CHAPITRE VI LES MOTS RÉALISTES
Le RÉALIS3IE. — En même temps qu'aux grivoiseries, toute cette génération a fait la guerre aux mots grossiers, et, de même qu'on trouvait indécents des termes ou des syllabes fort innocentes,^ de même on taxa de grossières des expressions qui n'avaient souvent que le défaut d'exprimer avec simplicité les choses de la vie et de la nature.
Les deux campagnes se menaient en même temps, et je n'aurais guère ici qu'à répéter ce que j'ai dit plus haut des scrupules des dames et des théoriciens de la vie de société. Les théories sont les mêmes. Boileau, heureux de citer les paroles de Longin : « Les mots bas sont comme autant de marques honteuses qui flétrissent l'expression », renchérit encore en les commentant : « Il n'y a rien qui avilisse davantage un discours que les mots bas. On souffrira plutôt, généralement parlant, une pensée basse exprimée en termes nobles que la j)ensée la plus noble exprimée en termes bas )).J.
Racine, tout jeune, avait déjà été préoccupé de la difficulté d'accorder le culte des Anciens avec la délicatesse du langage. Subligny lui reprocha plus tard d'avoir fait « un dieu piquebœuf et un prince palfrenier ». Dès sa jeunesse il avait jugé impossible, en tout cas, de leur prêter un langage d'écurie. Dans ses Remarques sur VOdyssée (éd. des G'^* Ecr., VI, 163), après avoir noté que : « ces mots de veaux et de vaches ne sont point choquants dans le grec », il observe qu'ils le sont dans le français, « qui ne veut presque rien
1. Boileau, Réflex. cril. sur Longin, Rsflex.,IX, éd. B. S. P., III, 221. — Et plus loin : (la langue française) « bien qu'elle soit riche en beaux termes sur de certains sujets, il y en a beaucoup où elle est fort pauvre... bien que dans les endroits les plus sublimes elle nomme sans s'avilir un' mouton, une chèvre, une brebis, elle ne saurait, sans se diffamer, dans un style un peu élevé, nommer un veau, une truie, un cochon. Le mot de génisse en français est fort beau, surtout dans une cglogue ; vache ne s'y peut pas souffrir. Pasleur et berger y sont du plus bel usage ; gardeur de pourceaux nu gardeur de bœufs y seraient horribles >> (223). Longin lui-même dictait à Boileau ce qu'il fallait penser des termes bas. Voir le Traité du Sublime, ch. 3i.
Flus laisse presque toujours une sale idée, disait Chevreau, sauf dans l'expression de jeu : fai flus, et en parlant de la mer (Ms. Niort, 90, dans Boiss.). Il ne voudrait pas employer romir, même dans la traduction de l'Écriture (Ib., 22-23).