CHAPITRE X
L'étiquette a la cour et dans le :\ionde. — L'influence de l'étiquette sur le langage ne s'arrêtait pas aux mots. Les choisir était bien, la politesse exigeait d'autres connaissances ^ Si de tout temps les rois imposèrent un cérémonial à leur entourage, jamais ce cérémonial ne fut plus sévère, plus minutieusement réglé qu'à la cour de Louis XIV. [À partir de la date où le roi se fixe à Versailles (1682) et s'entoure de plusieurs milliers de courtisans, un rituel rigoureux est établi pour tous les actes, toutes les paroles, tous les moments de la vie de cour, qui est réduite à une « mécanique » parfaite; Les plus petits services sont réglementés par des ordonnances, comme des affaires d'Etat : u La viande de Sa Majesté sera portée en cet ordre. Deux des Gardes marcheront les premiers, ensuite l'Huissier de sale, le Maître d'Hôtel avec son bâton, le Gentilhomme servant Pannetier, le Contrôleur Général, le Contrôleur clerc d'office, et
autres qui porteront la viande » (Dumont et Rousset, Cérénio-
nial, I, 432).
A l'imitation de la Cour, tout le reste de la société se meta codifier les formes extérieures auxquelles doivent être soumis les rapports sociaux. Chaque corps, chaque individu prétend à des égards et à des honneurs qu'il revendique comme un droit. Toute cérémonie est l'occasion de conflits de préséance qui entraînent des rivalités,
1, On connaît le gros recueil, intitulé : Le cérémonial français, ou description des cérémonies, rangs et séances observées en France en divers actes et assemblées solennelles... Recueilly par Théodore Godefroy, conseiller du Roy en ses conseils, et mis en lumière par Denys Godefroy, advocat en Parlement et historiographe du Roy (Paris, Cramoisy, 1649, 2 vol. in-fol.). Dans la préface l'auteur justilie son dessein qui est « dappaiser et terminer tant de débats qui surviennent chaque jour en matières de préséances. . . Ce qui rompt l'amitié et concorde, et dont arrivent souvent de grands inconvcniens, c'est quand les uns sont en différend avec les autres pour des prérogatives d'honneur; outre qu'il est de la justice et importe que chacun soit maintenu au degré qui luy appartient» (Avertissement, non i>aginé, S"'" page).
Une réglementation rigoureuse lui paraît donc nécessaire ])our mellrc lin aux querelles qui se multiplient à ce sujet.
(les violences, des procès. L'autorité publique intervient pour y mettre un ternie par des règ^lements qui fixent les droits et devoirs de chacun^L' « ordre », qjii fut une grande préoccupation des comtemporains de Louis XIV,; s'est introduit là comme partout ailleurs. Dans les simples rapports de particulier à particulier, on surveille aussi les formes. C'est l'esprit général du temps.
La société en effet est fondée, non sur le principe de l'égalité, mais sur le principe des distinctions, dont les « traitements » accordés sont un reOet. La grande préoccupation d'un^ individu est de marquer la distance qui le sépare de ses inférieurs^! Un homme qui sait son monde ne peut manquer aux égards dûs aux supérieurs sans blesser des orgueils et même des dignités ;lilne peut davantage exagérer le respect sans déprécier sa politesse et s'abaisser au-dessous de son rang. <( Quoiqu'on doive être civil, dit La Chétardie, il ne faut pas traiter tout le monde également. Il n'y a rien de si juste que la subordination » (l""^ part., 13S-6). C'était aussi l'avis de M™" de Sotenville : « Il faut qu'il y ait une subordination dans les choses » (Mol., VIII, 570). Boursault a mis la maxime en deux vers détestables :
Il faut selon les rangs, de la distinction, » Et Ton nomme cela subordination.
{Mots à la mode, se. 10).
\La politesse, ainsi comprise, comportait naturellement toute une casuistique, qui a amené à préciser le sens et la portée des titres et des formules à employer en chaque circonstancejj Qu'un maréchal des logis écrivît « en craie » sur un logis « Pour Monsieur un tel », au lieu d'y mettre simplement « Monsieur un tel », la chose était si peu indifférente que seuls les princes du sang, les cardinaux, les princes « étrangers ^ » gardèrent le droit que leur nom fût ainsi huche sur une préposition. Et les ambassadeurs conviés à Compiègne en 1698 demandèrent en vain la même faveur ~.
ILa question de savoir si Messieurs du Clergé, dans les cérémonies religieuses, seraient appelés ou non Messeigneurs par les jurés-
1. On désigne ainsi « ceux qui sont sortis d'une famille souveraine, qui se sont établis en France, et que le Roi lui-même a reconnus pour tels, comme les princes de la Maison de Loriaine, de Monaco, de Rohan et de Bouillon, et de La Trémouillc, qui sont toujours appelles Princes Etrangers, nonobstant qu'ils soient nés en France, et qu'ils y fassent leur séjour ordinaire,.... parce qu'ils ne peuvent pas succéder à la Couronne « (Dumont et Rousset, Cérémonial, I, 434).