Id.,IX
3. Il remonte plus haut et décrit en chemin La disposition de tout le corps humain ;
Parle à tort et travers de Vaisseaux et d'Organes, De Cartilages, d'Os, de Muscles et Membranes, Vertèbres, Glandes, Nerfs, Fibres et Filaments, Définit Apophise, Artères, Ligaments, Ce que c'est Mésentère, Ilipogastre, Alvéole, Balanus, Clitoris, Systole et Diastole, Que fait le Péricarde, où finit le Sternon, Que servent Pancréas, Méninge, Epiploon, Epiglotte, Larinx, Prostates, Pannicules, Les tuniques de l'oeuil, du ponlmon les Valvules. Et je pense, ma foy, qu'il n'eust finy jamais, Sans qu'à force d'argent, voulant avoir la paix. J'ordonne à mon valet, qu'il fouille en ma pochette. Dorvaux, Sut. de Furetière contre les Médecins, dans le Bull, de la Soc. fr. d'Hist. de la Méd., Juin 1910, p. 239.
4. Cf. De quelle espèce ctoit le médecin Qui vous a visitée? Etoit-il dogmatique, Etoit-il méthodique, étoit-cc un empyrique ? (/6., II, b).
Eclaircis ta matière à mon individu.
A ma mémoire active à comprendre la chose,
De sa voix attractive incorpore la cause,
Articule tes mots, et divulge le fait ;
Puis après de la cause on descend à Teffet.
— Déduis ta malencontre en manière succinte — * .
Les mots de science et les théoriciens. — Les théoriciens, arbitres du goût, Bouh^urs en particulier, nous ont dit aussi et répété leur horreur du mot pédant ou d'apparence pédante: calvitie ou aptitude, atrabile ou système. \ Il ne faut pas que, par des termes qui sont rudes pour leur bouche, les dames alfectent de paraître un peu trop géographes. Je leur abandonne climat, zone, détroit et quelques autres; mais je ne veux point qu'elles me viennent ellVayer par des longitudes et des latitudes "^ (Vaumorière, Art de plaire, 320) 2.
Parmi les grammairiens qui comptent, on a souvent mis Ménage à part, comme si sur ce point il s'était séparé de ses contemporains. L'éloge n'est pas mérité, il vient des préjugés qui courent encore contre celui qu'on soupçonne d'avoir été le prototype de Vadius. Ménage, à propos des mots techniques, ne dit rien que n'eût dit avant lui Gicéron, qu'il cite du reste. Dans un discours de physique, l'auteur a pu ns&Y à' atrabile , qui est un terme de son art ; mais s'il eût dit à une Dame, « dont il ust esté Médecin : h' atrabile domine en vostre tempérament,... il auroit sans doute mal parlé » (0., II, 137). On voit jusqu'où va sa tolérance, une consultation même ne souffre pas de mots du métier, pas plus qu'une conversation. C'est une règle identique qui est appliquée aux vers de Malherbe, à propos d'un mot d'une science pourtant répandue, celui de Pléïades{Obs.s. Malh., Il, 191 ) : « Gomme les finesses de l'Astronomie sont connues de peu de personnes et que nous fesons nos vers particulièrement pour les Gavaliers et pour les Dames qui n'entendent pas ces finesses, je croi que nous devons user aujourd'hui sobrement de tous ces Termes d'Astronomie, et que nous ne devons employer dans notre Poésie que ceux qui sont connus de tout le monde ». Si on en croit le Menagiana, notre critique est allé plus loin et a déclaré qu'on ne pouvait rien trouver « de plus heureux ni de plus poétique, que l'expression dont se sert un auteur (Gh. Perrault) dans un Poëme sur Louis le Grand, pour dire que les Anciens ignoroient la circulation du sang ». Et voici cette trouvaille : l'antiquité « ignoroit jusqu'aux routes certaines Du Méandre vivant
î. A. II, se. 11 ; cf. a. III, se. 8 et 10.
