‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 4)Chapitre 165 sur 189 · FIXATION DU LEXIQUE · texte numérisé non relu

FIXATION DU LEXIQUE

La doctrine puriste. — L'audace de Ménage qui non seulement inventait, mais signait des mots nouveaux, tels que son prosateur, lui attira les censures du P. Bouhours. 11 riposta, et avec colère. LD'autre part, l'occasion parut belle d'attaquer les jansénistes à propos de quelques néologismes hasardés par eux ; Bouhours la mit à profit et ses attaques lui valurent quelques réponses]. De sorte que nous avons sur le sujet toute une polémique ,i-où nous ne sommes pas sûrs, toutefois, que les animosités personnelles et les préoccupations confessionnelles n'aient pas altéré les opinions^. Peutêtre ont-elles tout au moins contribué à les opposer plus fortement qu'elles ne l'étaient en réalité.

Le « singe de Vaugelas » suivait, sans presque rien y ajouter, la doctrine de son maître :!(( On a, dit-il, beaucoup enrichi la langue Françoise depuis quelques années... en faisant des mots nouveaux » mais ce sont des termes que chacun invente par lui-même, sans y penser et sans y entendre finesse (Bouh., Entr., 82-83}J Ils naissent dans la conversation, où cependant il ne faut pas en abuser. S'ils ne périssent pas après leur naissance, ils y demeurent jusqu'à ce qu'un long usage leur fasse perdre entièrement le caractère de la nouveauté (//>., 89). « 11 faut qu'un mot, pour estre reçeu, ait les suffrages du peuple qui doit s'en servir... Dans les Langues une diction nouvelle n'est point autorisée, si toute la société... ne se déclare en sa faveur... Mais dés qu'on veut parler la Langue ordinaire, on ne peut user que des paroles communes ; et une personne particulière, de quelque qualité qu'elle soit, fust-ce un Prince et un Souverain, bien loin de pouvoir ajouter des mots à la langue, ne peut pas mesme ajouter une lettre à l'Alphabet... pLe Public est si jaloux de son autorité, qu'il ne veut la partager avec personne. Et c'est peutestre pour cela qu'il rebute d'ordinaire les mots dont un particu-

lier se déclare l'inventeur, ou le patron,.. Témoin V invaincu et l'offenseur de M. Corneille. Au contraire, il accepte volontiers les mots dont les Auteurs ne paroissent point ; et il a ainsi accepté exactitude, gratitude, habileté, emportement , connoisseur, intrépide et tant d'autres dont l'origine est obscure » [Bout., 48-50). J

« La nécessité mesme n'obligera pas quelquefois le public à recevoir favorablement une diction qui luy déplaist » (//)., 63). « N'est-ce donc pas le plus seur, de ne rien innover dans la Langue ? On risque beaucoup, en faisant un nouveau mot : s'il est bien receu, on aquiert peu de gloire ; s'il est rebuté, on s'attire la raillerie du Public » {Ib., 66).

« Ce n'est pas à dire pour cela que les particuliers qui ont le goust de la Langue, et qui parlent bien, ne puissent faire quelquefois des mots. Ils le peuvent sans doute, pourveu qu'ils y gardeni,les règles que les Maistres de l'Art ont prescrites^ et qu'ils soumettent au jugement du public les mots qu'ils font ». Ces règles sont :

1" « Estre réservez à faire des mots nouveaux... Jl n'y a qu'une occasion, à proprement parler, où il soit permis de faire des mois dans une Langue déjà faite. C'est lors qu'il faut exprimer une chose toute nouvelle... Ainsi, quand la fleur que nous appelions Tubéreuse a paru en France, -nous luy avons donné ce nom, porr la distinguer des autres fleurjl. On peut prendre encore la mesiv.e liberté, quand la Langue n'a pas un mot propre, pour signifier une chose assez commune. Ainsi nous avons fait emportement et contretemps qui nous manquoient ».

2" M[l faut que les mots que l'on invente, soient faits selon l'analogie de la Langue... La raison et l'usage veulent que les mots François... soient tirez en quelque façon du Latin, ou des autres Langues qui, comme la Langue Françoise, ont la Langue Latine pour leur mère. . . Nous avons fait de cette manière intrépide d'intrepidus Lt;tin, ou d'intrepido Italien.. . Il faut en user toujours de la sorte à moins que les noms des choses ne nous viennent avec les choses mesmes de quelque autre source. Ainsi le mot d'Acacia nous est venu des païs étrangers avec l'arbre qui porte ce nom... En ce cas les mots nouveaux peuvent estre AUemans, Turcs, Arabes et mesme Chinois. Il faut seulement leur donner une terminaison Françoise, à moins que la leur naturelle n'ait rien de choquant et d'irrégulier, car alors nous n'y faisons aucun changement, comme Thé, Caffé, Sorbet )k

3*> « Mais il ne suffit pas qu'un motsoit fait dans les règles, il faut le proposer au Public : et c'est le seul droit qu'ont les bons Auteurs ; encore le doivent-ils faire aYec de certaines précautions » . La pre-

mière est de laisser croire au public qu'il ne doit ce mot à personne. Prosateur <.<. passeroit peut-estre si M. Ménage n'avoit point dit si affirmativement et si hautement : J"ai fait Prosateur »:. JLa seconde est de « se bien donner de garde d'user de ce mot comme si l'usage l'avoit receu ». 11 faut user des adoucissements, comme : « si j'ose parler de la sorte, pour user de ce motJ s'il m'est permis de me servir d'un terme qui n'est pas François, ou qui n'est pas encore établi » (//>., 51-57).

