DÉCENCE EXTÉRIEURE
nest pas besoin que je nomme (V, 123, v. 256-2:)"); Quelle chose? C'est celle-là Que fille dit toujours quelle a (V, 224, v. 223-224) ; homme de. . . ? la pudeur me de' fend d'achever (V, 275, v. 256), ^ussy avait raison, La Fontaine est un grand « enveloppeur »:
Je voudrais donner de l'influence de la mode un dernier exemple, c'est celui de V Histoire amoureuse des Gaules, de ce même Bussj, et de La France Galante. L'ouvrage est le contraire d'un livre
chaste, et je ne prétends pas soutenir que tout eût pu être lu à haute voix dans un salon '. Toutefois, même dans une œuvre, que Bussy ne comptait certes pas mettre au jour, puisque la divulgation du manuscrit fut la cause de sa disgrâce, il y a fort souvent des délicatesses de plume.
\Ainsi s^établit en général dans la littérature de Cour une décence extérieure et de forme ~. La caricature écrite, l'autre, a cessé d'être ordurière.j Toutefois, comme Sainte-Beuve nous en a déjà avertis, « ne nous faisons aucune illusion à cet égard; il y a deux siècles de Louis XIV : l'un noble, majestueux, magnifique, sage et réglé jusqu'à la rigueur, décent jusqu'à la solennité, représenté par le roi en personne, par ses orateurs et ses poètes en titre, par Bossuet, Racine, Despréaux ; il y a un autre siècle qui coule dessous, pour ainsi dire, comme un fleuve sous un large pont, et qui va de l'une à l'autre Régence, de celle de la Reine-mère à celle de Philippe d'Orléans 3... A mesure que
1. Cf. (La reine) avoit déjà assez de chaçjrin... d'avoir entendu presque toutes les nuits que le roi révoit tout haut de cette petite cateau [Hist. am., I, 226, France . galante); la femme... Qui fait le métier de donzelle (Ib., I, 238, ib.)\ Dieu le garde, ma pauvre enfant,... comment se portent mes petites fesses ? sont-elles toujours bien maigres? (Ih., I, 119); Hélas ! mon Dieu ! Von aperçoit, Làcherai-je cette parole? Que la dame avait la v... {Ib., I, 319, France galante); Ainsi tous deux couchés, nous nous baisâmes mille fois ; elle n'en vouloit pas demeurer là et cherchoit quelque chose de plus solide, mais de jna part, ce fut inutilement {Ib., I, 58, var.); pleurer comme un veau {Ib., I, 34); Fanchon, Qui de ses deux yeux de c... {Ib., I, 234, France galante;; étant soûls comme des c... {Ib., II, 391, ib.); Aux vents, pour moi, je fais prière De leur bien souffler au derrière {Ib., I, 234, ib.) ; elle dormoit... Qu'elle étoit belle encore dans ce silence, mais plus assez sans doute pour m'intimider, et cette fois j'osai tout lui dire : elle ne se réveilla qu'à la fin de mon discours ; mais son sourire me prouva qu'elle avoit tout entendu {Ib., I, 64-65) ; Angélie n'en fut pas ingrate; mais elle ne lui donna que l'usufruit de ce dont Amédée avoit la propriété {Ib., I, 93); il la mit dans le malheureux état qu'on peut appeler Vécueil des veuves {Ib., I, 92) etc.
Dans sa Correspondance, Bussy no craint pas non plus le mot propre (H', 172, etc.).
2. Même dans Eve ressucitée ou La Belle sans chemise (Colojîne, 1683, in-12), Eve n'est en chemise qu'à la dernière ligne du volume, et si ses aventures sont peu décentes, les termes sont convenables.
3. Je dois dire que malgré tout on trouve de temps en temps des mots qui étonnent : j'ai été surpris, par exemple, de lire dans Le Pays, au milieu d'un livre de galanterie, qui « respire l'air de la cour », des phrases comme : Mon Valet ronfle comme un cochon (40), ou pis encore : Je demeuray d'accord en moy-mesme,
s'avançait le règne, et que le monarque redoublait de rig^orisme, cette veine refoulée ne fît que rentrer et se répandre en dedans. . . les mœurs de la Régence existaient déjà sous Louis XIV » [Lundis^ I, 362-372, Sur les Lettres de Chaulieu).