2. Tout eeci n'empèehe point, bien entendu, de rappeler à l'ordre celui qui confond hypochondre et hypochondriaque [Def. du po. her., 17).
qui coule dans les veines ». N'est-ce pas là le type de la périphrase ? (Voir le Menaffiana, II, 5).
Il y a un endroit où il semble qu'Alemand soit plus juste, et voie nettement qu'en certains cas le mot savant n'est pas déplacé. C'est à propos d'une dispute entre Ménage et Bouhours au sujet du mot amphore, employé par l'abbé de MaroUes dans une traduction d'Horace. Cette traduction, dit-il, n'est pas pour les servantes et les harangères, et il est impossible, en pareil endroit, de se servir d'aiguière^ pot à eau, bouteille, flacon [G. civ., 132 et suiv,). Ne serait-ce pas abuser du texte que d'en tirer une conclusion quelque peu générale ? Si. Il y a à peu près entente des grammairiens de cour sur ce sujet.
Le vengeur de Perrot d'Ablancourt reproche à la Houssaye ses mots techniques (p. 22). Andry, qui vient d'être professeur de collège, et qui sera le prince des Diafoirus, n'a pas assez de mépris pour le mot de collège, ou entre il ne sait quoi de bas. En ces sortes de lieux on ne se polit point, au contraire on y contracte des défauts ridicules, c'est pourquoi ces termes : gens de collège, langage de collège sont méprisants, disent les Reflexions (19 ; cf. S'-Réal, de la Critique, 235). Andry ajoute dans la Suite des Remarques (207) : « Rien n'est de plus mauvais goût que de mettre des mots latins dans une phrase françoise pour remplacer un mot qu'on ne trouve pas ».
Si l'on veut connaître de quelle façon un homme instruit doit parler science dans les salons, il n'est que de consulter Bary : « Lorsque les matières tombent sous Tintelligence de tout le monde, je ne faits point parler selon leur caractère, ceux qui composent ordinairement nos Entretiens. Un Médecin, par exemple, ne doit pas parler médecin, quand par des expressions familières, il peut estre nettement entendu ; l'on ne s'assemble pas pour les mots. Ton s'assemble pour les choses ; et outre que la présence des Dames doit bannir le langage des Maistres, ceux-mesmes qui sont sçavans, n'ont pas tousjours les idées présentes de tous les termes de l'Art, et c'est jetter quelquefois un bel Esprit dans la confusion, que deluy parler Ecole » [L^ Esprit Cur. ou les Convcrs. galantes, Préf., a 3 v"). C'est dans ce sentiment que de Gallières, arbitre de toutes les mondanités, écrit : ^ Les mots sçavants qui sentent le Grec et le Latin doivent être suspects à tous les gens du monde, et ils attirent sur ceux qui les disent un air pédant, quand il y en a d'autres plus simples et plus connus pour exprimer les mêmes
choses M [Du Bon et du mauv. us., 140; v. Schenk, p. 130). -- La honte du mot technique devient une sorte de distinction sociale il « Un galant homme ne laisse jamais deviner par ses discours qu'il ait une profession particulière, et c'est ce qu'un homme d'esprit a bien exprimé en disant qu'un honneste homme n'a point d'enseigne », Sur une modeste phrase de Boileau : Tay fait originairement cette traduction pour rn instruire, Desmarets observe : ce II suffît de dire que ce grand mot, originairement , qui ne convient point en ce lieulà, est bizarre, choquant, et mesme ridicule » [Def. du po. lier., 71), La doctrine est générale. Pour trouver des hérétiques, il faut chercher parmi ceux qui sont à part et en dehors du mouvement littéraire ~.
1. C'est de la même façon que l'abbé Bordelon dira : « C'est parce que l'on doit parler intelligiblement, que les termes de l'Art qui ne sont pas dans lusage ordinaire du monde, me paroissent hors de leur place, dans de certaines conversations familières : j'aimerois mieux qu'un Médecin y dît, seigner que phlebotoniiser » (La Langue, 14).
