La Fontaine s'amuse du procédé
Les reines des étangs, Grenouilles, veux-je dire
(Car que coûte-t-il d'appeler
Les choses par noms honorables ?)
(III, 349, Le Sol. et les Gren., v. 6-8. Cf. IX, 437).
On a admiré parfois le courage qu'il a eu de présenter, dans un tableau fameux :
un horrible mélang-e D'os et de chairs meurtris, et traînés dans la fange, Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputoient entre eux.
(III, 633, Ath., V. 503 et suiv.)
Pour apprécier ce que vaut exactement cette audace, il faut se reporter à la Vulgate : Et erunt carnes Jezabel sicut stercus (II, Rois, IX, 37).
Veut-on saisir, dans l'ensemble, l'application de ces procédés? Qu'on se rappelle, dans Tacite et dans Suétone, le meurtre de Britannicus. Néron, dit Tacite, en confie le soin à Locuste, fameuse par ses crimes : un premier poison est administré à Britannicus, une diarrhée l'en délivre ; on promet à Néron que le meurtre sera aussi rapide que s'il était exécuté par le fer ; et l'on recuit un breuvage composé de poisons qu'on a d'abord essayés [Ajin., Xlll, IS). Suétone, en donnant les mêmes détails, indique les expériences faites : le poison est essayé sur un chevreau, qui met cinq heures à expirer ; puis, fortifié et recuit, il est donné à un marcassin, qui meurt sur-le-champ (iVeVon, XXXIII). Voici comment, dans Racine, Narcisse annonce à Néron tous ces préparatifs :
Seigneur, j'ai tout prévu pour une mort si juste.
Le poison est tout prêt. La fameuse Locuste *
A redoublé pour moi ses soins officieux :
Elle a fait expirer un esclave à mes yeux;
Et le fer est moins prompt, pour trancher une vie.
Que le nouveau poison que sa main me confie.
(II, 322,Brit., v. I39i-i396.)
Du texte de ses modèles. Racine a retenu les détails moraux, ou abstraits [la fameuse Locuste). Mais la diarrhée n'est pas mentionnée ; les soins officieux de Locuste ont remplacé la cuisson du poison ; un esclave enfin, mot noble et général, s'est substitué aux noms trop bas de chevreau et de marcassin. Tout ce qui est détail précis a disparu.
On pense bien que, dans les pièces composées pour Saint-Gyr et qui devaient être « écrites en blanc », les crudités des textes bibliques ne pouvaient subsister. Rien de plus curieux que des morceaux comme le récit d'Esther(I, 1) ; tout y est voilé, transposé pour ne point offenser les plus chastes oreilles. Le sujet était délicat: Vasthi disgraciée,