‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 4)Chapitre 157 sur 189 · Bellegarde, Modèles de Convers., p. 364, Sur les études · texte numérisé non relu

Bellegarde, Modèles de Convers., p. 364, Sur les études

i. « La Nation Françoise aussi polie qu'aucune Nation, est encore dans cette espèce de barbarie, qu'elle doute si les Sciences poussées à une certaine perfectionne dérogent point, et s'il n'est jjoint plus noble de ne riensçavoir. Il (le marquis de l'IIôpital)cut si bien l'art de renfermer ses talens, et d'être ignorant par bien-séance, que

\Les femmes surtout « ne sont pas moins oblig^ées ci cacher les lumières acquises de leur esprit que les sentimens naturels de leur cœur, et leur plus grande Science doit toujours être d'observer jusqu'au scrupule les bienséances extérieures de l'ignorance jj (Fonten., Œiiv. div., III, 213) i. Les portraits de « femmes savantes » continuent à faire partie des livres qui ont pour objet d'enseigner l'art de vivre'-. Nous avons de M. de Vaumorièreun traité qui, venu de lui, peut être pris, mieux encore que les ouvrages d'un Bary, pour le code de lArt de plaire dans la conversation (Paris, Guignard, 1698, 3" éd.). L'entretien XX roule précisément sur ce sujet: « Quelles Sciences peuvent fournir des sujets de Conversation ? Ce n'est point la Théologie, déclare Eraste. — Je souffrirois encore moins les Mathemathiques, riposte Philemon. Dorante accepte la Morale, la Politique, l'Histoire, la Fable, la Poésie, les Relations des Voïages en un mot, les « Belles-Lettres » . Les Femmes peuvent en parler sans rougir de les avoir apprises, reconnaît Eraste. Passe aussi pour la Géographie. Mais il ne veut point que <( la connoissance de la Sphère fasse tout d un coup sauter une Femme de la Terre au Ciel » (316-320). Ensuite la conversation dévie sur l'histoire, sur la morale, et finalement il n'est aucune science proprement dite qui ne soit citée. Aussi, dans certains salons, les femmes du monde n'eussent-elles pas osé toujours avouer qu'elles savaient, comme disait M"'' de Scudéry, même ce que personne ne devait ignorer. |t Un jour, au cercle de la Reine Mer^ une femme de qualité dit par hazard le mot de vo^£lle^. Toutes les autres s'écrièrent dabord : Ah ! Madame, des voyelles ; et elles s'entredemandoient : sçavez-vous ce que c'est que des voyelles ? Ce pauvre mot fut renié par toutes les Dames de l'assemblée, qui n'osèrent dire qu'elles l'entendoient; et lLI n'y eut que Madame de Montauzier qui eut assez de courage pour avouer qu'elle sçavoit ce que c'étoit » j|de Callières, Bon et mauv. us., 126-7, v, Schenk, p. 16o) 3.

Il semble toutefois qu'il y ait eu plusieurs camps. Dès 1672, la science a ses maisons, en particulier celle de Condé ^ ; plus tard elle

tant qu'il fut dans le métier delà guerre, les gens les plus pénétrans sur les défauts d'autrui ne le soupçonnèrent jamais d'être un grand Géomètre» (Fonten., EL des Savants, OEiiv. div., III, 54).

1. Un de leurs maîtres. Carré, « ne les voyoit presque qu'avec les précautions usitées pour un sujet fort différent» {Ib., 214), et deux heures avant sa mort il fît brûler leurs lettres (Ih., 216).

2. J'en retrouve un jusque dans les Porlrnils sérieux, galands et critiques du sieur H. [P. Jacques BrillonJ, Paris, Brunet. 1696, p. 308.

3. Etait-ce à cause de la leçon que Molière avait empruntée à M. de Cordemoy pour la mettre dans « le Bourgeois gentiliiomme » ?