2. Livet a cité un pocme du P. Pierre de S'-Louis (P. de Vauréas) qui naïvement nous montre son héroïne au fond de sa Baume, étudiant sur son crucifix et en apprenant tous les arts. L'exemple est d'une naïveXé curieuse et rare, rien de plus. L'auteur n'est vraisemblablement pas rebelle aux idées courantes, il les ignore.
C'est ainsi qu'elle trouve en cette Tragédie, De toutes les vertus une Encyclopédie, Et c'est sa discipline, et tous ses châtimens, Qui lui font commencer ces rudes Rudimens. Mais dans l'obscurité d'un Ciel cimmerien, Ce qui la fait trembler pour son Grammairien, C'est de voir, par un Cas, du tout déraisonnable, Que son amour lui rend la mort indéclinable ; Etqu'actif comme il est, aussi-bien qu'excessif, Il le rend à ce point, d'impassible, Passif. O que l'amour est grand ! et la douleur amere. Quand un Verbe passif fait toute sa Grammaire,
Pendant qu'elle s'occupe à punir le forfait. De son tems Prétérit, qui ne fut qu'Imparfait, Tems de qui le Futur reparera les pertes. Par tant d'alïlictions et de peines souffertes, Et le Présent est tel, que c'est l'Indicatif, D'un amour qui s'en va jusqu'à llnfinitif. Puis, par lui Optatif : « Ah pli'ità Dieu, dit-elle, « Que je n'eusse jamiiis été si criminelle, « Ou que mon crime nu moins se trouvât effacé, « Pour pouvoir appaiser mon Dieu tant offensé.
Après tous ses progrès, elle se glorifie
De vaquer toute entière à la Philosophie,
Sous ce divin Régent, et sage Professeur,
Dont la Chaire est la Croix que tient ce Défenseur,
Qui défend, et soutient des Thèses admirables.
Contre ses ennemis, les plus considérables,
Ou le voyant si bien combattre et triompher,
Marie apprend de lui, l'Artde philosopher,
Art qui n'est pas conmiun, et pratique nouvelle,
(/..( Miigdeleine au désert, p. i3, 4 i, 45), Je ne crois pas qu'on trouvât dans la suite de l'œuvre oratoire de Bossuet les mots médicaux dont il n'a pas craint d'user dans le Sermon sur la Conception de la Vierge.
J'ai joint la langue des arts à celle des sciences, pour me conformer à l'usage du temps. Les mots des « mécaniques » pourraient aussi être réunis aux mots bas. Mais ceux qui les excluent et ceux qui les recueillent, ont l'habitude de grouper, comme je le fais, ces divers éléments du langage technique. [Arts et sciences sont pour eux à peu près inséparables. Un mot comme paysagiste est exclu au même titre (\\i hétérogène, quoiqu'il n'ait rien de latin ni de grec. Le jour de la réception de M. de Pérefîxe, La Mesnardière qui avait risqué ce mot dans la Chambre du roi et qui en avait été relevé, avait par ordre consulté l'Académie, qui tout d'une voix avait déclaré u paysagiste » du jargon (nous dirions de l'argot) des peintres. « Dès lors, conclut Bouhours, il sera à sa place dans les Entretiens sur les vies et sur les ouvrages des plus excellens Peintres. Mais il n'est pas permis k une personne du monde d'employer paysagiste dans les conversations ordinaires ou ù un écrivain de le mettre dans les livres qui ne traitent point expressément de peinture.! Il faut alors s'expliquer d'une manière qui ne sente point le jargon de l'art, et dire par exemple: C'est un peintre qui travaille en paysages, qui ne fait que des paysages, qui s'entend en paysages » ^. Il en est de même pour « tous les termes d'Arts qui ne sont pas reçeîis généralement, et que le commun du monde n'entend point : on doit s'en abstenir dans le discours familier et encore plus dans les livres qui sont écrits pour toutes sortes de personnes ». Un matelot « qui raconte à d'autres Matelots un combat naval ou un naufrage, » peut « charger son récit de tous les termes de marine » ; mais « un Historien ou un faiseur de Pielation » qui veut être entendu, ne peut « remplir son livre de termes particuliers tout marins » ; qu'il les remplace par « d'autres... qui soyent intelligibles à tout le monde ». Il en est des termes de guerre comme des termes de marine, .c Un Historien qui feroit la
1. Le mot est dans Hich., Fur., A. et A^. II. D. T. ne l'a pas signalé avant Fclibien
description d'un siège, comme un Officier la feroit après la prise de la ville, pécheroit asseûrement contre les règles de l'Histoire, qui ne demande pas un si grand détail, ni des termes si propres de l'Art » {Suit., 83-87; cf. Rosset, o. c, 42) ».
