CHAPITRE VII RÉSULTATS
Je m'abstiendrai, pour des raisons que Ton comprend, de faire une liste détaillée des mots obscènesque j'ai rencontrés dans les textes. J'en ai noté plus haut un ou deux, sur lesquels il est inutile de revenir. P... est dans Racine (VI, 339, liv. annotés, n" i), pucelage avait d'abord été imprimé tout cru dans les Satires de Boileau {IV, V. 34). Il y fut remplacé par un p. Boursault en a osé bien d'autres. Voir ses Lettres, I, p. 119 et suiv.
Au reste, c'est l'inverse qu'il faudrait faire. Il y aurait lieu de rechercher non si on trouve des termes orduriers, mais s'ils sont escamotés. Seulement sur quoi se fonder, et comment constater, ailleurs que dans des traductions, qu'un mot plus honnête a pris la place d'un autre? On peut bien relever le cas où inculquer n'est pas employé, mais de quel droit affirmer que, dans tel ou tel passage, et par respect des dames, on lui a substitué un homonyme? On ne pourrait procéder que par comparaison avec les textes de l'âg-e antérieur, et cette méthode n'a rien de rigoureux'.
Je voudrais marquer autrement quels résultats a eu la pruderie mondaine et l'horreur du réalisme. Il y en a un qui saute aux yeux. \^ partir de ce moment commence, dans les genres reconnus de notre littérature officielle, un escamotage du détail scabreux ou même précis.jChevreau ne voulait pas qu'on fît voir même une campagne couverte de chardons (Ms. Niort, 77, dans Boiss,), ni qu'on parlât du poids de la Justice (Ib., 183).
On s'est assez égayé, lors de la bataille romantique, des petites habiletés des classiques, pour que je n'aie pas besoin d'apporter
1. Un néolof^isme du moins y gajçna, c'est ohscénilé. On sait comment Molière s'en moque dans la Critique de VÉcoledes Femmes, se. III. Dès le xvi' siècle, on l'avait vu apparaître. Sa fortune date réellement des environs de 1G70. Selon Bouhours {Rem., 517), c'était un mot de Ménaj,'e. Mcnaf,'e reconnaît qu'il s'en sert, mais aClirme qu'il est très usité [0., H, 55), et il soutient qu'il vaut bien ordure, saleté, ou vilenie, dont se sert Balzac.
beaucoup d'exemples. Les fadeurs de M'"*" Deshoulières contrastent, non seulement avec la nature, mais avec la manière même de Racan. De tout ce qui rappelle la vie réelle de la campagne, il ne reste plus rien chez elle . Nous sommes dans V heureuse paix daimable.s lieux ; les cruels outrages de l'hiver portent atteinte à ce que la terre avoit d'attraits {Po., L'Hiver^ Idylle, I, 170) ; les perles (encore sont-ce les perles du visage !) deviennent Des pleurs dont s'enrichit la Mer Orientale [Epitre à la C«**« d'Alegre, Po., II, 91). On mesure le chemin parcouru, en lisant les oraisons funèbres de Fléchier. Ici, la langue est chaste, polie, vague. C'est vraiment « Teau pure et nette » dont parle Bouhours. Une de ses héroïnes visite les pauvres : « Je pourrois vous la représenter dans ces tristes demeures où se retirent la misère et la pauvreté, où se présentent tant d'images de morts et de maladies différentes, recueillant les soupirs des uns, animant les autres à la patience, laissant à tous des fruits àbondans de sa piété. Je pourrois la décrire ici dans ces lieux sombres et retirés, où la honte tient tant de langueurs et de nécessités cachées, versant à propos des bénédictions secrettes sur des familles désespérées » [Or. [un. de M""' d'Aiguillon, 1675, 111). On comprend mieux que La Fontaine, après avoir nommé la peste, ajoute : « puisqu'il faut l'appeler par son nom », quand on a lu ce passage : (( Dieu affligea la Capitale de ce Royaume ^ d'une mala^ die contagieuse : la corruption se répandit d'abord sur le peuple ; elle passa dans les maisons des Grands ; elle approcha du palais des Bois... (La duchesse) ne craint pas ces souffles mortels qui portent \e poison dans les cœurs. Vous sçavez l'horreur qu'on a de recueillir ces soupirs contagieux, qui sortent du sein d'un mourant, pour faire mourir ceux qui vivent » [Or. fun. de M"'" de Montausier, 1672, 37- 38).'^
BaaiiiÊ se vante d'avoir, même en une comédie, réjoui le parterre « sans qu'il lui en ait coûté une seule de ces sales équivoques et de ces malhonnêtesplaisanteries qui coûtent maintenant si peu à la plupart de nos écrivains et qui font retomber le théâtre dans la turpitude d'où quelques auteurs plus modestes l'avoient tiré » (II, 143, Les Plaid., Au lecteur) 3. Ce n'est pas que Racine, dans son œuvre,
1. Cf. Pascal : Il y a des lieux où il faut appeler Paris Paris, et d'autres où il la faut appeler capitale du royaume (Pensées, Éd. Ilavet, I, 102).