4 . « 11 y avoit (en 1672) encore alors des Conférences chez divers particuliers ; ceux

aura celle du duc d'Orléans. Il a étudié lui-même, il travaille avec Ilomberg, c'est déjà un « prince philosophe ». Et ceux qui ont vécu, comme La Bruyère, dans ces milieux, n'ont jamais donné dans les lieux communs vulgaires. En vain chercherait-on dans les Caractères des railleries contre les savants. C'est le parti contraire que l'auteur a suivi : « Chez plusieurs, dit-il, savant et pédant sont synonymes » (II, 80) . Avec quel dédain il parle de ces politiques qui croient un homme d'études incapable d'atfaires M II y a plus. Dans sa septième édition (1692), il fait à Lucile une admirable leçon d astronomie, pleine de chiffres précis, et où il introduit à dessein, sans aucun doute, des mots techniques tels que, sinus, parallaxe, contre lesquels les grammairiens du monde s'acharnaientj\

Mais cette opinion semble avoir été celle de la minorité. Il y a à cela des causes profondes et d'autres accidentelles. ^armi les premières il faut mettre en tête le respect de la tradition, l'insuffisance de l'éducation des collèges, oii les études scientifiques étaient nulles ou à peu près, la répulsion instinctive de ce milieu frivole pour des recherches dont on ne pouvait comprendre les résultats qu'avec beaucoup de réflexion et d'effort, une défiance aussi à l'égard de doctrines dont certaines touchaient au dogme et échappèrent à peine à des condamnations offîcielleSji

En outre, après la mort de Golbert, la situation de la science et des savants se trouva bien amoindrie. On les utilisa, et quelquesuns furent de vrais praticiens. Perrault, Roemer, Mariotte, Blondel, furent mis à calculer le tir des bombes . Thévenot étudia les aqueducs de Versailles, pendant que Mariotte mesurait la dépense d'eau des fontaines. La science ne perdit pas tout à ces travaux d'applications, mais les savants n'y gagnèrent pas en considération ; ils se trouvaient ravalés à des besognes d'entrepreneurs ; de grands seigneurs ne devaient point faire de différence entre eux et les « mécaniques ». D'autres raisons encore les rendirent plus tard suspects. Le cercle de Ph. d'Orléans est en une certaine mesure une réunion d'opposants, de libertins aussi.

quiavoieutle goût des véritables Sciences s'assembloient par petites troupes comme desespéces de Rebelles qui conspiroient contre l'if^norance et les prcjufcez dominaiis. Telles étoient les Assemblées de M. l'Abbé Bourdelot, Médecin de M. le Prince, et celles de M. Justel » (Fonten., El. des Sav., Œuv.div., III, 272-273). Le Prince de Condé avait dans son hôtel un laboratoire à l'usage de Martin, apothiquaire. Il avait souvent fait venir Régis, etc.

1 . « Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d'affaires ; je ne lui confierois l'état de ma garde-robe ; — et il a raison. Ossat, Ximenès, Richelieu étoient savants : étoient-il habiles? ont-ils passés pour de bons ministres'.' » (II, 84).

Les savants et le jionde. — Il faut bien dire en outre que le carac^ tère de la plupart des hommes de science explique l'aversion qu'éprouvait pour eux un monde dont ils ignoraient ou méprisaient les usages ^ Fontenelle nous a laissé un tableau de la vie de Morin. « Il se couchoit à sept heures du soir en tout tems, et se levoit k deux heures du matin. Il passoit trois heures en prières. Entre cinq et six heures en Eté, et l'Hiver entre six et sept, il alloit à l'Hôtel-Dieu, et entendoit le plus souvent la Messe à Notre-Dame. A son retour il lisoit l'Ecriture-Sainte, et dînoit à onze heures. Il alloit ensuite jusqu'à deux heures au Jardin Royal, lorsqu'il faisoit beau. Il y examinoit les Plantes nouvelles, et satisfaisoit sa première et sa plus forte passion. Après cela il se renfermoit chez lui, si ce n'étoit qu'il eût des Pauvres à visiter, et passoit le reste de la journée à lire des Livres de Médecine, ou d'Erudition, mais sur-tout de Médecine, à cause de son devoir. Ce tems-là étoit destiné aussi à recevoir des visites, s'il en recevoit, car on lui a entendu dire : Ceux qui me viennent voir me font honneur, ceux qui ny viennent pas me font plaisir, et l'on peut bien croire que chez un homme qui pense ainsi, la foule n'y est pas. 11 n'y avoit guère que quelque Antoine qui pût aller voir ce Paul » (Fontenelle, OEuv. div., III, p. 270, Elocfe de M. Morin).