[En théorie, depuis Vaugelas, cette séparation du vocabulaire technique et du vocabulaire ordinaire était généralement admise par les théoriciens du style : « 11 faut préférer, dit Bary, les circonlocutions aux termes de lart, lors qu'on a affaire à des ignorans, à des femmes, à des gens qui ont l'esprit vuide, et les oreilles voluptueuses » (Bary, Secr. de nnstre Lang., 44). Même devant des hommes cultivés, on évitait le mot spécial.; Brossette avait prétendu que Boileau avait eu tort de se servir de « son principal » au lieu de « sujet ». Son ami lui répond: « J'ai eu tort, ditesvous, de ne pas employer les termes [de la musique] dans la description que Longin faict de la périphrase ; mais est-il possible que vous me fassiés cette objection après ce que vous avés lu dans mes remarques... Par la manière dont j'ay traduit, tout le monde m'entend, au lieu que s'y j'avois mis les termes de l'Art, il n'y auroit que les Musiciens proprement qui m'eussent bien entendu * ». A r« Académie des Orateurs » on entendait une autre cloche. Pour Sourdier de Richesource, comme autrefois pour Ronsard, les termes techniques sont « les meilleurs, estans propres » [Les plaisirs de la Lecture, § Xlll). Si on emploie comme termes d'art « des Expressions estrangeres, soit Grecques, soit Latines », c'est « non seulement à cause qu'ils nous manquent en François » mais « pour obliger ceux qui aiment les Langues, s'estans donné la peine de les apprendre », et pour exciter la hardiesse des gens compétents à ne point craindre d'en emprunter, même en les francisant un peu. Tels sont des mots comme Païsagiste, Fleuriste, Oculiste, Juriste,
1. Corr. (leBoil. et Bross., CLIV, p. 280, 7 janv. 1709. Cf. « Il est bon d'estre piqué de la Science universelle, et l'esprit n'est pas raisonnable, s'il n'est sensible à cet éguillon, mais il ne faut pas pour cela sçavoir tout. Il est de ces Arts mécaniques qui sont indignes de l'honneste homme, un Philosophe Savetier seroit joiié des Sçavans, et un Prince qui meneroit la charuë feroit un exercice indigne de sa puissance. Quoy que l'Alcoran vueillc expressément que les Empereurs Ottomans travaillent aux jardins età d'autres œuvres mécaniques; ainsi que nostre Auteur qui veut estre de tous Métiers, s'en aille à Constantinople, sans demeurer à Paris, où il est insiiportable, parce qu'on n'y peut souffrir un esprit mercenaire, qui n'écrit que pour gagner sa vie, renversant la nature de la Science, qui veut qu'on travaille d'esprit, et non du corps. Je ne sçay qui conseille cet Auteur, mais il s'expose à une belle amende, car par malheur, si les Tailleurs, les Merciers, les lîrodeurs, et les Cordonniers, suivis d'un nombre d'autres Métiers, presentoient leurrequeste, il seroit fait défence à ce personnage qui la fait faire aux autrer^, d'entreprendre sur leurs droits. Peut-être aussi aurat-il fait quelque concordat avec ces sortes d'Artisans, pour avoir permission de donner au Public la mesure et le plan de toutes les modes « {Mercure réprouvé, 136-138).
