez à en parler ? Il y a certainement moins de modestie et tle bienséance à ces façons que lorst[ue vous leur en parlerez bien sérieusement et )jien chrétiennement comme d'un état saint (jui a de {i;randes obli- {jations à remplir. Craijfiiez que les omissions qu'elles feront par if,'norance des devoirs de cet état ne retombent sur vous qui aurez nian(juc de les en instruire » (M"'" de Maintenon, Enlreliens, éd. Jacquinct, .\XI, p. 386 et suiv. Sur le mariage). 2. Cf. « Nos Po.ites sont encore plus sages et plus scrupuleux (que les Latins), tant

l'honnêteté dans le langage 29'j

Les Jésuites, dont on connaît assez les rapports constants avec la société mondaine de l'époque, avaient-ils favorisé l'épuration des mots deshonnêtes ? La décence du langage a-t-elle été pour eux un moyen de sauver l'apparence? C'est un Jésuite, le P. Jouvency, qui porte, dans la légende, la responsabilité d'avoir mutilé, ad usum puerorum, les textes latins. Et cependant il est juste de constater que d'autres l'avaient précédé ; à Port-Royal même, de Sacy avait épuré Térence en 1647. Dans la question qui nous occupe, le P. Rapin, sans être très net, met résolument la fausse pudeur dont on a voulu faire un caractère de notre langue, au nombre des excès dans lesquels on est tombé ^. Bouhours ne faisait pas à lui seul toute la Société. Ce n'est pas un Jésuite, c'est un abbé qui a dit là-dessus le mot de Tartuffe : « Si l'on n'est pas vertueux, la modestie fait croire qu'on l'est, et c'est là le privilège de la modestie ». ~

Attitcde du pouvoir. — La censure. -^ Ce mouvement reçut-il 1 approbation et l'appui du Roi et de l'administration? C'est une question qui exigerait des recherches très délicates. On nous dit bien que Louis XIV, en personne, demanda à l'Académie de changer le mot de lavement en celui de remède. Que vaut cette légende suspecte ? Avait-il oublié à ce point Molière ? Bayle prétend que les Cours de justice elles-mêmes « n'acceptent point que les avocats profèrent ce qu'on met dans les Mémoires ». Jusqu'où

par leur propre génie que par celui de nôtre langue, qui est naturellement fort modeste, et ennemie des moindres libertés. Oiii, de tous nos Poètes, à les prendre depuis Marot et Saint-Gelais, jusqu'à Malherbe et à Corneille, je n'en vois aucun qui olïense ouvertement la vertu, hors quelques misérables que personne ne lit.

Quelle raison auriez-vous donc d'interdire la lecture de tous ces Auteurs? mais voulez- \ous que je vous dise ; Les Critiques austères sont fort propres à rendre criminelles ces lectures, qui sont trés-innocentes d'elles-mêmes. On lit ces Livres sans autre i-cflexion, et par manière d'acquit ; mais à force de crier qu'il y a du mal, on le fait croire à des Lecteurs, qui non seulement n'y en voïoient point auparavant, mais qui n'yen soupçonnoient seulement pas » {Dial. sur les Plaisirs, 196-197).

1. On est tombé depuis dans une autre extrémité par un soin trop scrupuleux de la pureté du langage : car on commença d'oster à la Poésie sa force et son élévation, par une retenue trop timide, et par une fausse pudeur, dont on s'avisa de faire le caractère de nostrc langue, pour luy oster toutes ces hardiesses sages et judicieuses que demande la Poësie : on en retrancha sans raison l'usage des métaphores, et de toutes ces figures qui donnent de la force et de l'éclat aux paroles : et on s'étudia à renfermer toute la finesse de cet art admirable dans les bornes d'un discours pur et châtié, sans l'exposer jamais au péril d'aucune expression forte ou hardie. Le goust du siècle qui aimoit la pureté, les femmes qui sont naturellement modestes, la Cour (jui n'avoit alors presque aucun commerce avec les Sçavans de l'antiquité, par son antipatie ordinaire pour la doctrine, et l'ignoi-ance universelle des gens de qualité donnèrent de la réputation à cette manière {Reflexions sur la Poétique (ïArislote, 1674, 82-3).

Page 1