D'autres vivaient de la même vie, Varignon, le P. Sébastien, Roberval, «. confiné au fond de son collège de Maître-Gervais et qui n'en sortait que pour remplir ses devoirs d'Académicien » et (( porter dans la Compagnie l'àpreté de sa parole et la rudesse de son caractère » ; La Hire, indifférent à tout ce qui n'était pas ses recherches: l'Académie des Sciences, celle de peinture, l'Observatoire et quelques autres corps dont les réunions constituaient son seul divertissement ; Michel Rolle, ancien clerc de procureur, puis maître d'écriture, qui n'avait aucune idée des devoirs de la société, et, en fait de ])onnes manières, n'avait appris que l'arithmétique et l'algèbre ; Bourdelin, le parfait modèle de ces médecins raillés par Molière, qui poursuivait de ses anathèmes les fanatiques partisans de la saignée ; Tauvry, élevé dans les disputes de la Faculté, qui mettait

1 . Ils vivaient retirés, dit Maury « se couchaient de bonne heure, se levaient tôt, allaient presque tous beaucoup à l'éf^lise et ne sortaient guère de la sphère d'occupations qu'ils s'étaient faite. Conséquemmcnt ils avaient peu de savoir-vivre, et apportaient dans la discussion i)lus d'entêtement que de liberté. A part cela, c'étaient des gens vertueux, à la façon du moins dont on entendait alors la vertu. Simples et réguliers dans leur vie, rigides dans leurs devoirs religieux, mais n'en étant pas pour cela moins rancuniers et moins envieux; d'une humilité parfois plate auprès des grands, travailleurs opiniâtres, mais n'ayant que rarement sur les choses des vues générales et

dans les discussions une ardeur qui fut fatale à sa vie »^, Parent, qui apportait si peu de ménag-ements dans la discussion, qu'on avait peine à le souffrir, même à l'Académie (Fonten., El. des Shv., 111,338).

Bref, en lisant les témoignages qui nous sont parvenus sur l'insociabilité d'hommes à qui la vie de société était restée étrangère, on s'explique la survivance de bien des préjugés, et on comprend les aphorisnies d'un Bary : « La pluspart d'entre eux [les savants] ne triomphent que sur la chicane de l'Ecole, et hors cette chicane, ils ont

la conversation si fade, qu'il n'y a rien de plus dégoûtant Quelques

peu propres que soient les Scholastiques à entretenir les Grands, ils le , sont encore moins à entretenir les Dames » [Convers. (/al., 181-183). La Bruyère, qui n'est pas suspect, n'en parle guère différemment : « La conversation d'un homme sçavant plairoit, s'il ne vouloit pas dire en un jour ce qu'il a été plusieurs années à apprendre j/, etc. 2. , Les Réflexions sur le Ridicule de l'abbé de Bellegarde reviennent cinq ou six fois sur ce caractère du pelant : « J'ai de la peine à deviner, pourquoi les personnes nourries dans les Collèges sont pour l'ordinaire peu complaisantes et impolies; la science qu'ils y puisent, ne devroit point faire un si mauvais effet sur leur esprit, qu'elle gauchit, au lieu de le redresser : Je crois que l'habitude qu'on y a de disputer toujours, et de se dire des injures en Latin, les rend féroces et incapables de céder et de plier leurs sentimens, pour s'accommoder à celui des autres. . . Ce qui fait que les Savans de profession sont si peu au goût des gens polis, c'est qu'ils n'étudient point le monde, et qu'ils ne consultent que leurs livres; une application continuelle à ce qu'ils ont lu, les rend distraits, et les enfonce dans eux-mêmes : A peine écoutent-ils ce qu'on leur dit; ils ne répondent que d'une manière languissante; les entretiens ordinaires ne leur paroissent pas assez relevez pour mériter leur attention : Ne vaudroit-il pas mieux savoir moins de Grec, moins de Latin, et ne pas s'enterrer avec les morts, pour apprendre à converser parmi les vivans ? » (34-35.) En somme Théodème est savant et honnête, mais « il manque d'agrément et de

élevées, ffardant souvent tous les ridicules des pédants de roUège, toute l'infatuation de gens qui ne vivent qu'avec leurs idées » [L'une. Acad. des sciences, p. 29).

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