Timpaniste, Humaniste, Philologiste, Légiste, Organiste, Symphoniste, Chimiste, Alchimiste ; des dérivés comme Timpanisation, Symphonisation, Légalisation ; des verbes comme Fleurdeliser, Castoriser, Timpaniser, Humaniser, Royaliser, C ardinaliser , Evangeliser, Panegyriser, Eterniser, Légaliser. Mieux vaut, conclut-il, en user de la sorte que d' « employer des termes généraux », ou « d'user de circonlocutions ou trainée de paroles qui ne sont pas d'usage à la Table des Auberges de jeunes gens, ny dans le bain des grandes rivières lors qu'on se noyé, où il n'y a point de temps à perdre, et où le Laconisme le plus sec, le plus succint et le plus court n'est toujours que trop long ». [Des plaisirs de la Lecture, Préf., § XIII). Dans ses Cours, il hasarde verbe auxiliarisé, historien éphémériste, épitomateur, etc. [Prise de Fribourg, 123 et î)l). Cependant, en réalité, lui aussi traduit par des périphrases et rejette des mots qui « sentent la hàle » *.
TLa Bruyère avait à ce sujet des idées fort larges. Il aimait, comme Molière, à adapter le langage aux milieux.' Il fait usage avec sûreté et goût des mots de métier : « Le marchand fait des montres pour donner de sa marchandise ce qu'il y a de pire ; il a le cati et les ■faux jours afin d'en cacher les défauts, et qu'elle paroisse bonne ; il la surfait pour la vendre plus cher qu'elle ne vaut ; il a des marques fausses et mystérieuses, afin qu'on croie n'en donner que son prix, un mauvais aunage pour en livrer le moins qu'il se peut ; et il a un trébuchet, afin que celui a qui il l'a livrée la lui paye en or qui soit de poids » (I, 260). Jl raille même l'indifférence et l'ignorance où se tiennent les gens de cour i « On s'élève à la ville dans une indifférence grossière des choses rurales et champêtres ; on distingue à peine la plante qui porte le chanvre d'avec celle qui produit le lin, et le blé froment d'avec les seigles, et l'un ou l'autre d'avec le méteil : on se contente de se nourrir et de s'habiller. Ne parlez à un grand nombre de bourgeois ni de guérets, ni de baliveaux, ni de
1. «... dont le Publiai vu le détail véritable. Le terme, détail, estbonasseu[re]nient, et la Métaphore est fort parlante ; mais nous advertissons les jeunes Orateurs qu'ils ne doiventpas en abuser, et lors que les termes simples ou propres sont de bongoust et dusage commode et agréable, comme récit, nous les exhortons de les préférer aux métaphoriques, comme celuy de defae'i qui sent tropson Marchand, et sa hâle» (Riches., Prise de Fribourg, 37).
Richesource traduit le mot légaliser : c'est-à-dire « autoriser un acte public, et le rendre authentique, en le revestant des solemnitez et formalitez de la Loy ou des Ordonnances » (Des plaisirs de la Lecture, Préf., § XIII v).
Cf. Lamy: « cet endroit (une description) n'a-t-il pas un grand airdérudition? Et r.\cteur ne se connoît-il pas bien à ce qui est marque par ce terme ? Je voy bien que si un Tapissier lui faisoit le détail des diverses nuances d'une tapisserie, et des divers tissus dont elle est composée, il n'heziteroit pas à le prendre pour un homme d'érudition, et passeroit même jusqu'à l'accuser d'en faire parade » {Rhetor. Irak., 153).
