Voulez-vous de ses bâtiments
Et de ses pompeux monuments Laisser à la race future Une surprenante peinture?
Employez-y le bois canard, Le bois bombé, le bois pelard, Le mesolabe, la graitie, Le hourder et la segrairie, La mezzanine et le mesplat, Ou tout y sera fade et plat.
De sa race toute divine,
Voulez-vous vanter l'origine ?
N'oubliez pas tout l'attirail :
Ny hamade, ny le mezail ;
Mettez dans des phrases expresses
Nazail, nille, nigle, ogesses,
Guipes, heurte, d'autres encor
Que vous verrez dans son trésor.
(Fur., Fact., II, 285-286).
On n'était pas non plus à court d'anecdotes : Furetière était allé, disait-on, chez un vinaigrier pour savoir de lui tous les mots particuliers aux vinaigriers et aux faiseurs de moutarde, cet homme l'avait pris pour un « monopoleur », et l'avait voulu battre (Id., Ib., II, 233).
LA LANGUE DES ARTS Eï LA LANGUE DE COUR 431
parler^ qui n'accepte qu'à contre-cœur les mots techniques, et là où on ne peut absolument s'en passer. 11 blâme bien l'usage des termes généraux, qui marque, dit-il, la stérilité de l'esprit jet la disette des mots dans celui qui parle. Il ajoute même : « Pour les mots consacrez en fait de la Religion, des Siences et des Arts, ce seroit une fausse délicatesse et un scrupule vicieux que de n'oser les emploier là où il est nécessaire ; par exemple de n'oser dire les Actes des Apôtres^ quand on parle de l'Histoire des Apôtres composée par saint Luc ; de n'oser dire Raréfaction en matière de Physique, Attitudes en matière de Peinture ». 11 rapporte ensuite et approuve l'avis de Furetière que ces termes « bien loin d'être barbares, sont tres-françois » quand ils sont appliqués à propos. Mais hors de propos, « rien n'est si dur aux oreilles délicates... En outre, il faut savoir choisir et placer ces sortes de termes avec beaucoup de discrétion et de jugement, de peur de paroître Pédant, lorsqu'on prétend quelquefois étaler une vaste érudition » (117-118). Il y a des gens qui ont le goût si gâté, l'esprit si mal tourné, qu'ils ne croiraient pas parler en philosophes, en théologiens, en mathématiciens, etc., s'ils n'usaient de termes « qui sentent bien plus le barbare et le Canadois, que l'homme poli et le François civilisé ». Ceux qui se plaignent en cela de la pauvreté de notre langue se trompent, le français abonde en toutes sortes de termes, il ne laisse jamais court, il permet de dire tout ce qu'on veut. « Nôtre Langue, comme la Reine des Langues, a une infinité de magasins et de trésors » mais ils ne sont pas ouverts à tout le monde, et tout le monde ne sait pas y puiser .
Renaud cite ensuite quelques exemples d'auteurs qui ont su être délicats, naturels, fleuris, dans ces matières : M. de la Chambre, dans ses Traités des Passions, de la Lumière, du Raisonnement des Bêtes, etc.. M. de Cordemoi, dans le Discours Physique de la Parole et le Discernement de VAme et du Corps. Il cite encore la Logique de Port-Royal, celle de M. Mariote, la Physique de Rohault, les Méditations de Descartes, etc.. En somme « il y a des mots consacrés aux matières de l'Ecole, dont ce seroit une fausse délicatesse de s'abstenir, et dont on doit se servir sans scrupule, aux endroits où ils sont atachés ». S'ils sont obscurs, il faut les éclaircir, en prenant comme exemples les grands philosophes modernes. Mais il ne faut point imiter le Barbon de Balzac qui faisait « un très-méchant usage des termes de l'Ecole ». A quoi bon .se répandre dans une infinité d'expressions mystérieuses quand il s'agit d'un sujet que la Nature elle-même semble présenter à nos
yeux pour nous le faire voir sans aucune peine? A quoi bon les termes pompeux et « abstrus » d'une étrange métaphysique ? Gela est bon pour un Pédant, entêté des manières de TEcole, qui veut faire de l'esprit et passer pour un Docteur, mais qui ne fait que prouver son manque de jugement [Man . déparier, 356-362). « Il y a même dans le Dictionaire de Richelet, des mots écorchés du Grec ou du Latin, que l'Usage ne paroît pas tout-à-fait aprouver, comme clepsydre, concaténation, personi/ier, convertisseur, numismatographie, aitiologie, et plusieurs autres semblables » (Id,, Ib.,
La doctrine des auteurs de pamphlets n'est pas plus décidée. \J Apothéose ' reproche à l'Académie d'avoir omis des termes comme ngrez, haubans, botanique, amputation, antilogie, caryatides^ alimenteux, détersif, hétérogène, hypercritique (p. 113-119). En revanche, l'auteur supprimerait volontiers agrégé, qui « a bien fair de venir de ce quartier que l'on appelle à Paris le pais Latin et de devoir sa naissance à quelque Hybernois, de ceux qui logent dans les Golleges de ce païs-là... On sçait bien que dans le langage grossier de l'Ecole, qui ne se pique point de politesse, mais de bien exprimer et faire entendre la nature de ce dont elle parle, un tas de bled peut être appelle un aggregé de grains, parceque ces grains sont assemblez. Mais parle-t'on comme cela dans le beau monde ? » {Apoth., p. 36-37).
L'Enterrement ~ ne pardonne pas à la Gompagnie l'oubli de termes comme ampliatif [203), anabaptiste (id.), an fractueux [201), benne (235), berge (id.), berme (237), bezant (238), biez (239), brugnon (258), cadastre (265), callosité (266), capillaire (272), catacombes (277).î Mais souvent, en vertu même du principe qu'invoque l'Académie de « se retrancher à la Langue commune, telle qu'elle est dans le commerce des honnestes gens » [Acad., Préf., 2" page), le critique discute des mots qu'elle conserve : « Agape n'est guere^ ^pnnu dans nôtre langue » [Enterra, p. 91); « anastomose, aneurisme et aorte sont des noms barbares » [Ib., 208)^'
Saint- Real, en homme de goût, voudrait s'en tenir à une opinion moyenne : « Rien loin que ce soit une perfection, c'est plutôt un vice dans le langage ordinaire, que de parler trop en termes des Arts ; <;omme c'est aussi un défaut de n'en pas employer de certains. Il y a donc un milieu en cela comme en tout, pour éviter également l'afTectation de paroitre trop habile en des matières, qu'un galant
1 . U Apolheoie du Dictionnaire de l'Académie. A la Haye, chez Arnoul Leers, 169P,