Je n'ai pas à dire ici ce qu'étaient les mœurs et la vie scandaleuse de certains princes et grands seigneurs autour desquels des poètes, grands et moyens, ont vécu. Tout le monde sait qu'à la Cour même, où on étouffait sous l'étiquette et la bigoterie, certains membres de la famille royale éprouvaient le besoin de vivre et de parler librement. Madame (la Princesse Palatine) appelle fréquemment Madame de Maintenon de noms plus que vulgaires [Correspondance , trad. Jaeglé, 1, 120, Lettre du. 6 février 169o,etc.) ^. Mais il ne m'appartient pas de suivre la littérature libertine et gauloise dans son développement. D'autres s'en sont chargés, et l'on apprend sans peine, pour peu qu'on veuille le chercher, qui avait succédé à Théophile, à Chapelle, à Cl. Le Petit -.
^Même en mettant à part les livres de médecine 3, les manuels de confesseurs, des publications juridiques telles que le procès du marquis de Gesvres, dont la femme demandait l'annulation de son
quil y avoit bien des Belles qui auraient plus de raison de se cacher le nez, que vous n'en avez de cacher vos fesses. Si vous aviez vescu du temps cfu'à Syracuse on dédia
un Temple à Vénus aux belles fesses chacun vous y eut porté son offrande et vous
fut aller baiser au c... (31-32. Cf. dans VEspril de Cour, de Bary, la 11" conversation, De ia curiosité, p. 194, éd. 1781, Paris, deSercy).
Chez Madame de Maintenon, à Versailles, le curé Iluchon exhortait les dames à la charité en termes pleins de « sales équivoques » (Mémoires, éd. Busoni, 75).
Enfin, je ne voudrais pas prendre comme type des plaisanteries qui amusaient les {grands seigneurs l'histoire que rapporte Saint-Simon (VI, 121-122), où l'on voit le chevalier de Coislin faisant ses ordures au beau milieu de la chambre occupée chez une bourgeoise par son frère le duc de Coislin, tandis que ce dernier prenait congé et remerciait son hôtesse. Il ny a pas lieu pourtant d'oublier ces grossièretés.
1. Cf. ibid. : Monsieur m'a dit une nouvelle, à savoir que la vieille (M"" de Main- 'enon) est atteinte d'un cancer à la matrice. Quel bonheur ce serait (I, 109, 27 février
1695); la vieille g est crevée à Saint-Cyr, samedi passé, 15 avril i719, entre quatre
et cinq heures du soir [Mém., éd. Busoni, 81); il (le prince de Birkenfeld) a pris une coureuse pour héroïne... Ces gourgandines-là coûtent plus cher que quelqu'un de bien. Pour ce qui est de Fanchon, son prix est connu : elle coûte plus de mille pistoles, car le grand-prieur de Vendôme V entretient et il est très jaloux : on prétend quil la roue de coups quand il apprend quelque chose sur son compte ; il faut doue bien que les autres paient les coups (Correspondance, trad. Jaeglé, I, 24 i, Lett. du 13 novembre 1G99).
2. Cf. Bibliographie des ouvrages relatifs à Vamour, aux femmes, au mariage, par le C" d'I., Paris, Gay, 1864, 2" éd.
3. Encore le Journal des Sçavans (éd. de Hollande, 1666, p. 417) en rendant compte d'un livre de Deusingius : Genesis Microcosmi, seu de generatione Fœtus in utero, dit-il : « Il y a dans ce livre quantité de choses assez curieuses et qui meritcroient d'estre icy rapportées, si l'on n'avoit peur de choquer les oreilles chastes par des termes, dont il est permis de se servir dans les Escoles de Médecine, mais que la modeslie ne souffre pas ailleurs ».