LA lANGUE DES ARTS ET LA LANGUE DE COUR 427
provins, ni de regains, si vous voulez être entendu : ces termes pour eux ne sont pas François » (I, 295). ]^e qu'il redoute, c'est moins le pédantisme des spécialistes que celui des hommes qui font mine de l'être : « Avec cinq ou six termes de l'art, et rien de plus, l'on se donne pour connoisseur en musique, en tableaux, en bâtiments, et en bonne chère : l'on croit avoir plus de plaisir qu'un autre à entendre, à voir et à manger ; l'on impose à ses semblables, et l'on se trompe soi-même » (I, 331). La difficulté était de marquer la limite. En certaines matières, par exemple en matière de guerre, les mots de métier devenaient rapidement vulgaires', tandis qu'ailleurs, le lexique presque entier de l'art demeurait étranger aux profanes.
Le langage technique et les lexiques de la fin du siècle. — Il s'engagea à ce propos un grand débat à l'Académie X En 1680, Richelet avait exclu un grand nombre de termes des arts ~ : catégorie^ concomitance, crédibilité, dogmatiquenieprt, énergie, individu, ineptie, pléthore, suavité, concupiscible, inextinguible, intrinsèque, irascible, lénitif, ocôulte, sehsitif.XJ Académie fait plus, elle écarte systématiquement de son Dictionnaire les mots xL'arts et de sciences qui entrent rarement dans le discours (Préface) ^ Les réservait-elle pour un recueil spécial ? C'est fort douteuxLjEt il est probable que l'idée du Dictionnaire des arts et des sciences de Thomas Corneille, qui fait suite au sien, ne vint que plus tard, inspirée par la concurrence
1. Regnard amuse son public en brouillant les tei-mes militaires et maritimes : « Le combat commença par les tambours ; à l'instant nous fîmes avancer nos vivandiers : les ennemis, voyant cela, détachèrent cinq escadrons de leurs meilleurs voiliers. Oh ! c'était là où nous les attendions ; car aussitôt on lâcha toutes les galères pour enfoncer leur demi-lune... Après cela, la mousqueterie, pif, paf. Ah ! je suis mort... les brûlots... les canons... les trompettes, qui étaient chargées à cartouches ; pan, bedon... don... ; les... Je ne saurais vous dire le reste; car la fumée du canon m'empêcha de le voir» (Filles err., I, 11). Cf. « ..J'en connois qui ne citent que Bastion, Demi-lnne, Contrescarpe, et Chemin-couvert; qui font des descentes dans le Fossé, qui vontàrAssaut,et tout cela, comme vous jugez bien, sur un bon fauteuil, dans une ruelle, et fort à leur aise » (Vaumorière, Art de plaire, 363). « Nos Dames peuvent savoir ce que c'est que mettre à la voile, cotoïer, mouiller, et le mot de manœuvre... Je ne trouverois pas mauvais, que mon Epouse parlât d'un vaisseau démâté, mais je ne lui conseillerois j)as de dire qu'il seroit desagréé : Quelle m'avertisse qu'on a vu ce bâtiment à la hauteur de lîrest, j'y consens, mais qu'elle ne m'aille pas étaler les mots de Sud-Oilest, et ces autres noms de Vents, qui étourdissent les gens >> (//)., 364).
2. Il ne faut pas croire que les mots d'arts soient absents tout à fait de son Dictionnaire. Un assez grand nombre de traités spéciaux avaient été dépouillés. Ils sont énumérës dans la Table alphabétique des abréviations.
3. Voici quelques exemples de mots d'arts qui sont dans Furetière, et que l'Académie rejette dans le Dictionnaire de Thomas Corneille ; caecal, cambiste, capsulaire, contact, corporifler, décanat, déficit, désopilatif, dispensaire, éthopée, évolution, excentricité, filtration, granulation, horaire, hygromètre, intersection, phlébotomie.
