‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 4)Chapitre 118 sur 189 · LES MOTS RÉALISTES · texte numérisé non relu

LES MOTS RÉALISTES

souffrir, et qui ne souffriroit pas qu'on fit des éclogues de vachers, comme Théocrite. 11 ajoute toutefois : « mais ces délicatesses sont de véritables foiblesses ». Avec la querelle des Anciens et des Modernes, la question des crudités de langage homériques se posa publiquement. Que fallait-il penser et faire ? Perraiult, ne manqua pas de souligner malicieusement les contradictions où tombaient ses adversaires ; il consentait à admettre « des Héros qui font euxmesmes leur cuiaine » et « des Princesses qui vont lavci- In lessicc » . Mais comment ne pas s'olïenser « d entendre Achille qui traite Agamemnon (ryvrogne, qvii l'appelle sac-à-vin et visage de chien ? » 'jjtait-il bien noble aussi de voir « les gens d'Agamemnon tuez comme des cochons ? » ^ -(— 1 Et Boileau de riposter, en flétrissant le peu de sens de ces critiques modernes « qui. . . imputent à Homère la bassesse de ses traducteurs » : « Un terme grec très noble ne peut souvent être exprimé en français que par un terme très bas ». Ainsi asinus en latin, et âne en français. Ainsi encore le mot de sus, qui est « fort noble » en grec^et qui, traduit par cochon, est de la dernière bassesse en françaisL/Uacine, tout en approuvant en gros la théorie, avertit très finement son ami de ce qu'il y avait de hasardé dans de telles affirmations: « J'ai fait réflexion, écrit-il à Boileau, qu'au lieu de dire que le mot d^ânc est en grec un mot très-noble, vous pourriez vous contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien

de bas Ce très-nohlc me paroît un peu trop fort ». '' Malgré ces

sages suggestions d'un délicat, ce fut la théorie de Boileau qui prévalut, et M'"" Dacier soutint ce paradoxe qu'il ne pouvait y avoir de <( termes vils et communs » dans Homère '\ « Il a employé ces termes avec tant d'Art et d'industrie, qu'il les a rendu nobles et

1. Perrault, Puralelle des Ane. et des Mod., 1692, III, S7 et suiv.

2. lîoil., Itëflex. crit. sur Loiufin, Rèflex . /.Y, éd. B. S. P., III, 222-225. Cl". <■ Il y a dans le j^rcc /;/ie sueur froide, mais le mot de sueur en Français ne peut jamais être aj^réable. et laisse une vilaine idée à l'esprit » (Id., ibid., III, il6 .

3. Ilac., VII, ll«, Lelt. A lioileau, 1()93. lîoilcau lit la correetion, cf. édition ritéc III, 223.

i. J'ai dit qu'un autie avantage d'IIomere dans sa diction, c'est qu'e/i nièlunl des termes durs, rudes, et communs,. icec les termes les plus polis et les plus coulans, il a l'ait une composition moyenne <|ui tient de l'anstere ou de la rude, et delà j^racieuse ou de la fleurie ; et par ce moyen il mêle agréablement l'Art et la Nature, la Passion et les Mœurs, comme Denys d'IIalicarnasse l'a tort bien remarqué. M. de la M... veut encore rabaisser cet avantaf^e de la Lanjrue d'IIomere et faire entendre que si nous ne nous en servons point, c'est que nous le méprisons, et que nous le trouvons plus nuisible qu'utile : Nous n'emploi/ons pas ce mèlançfe, dit-il, quoi-que nous en uffons les muleriaux. Il est vrai, nous avons des termes bas, et des termes nobles : mais quand nos Poètes les mêlent, comme cela arrive souvent, cela fait un composé très risible. D'où vient cela, c'est que notre Lanj^ue ne fournit pas cette harmonie que la Langue Grecque fournit (M'"" Dacier, Des causes de la corruption du qoiil, 1715, 237).