2. La Rochefoucauld avait écrit d'abord : On peut dire que ces froideurs et ces mépris (de la mort) font à leur esprit ce que le mouchoir fait à leurs yeux, mais, dès 1(365, il remplace mouchoir par bandeau (I, 39, Maximes, XXI).
3. Racine visait-il Molière, c'est possible. En tout cas, iln'y a point dans cette comédie de personnages qui s'oublient, sauf les chiens.
RÉSULTATS. CHOIX DES MOTS SO.i
ait partout et toujours cherché le mot noble, comme le lui reprochaient les romantiques. Il ose mettre Claude dans le Ut d'Agrippine, (II, 311, Brit., v. W.M, cf. III, 467, Esth., v. 34), il nomme r adultère, parle d'unmari qu'une femme caresse dans ses bras [Brit., V. H30). Et, malgré les pudeurs de Bouhours, il emploie couramment concevoir (Brit., v. 107, ;J21, 073). Mais, en dépit de ces hardiesses, que n'imiteront plus ses successeurs ,[jl témoigne à l'égard des mots déshonnêtes, ou simplement réalistes, une rései"ve extrêmej Elle aboutit à de multiples résultats.
[D'abord il lui arrive de conserver un terme réaliste, mais en y ajoutant une épithète qui le « relève ». Il parlera des chiens dévorants d'Athalie, ou du poil /jc/'/sse de Golchas '.
Mais, le plus souvent, il évite le terme suspect en lui substituant un mot noble. ]^entre fait place à flanc : Ce fils qu'une Amazone u porté dans son flanc (III, 317, Plièd,, v. 204; cf. La fierté des Nérons qu'il puisa dans mon flanc, II, 257, Brit., v. 38) ou à sein : Dans quel sein vertueux avez-vous pris naissance ? (III, 52S, Esth., v, 1020) ^J
I Ailleurs le mot général prend la place du mot particulier : Ce mal dont vous craignez, dit-il, la violence (II, 333, Brit., v. 1639) ; c'est Vépilepsie. Est-elle tabou 2jEn tout cas elle n'est pas nommée, les expressions : haut mal. mal caduc, elles-mêmes sont évitées •'.
IJEnfin abondent les périphrases, qui voilent de leur noblesse l'expression exacte des objets J Le fard de Jézabel devient Véclat emprunte dont elle peint son visage (III, 633, Ath., v, 494).LJunie ne sera pas en chemise, mais dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil (II, 273-4, Brit., v. 389-390) ^.J
1. C'est de la même manière que Bossuet, revisant en 1666 un sermon prononcé en 1660, parle encore des épaules de Jésus, mais en y ajoutant répithète d'innocentes.
2. Plus {généralement, k considérer les termes qui désif;^nent les parties du corps, on voit que Racine emploie les uns regardés comme nobles, et ignore les autres, qui sont déshonnêtes ou réalistes. Sont nobles : bouche, bras, chair, cheveux, cœur, front, genou, gor(fe,jone, main, oreille, os, veine. Disparaissent au contraire, ou sont méprisés -.barbe, cerveau, cervelle, cuisse, dent, dos (au propre), épaule, foie, jambe, mollet, nerf, peau, poitrine, poumon, ventre, etc.
3. Pour parler de la mer, Virgile dit Neptune, Pour le pain dit Gères, et lîacchus pour le vin. — Dor. : Par ce rare secreten eux tout est divin. — Damon : G'estde leurs fictions la plus ingénieuse. Pour rendre de leurs vers la l'orce harmonieuse. — Dor. : Dés l'enfance tels mots nous ont entretenus Par les tons imposteurs des doctes prévenus : Et ces grands noms appris sous des Maistres sévères, Nous ont accoutumez à ces vieilles chimères. — Dam.: Cet art des termes bas cache bien les defl'auts {Défense du Po. her., 9).