Quant aux sens techniques que peuvent avoir les mots usuels, elle ne suit aucune règle, tantôt elle les enregistre, tantôt elle les écarte.
de Furetièrej En tout cas, le Dictionnaire officiel les excluait de parti pris du corps de la langue d'usag-e.
Furetière ne pouvait pas manquer de soutenir l'opinion inverse. Les mots des arts et des sciences, c'était son domaine propre, la raison d'être ou au moins le prétexte de son travail. Eux seuls justifiaient l'auteur de l'accusation de concurrence déloyale portée contre lui. D'autre part, pour expliquer que son dictionnaire spécial contînt les mots ordinaires, il lui était indispensable de démontrer qu'aucune démarcation ne sépare les catégories des mots, que les mots vulgaires sont fréquemment employés avec un sens technique, et que les mots techniques font partie intégrante de la langue vulgaire. Une fois ces principes posés, il était à peu près inévitable qu'au cours de la polémique, il prît violemment parti contre le mot général et vague, contre le mot usé et vulgaire. La vraieraison de la répugnance que les mots des arts inspirent à l'Académie, est, suivant lui, l'ignorance où sont ses confrères de toute cette portion de la langue, et il entasse, pour la mettre en lumière, anecdotes sur anecdotes. L'authenticité de la plupart d'entre elles n'est rien moins que certaine^. « Le Dictionnaire..., dit-il, souffre de l'ignorance de ceux qui sont jaloux de voir emplo^^er des mots qu'ils ne connoissent pas et qui les condamnent avec un grand éclat de risée dés qu'ils en doutent le moins du monde... J'ai tâché
1. « Il arrive bien souvent que les choses se discutent d'une manière bien ridicule, comme il arriva au mot de refraction, qui est à la vérité un terme d'optique, que les bourj;^eois et faiseurs de bouts-rimés ne sont pas obligés de sçavoir. Quand j'en eus donné la définition ordinaire, qui est l'action d'un rayon de lumière rompu et brisé quand il passe par des milieux de différente densité, comme sont l'air, les verres des lunettes, etc., tous les autres confrères qui ne sçavoient ce que c'est, me la contestèrent pendant plusieurs séances. L'un dit que la refraction étoit un synonime de refleclion, parce qu'il falloit que les rayons de lumière fussent rompus pour se refléchir; d'autres dirent que cétoit im terme d'arithmétique, où l'on parloit souvent de fraction, que c'en étoit une subdivision, ou une fraction de fraction; un autre ajouta qu'on le pouvoit dire de toutes les secondes ruptures, et que c'étoit l'état d'une chose Ijrisée par deux fois; un autre dit que ce mot pouvoit venir de refractaire, et que l'action d'un corps opaque qui refléchissoit la lumière, étoit en quelque façon rebelle et contraire à son action naturelle, mais il fut silïlé avant que de pouvoir soutenir son opinion. Enfin, il fut conclu qu'on mettroit à la marge du mot, a enquerre, et après plusieurs enquêtes ma définition fut confirmée. On peut juger de la beauté des autres conférences par ces échantillons » (Furet., Factiims, I, 228).
« M'" Mezeray se chargeoit de consulter le maître-garçon de Racicot, son Apotiquaire, et le clerc de son Procureur, quand il y avoit quelques mots qui regardoient la Pharmacie ou la Pratique; et ces gens-là ont eu plus de ])art au Dictionnaire que beau coup d'Académiciens dont les noms sont dans la Liste. Par exemple, quand il a été question de définir un état major d'armée, M' de Lavau a été député vers M"^ le Maréchal de Vivonnc, pour sçavoir ce que c'étoit. On a député aussi M"^ le Marquis son frère, pour apprendre ce que c'étoit qu'une compagnie d'Ordonnance. Je leur ai l'obligation d'avoir confirmé les définitions que j'en avois apportées, qui n'avoient pas pu passer par mon seul suffrage » (Id., //)., I, 184, 2""' pagin.).
