La, langue, par [L. Bordelon
allait cette pudeur des oreilles que les yeux ignoraient ? Nous ne le savons guère.
Reste sans doute la surveillance exercée par l'administration sur les livres et le théâtre. Mais la plupart des faits qu'on peut noter ne sont pas caractéristiques. Je vois bien qu'on saisit, en avril 1675, les Contes de La Fontaine ^. Le texte parait net, et cependant il faut remarquer qu'on donne deux raisons de l'opération : indécence absence de privilège. Cette dernière n'est-elle pas la vraie ? Quinze cents exemplaires de Richelet sont saisis. Est-ce à cause des plaisanteries grivoises, ou n'est-ce pas plutôt parce que le recueil est imprimé à l'étranger et introduit en fraude ? Le 1S septembre 1666, on avait déjà mis la main sur des livres appartenant à Guy et à Charles Patin. Admettons que l'Histoire des amours de Henri IV pût scandaliser, que Rabelais même parût peu convenable, les autres ouvrages sont des livres jansénistes, ou qui n'avaient point eu de privilège '-.
j Je ne prétends pas nier qu'à partir de 1 685 une décence apparente n ait régné à la Cour. En 1690, le roi cesse d'aller à la Comédie ; « par piété on fait défense aux comédiens, tant français qu'italiens, de dire un seul mot à double entente, sous peine d'être chassés » [Correspondancede Madame, trad. Jaeglé, 1, 91). Il est certain que, sans qu'onait voulu suivre la Sorbonne, qui demandait l'interdiction générale de la Comédie, celle-ci fut surveillée J Le 8 janvier 1696, Ponichartrain écrit
1. Sur ce qui nous a été remontré par le Procureur du Roi qu'il a eu avis que certains Libraires de cette Ville débitoient un petit Livre imprimé sans aucun privilège ni permission, sous le titre de Nouveaux Contes de Monsieur de La Fontaine, qui se trouve rempli de termes indiscrets et malhonnêtes, et dont la lecture ne peut avoir d'autre effet que celui de corrompre les bonnes mœurs et d'inspirer le libertinage ; et d'autant qu'il est important d'empêcher le débit d'un tel livre... faisons tres-expresses défenses à tous Libraires, Imprimeurs, Colporteurs, et à tous autres, d'avoir, vendre ou débiter ledit Livre (Furet., Fact., II, 198).
2. Livres défendus, appartenant à Guy et à Charles Patin, saisis à Paris, 15 septembre 1666 :
Soixante treize restitution des grands non reliez.
Dix-huit Lettres Provinciales.
21 Journaux des Scavans.
12 Relation de la Cour de Rome.
12 Histoire des Amours d'Henry IV.
1 CEuvres de Corneille, en 25 volumes.
1 CEuvres de Quinault, 4 vol.
.SO Rabelais, sans relier 2 vol. in douze 12 Mémorial de l'Eveque de Paraguay, non reliez. 1 00 Rome pleurante, en blanc.
8 Romans Comiqes. Scaron, en 7 vol. en blanc. 68 Relation et Voyage d'Espagne, en blanc.
1 œuvre de La Chambre, en 5 vol. reliez.
20 Interests et Maximes des Princes et des estais souverains, reliez. 12 Rabellais, en 2 vol. reliez.
(B. N., fonds fr., 22.087, pièce 177.)
l'honnêteté dans le langage 297
à La Reynie que le Roi a encore « fait défendre aux comédiens italiens, par M. de La Trémoïlle,de faire ni dire leurs indécences ordinaires », La police a reçu ordre de les observer. Enfin, en 1697, on ferme leur théâtre. Des lettres de cachet sont envoyées, et Gherardi, malgré ses démarches, ne peut faire rapporter la mesure. Mais ne peut-on supposer qu'on eût pu continuer à jouer les prudes, si on ne s'était avisé de jouer La Fausse Prude, où il sembla que M'"'' de Maintenon était raillée.
Il est certain, malgré tout, que les scènes trop hardies déplaisaient. Les Comédiens français reçurent à leur tour des avertissements à propos du Bal dAuteuil, de Boindin, joué en 1702. LEnfin, en 1706, on installa une censure permanente. Elle n'était point faite pour les mots seulement, sans doute, pourtant elle leur fut de tout temps plus rigoureuse qu'elle ne l'était aux choses mêmes, et on put, dès le début, lui appliquer ce que Bussy disait de sa cousine : « Elle reçoit avec joie tout ce qu'on lui veut dire de libre, pourvu qu'il soit enveloppé wj^