harmonieux». Une expression est noble dans une langue, et ridicule dans une autre, dit de même le Carpenteriana (40). i Aussi est-il curieux de voir dans les traductions du temps ^, les efforts des puristes pour voiler par (( l'honnêteté des termes » le réalisme du sens 2. C'est qu'il s'agit avant tout de ne pas tomber dans le style bas, et la chute est si facilef Voilà un historien qui fait « le pompeux dénombrement des Presens magnifiques envoies de toutes parts au Roi de Perse. On lui envoïa, dit-il, des boisseaux remplis de toutes les choses propres à réjouir le goût, des Armoires et des sacs pleins de papiers, et comme des montagnes de viandes salées de toutes sortes d'animaux. Ces mots bas sont autant de tâches et de marques honteuses qui flétrissent la noblesse des riches expressions dont il a usé auparavant, de vestes magnifiques, de tentes dorées, de lits somptueux, de vases d'or et d'argent enrichis de pierres précieuses et artistement travaillés. L'Historien devoit se cofitenter de dire en général qu'on avoit envoie au Roi de Perse plusieurs bêtes de voitures chargées de viandes les plus exquises et de toutes sortes de rafraichissemens, en un mot de tout ce qu'on pouvoit souhaiter de plus délicieux pour la bouche du Prince : c'est là le moïen de soutenir son Discours et de ne le pas laisser tomber dans la bassesse ». -^

1. Dans les premières années du siècle, au contraire, Malherbe, traduisant Tite- Live (lib. XXXIII), employait des expressions telles que niellre tenez enses affaires (inquirerequid faciendum), tâter le pouls aux cilles (tentare urbes), metlre sur le tapis [agcvc de). Cf. Marie J. Minckwitz : Der Pnrisinus bei Ueherselzern. Inaugural- Dissertation, Berlin, 1897.

2. Le traducteur de Pétrone dont j'ai déjà parlé, interprèle mellitos verborum glo- })ulos par foule empressée de belles paroles, en remarquant qu' « on pourroit interpréter par toupillons », mais que a le mot n'est i)as du bel usag-c » (p. 20i).

Le maître du genre est le théoricien même des « belles infidèles •■, Perrot d'Ablancourt. Sa traduction de Lucien {161 i) est accompagnée de notes significatives. Ainsi il dit : les maladies, et remarque... il y a en grec des bubons, le mot est plus beau, dit en général (p. 396). Il imagine cette phrase élégante : Un amoureux onblieroit plutost le logis de sa maîtresse, à la place du grec : une charogne ne seroist pas de sitost découverte par des vautours, la comparaison" seroit trop sale » (p. 405). Ailleurs, ayant traduit un efféminé achevé, il reconnaît « qu'il y eust peut-être quelque mot plus propre en cet endroit, tel que celui qui est si souvent dans la bouche du peuple •• (280), mais il se garde bien de l'écrire.

Le traducteur des Satyres de Juvénal (165.3) se contente de « biaiser un peu le sens et la force des paroles, pour n'olTencer pas les oreilles chastes » (Préface). — De Longepierre, donnant envers français les Idylles de Bion et de Moschiis (1688) déclare (|ue la tâche du traducteur est de « nettoyer et mettre en leur jour » l'or et les pierreries presque entièrement ensevelies sous du fumier. — Le sieur de Brye, dans ses Odes choisies d'Horace mises en vers françois (1695) se décide à « quitter quelquefois la traduction pour l'imitation, quand la matière s'est éloignée tout à fait du génie de nostre langue ».

3. Renaud, .l/,Tn. rfep.ir/., 1697, cli. iv, art. 3, p. 160. Les auteurs de rhétoriques prônent la périphrase ou circonlocution pour remplacer des mots auxquels sont jointes des idées impures (Le Gras, Rheth., p. 197), « des mots sales, désagréables, qu'il est de la bienséance et du devoir de l'orateur d'éviter » (Id., //)., 176).

Page 1