LA LANGUE DES ARTS ET LA LAiNGUE DE COUR 420
de les guérir de Terreur où ils sont de croire que sous ombre qu'ils ont appris leur Langue maternelle de leur nourrice, ils sçachent pour cela toute la Langue Françoise, et qu'ils aient droit de rejetter tous les mots qu'ils n'entendent point : parce qu'il est vrai de dire que le plus habile homme ne sçait que la moindre partie de la Langue de son Païs. 11 est certain qu'un Architecte parle aussi bon François, en parlant de plintes et de stilobates, et un homme de guerre, en parlant de casemates, de nierions et de sarrasines, qu'un Courtisan en parlant d alcôves, d'estrades et de lustres; un Avocat qui a des termes particuliers de pratique, pour lesquels l'Académie a une prodigieuse aversion, ne laisse pas d'expliquer sa pensée en la Langue de son païs : et cela est si vrai, que quand le Roi veut faire des Ordonnances et des Reglemens sur ces matières, il se sert des termes de cet art, sans qu'on puisse l'accuser de parler une Langue barbare.
« Cette ignorance de la plupart des mots de la Langue, est ce qui a donné une grande étendue au mot de chose dont on se sert pour expliquer tout ce dont on ignore le nom. Cependant il n'y a rien dans la nature et dans les ouvrages de l'art qui n'ait son nom propre que la plupart des gens ne connoissent pas. Ainsi quand un Bourgeois A^eut parler de ces grosses séparations de pierre qui se voient dans les vieux bâtimens : s'il ne sçait pas le nom de manteaux, que les Architectes leur donnent, il dira grossièrement : ces choses de pierre étoient bien vilains. Un Mathématicien^ pour parler de l'appuy d'un levier, a recours au Grec, et l'appelle hypomoclion, parce qu'il ne sçait pas le nom françois que lui donnent les ouvriers qui l'appellent oi^gïieil, et ainsi des autres » (Faci., I, 188-189, jre pagin.).
Au nom de l'Académie, on répondit par des plaisanteries sur les mots barbares :
Voulez-vous de nôtre Héros Peindre le pouvoir sur les flots ; Le voulez-vous armer du foudre Qui réduisit Alger en poudre ?
Usez de ces mots : galeban, Nolis, siphon, ebe, jussan, Horque, charpartie, hansiere, Javeau, lamaneurs, sivadiere, Basbord, vareck, rum, gord, rubord, Stibord, extribord, dextribord ;
Beaux termes qui dans un poëme Le rendent d'un mérite extrême '.
Laissons de côté ces racontars et ces papotages. Il y avait bien deux doctrines en présence, L'une était celle de l'Académie : Elle avait jugé qu'elle ne devait pas mettre dans son Dictionnaire les vieux mots qui sont entièrement hors d'usage ni les termes des Arts et des Sciences qui entrent rarement dans le discours, ^ais « en bannissant de son Dictionnaire les termes des Arts et des Sciences, (l'Académie) n'a pas creu devoir estendre cette exclusion jusques sur ceux qui sont devenus fort communs, ou qui ayant passé dans le discours ordinaire, ont formé des façons de parler figurées ; comme celles-cy : Je luy ay porté une botte franche. Ce jeune homme a pris r Essor, qui sont façons de parler, tirées, l'une de l'Art de l'Escrime, l'autre de la Fauconnerie. On en a usé de mesme a l'esgard des autres Arts et de quelques expressions tant du style Dogmatique, que de la Pratique du Palais ou des Finances, parce qu'elles entrent quelquefois dans la conversation » [Acad . , Pref . , 4"^ page). L'autre était celle de Furetière : « Les termes des Arts et des Sciences sont tellement engagés avec les mots communs de la Langue, qu'il n'est pas plus aisé de les séparer que les eaux de deux rivières à quelque distance de leur confluent » [Fact., I, 20). r Après 1694, il est visible que certains théoriciens sont un peu embarrassés et se contredisent ; ainsi Renaud, dans La Manière de