Pour de Gallières aussi, les termes nouveaux doivent être toujours suspects de mauvaise alîectation, et son livre des Mots à la mode est destiné à mettre en garde le public contre ces aventuriers. Renaud ne dissimule pas non plus sa défiance à l'égard des « locutions de nouvelle fabrique » '. Bellegarde enfin résume par une image la théorie générale de son siècle : « Les mots et les phrases d'une Langue sont à peu-près comme les fruits qui ne valent rien ni pourris ni verds, et qui ne sont bons que dans leur maturité. Il ne dépend pas des Auteurs d'abolir de vieux termes par dégoût, ou d'en introduire de nouveaux par fantaisie ;il ne faut se servir que de ceux qui sont établis par l'usage ))J(£'Zegr., 258-9).

Un homme da monde, comme un écrivain, doit se conformer à cette doctrine, c'est une forme du bon ton. M. de Vaumorière n'a pas manqué de l'enseigner :

Dorante. — Pour le choix des Mots, il ne faut que suivre l'usage qui est approuvé par les gens les plus habiles et les plus polis ; comme quand on se fait habiller, on ne sauroit prendre de meilleure précaution, que de s'attacher aux Modes que suivent les personnes de bon goût.

Eraste. — Je lisois hier, que rien n'est plus ridicule que de se servir des mots qui ont vieilli ; quoi que ces mots-là puissent avoir leur agrément dans la raillerie.

Dorante. — Vous pouvez avoir remarqué dans le même Ouvrage,

1. Les conditions qu'il impose sont les mêmes que celles de Bouhours.

1° « La première, c'est qu'il faut que ces locutions soient nécessaires, et qu'il n'y en ait point en nôtre Lanfçuc pour exprimer la même chose aussi parfaitement...

2° La seconde, c'est qu'il faut marquer d'un caractère particulier et diferent du reste, par exemple d'Italique, le mot de nouvelle invention, pour en adoucir en quelque façon la rudesse par ce tempérament...

3" La troisième précaution est d'ajouter à ces locutions nouvelles quelque coi-rectif, comme, pour ainsi dire, afin de marquer par cette retenue, le respet qu'on a pour le public à qui on le propose.

i" La quatrième est, de ne s'en déclarer hautement et d'un ton de Pédant et de Docleur, de ne s'en déclarer, dis-je, ni l'Auteur, ni le Patron, quelque autorité et quelque caractère qu'on ait d'ailleurs ; car ce seroit-là le moïen de faire d'abord révolter le public contre ce nouveau venu » {Maix. de pari., 97-99).

que si la prudence veut que nous rejettions les mots ([ui ne sont plus en usage, elle nous défend aussi de courir après les termes que l'oreille n'a pas coutume d'entendre. Il faut laisser ces nouveautez aux jeunes-gens, puis qu'ils les aiment ; la hardiesse ne leur sied pas mal.

Lisidor. — Vous m'avouerez qu'une Langue qui perd des mots d'un côté, non seulement doit en recouvrer d'un autre, mais même qu'elle doit s'enrichir.

Dorante. — 11 est vrai ; mais tout le monde ne se doit pas mêler de l'enrichir : c'est aux personnes qui ont de l'habileté et de la politesse à donner de nouveaux Mots, comme c'est aux personnes de la Cour, les mieux faites, les plus riches, et du meilleur goût, à inventer les Modes pour les habits [L'Art de plaire dans la Conversation^ Entretien III, De la politesse du Langage, 37-38).

Les libéraux. — Toutefois Al^nage déjà discute point par point ces théories dans son Observation LIV, intitulée : S'il est permis de faire des mots. L'opinion des anciens, celle des gens du xvi" siècle, celle de Vaugelas y sont examinées tour à tour . |Bouhours est attaquéj avec tous ceux derrière lesquels il s'abrite, fût-ce Cicéron, ou Quintilien. Et Ménage en vient à exposer sa propre doctrine qui n'est pas sans précision. Gomme il a réfléchi sur les fonctions diverses du langage, il lui semble que des distinctions s'imposent. Pour l'oraison, soit ! « Le peuple devant qui on parle, et qui ne juge des mots que par la coustume, est choqué des expressions qu'il n'a pas accoustumé d'entendre... \^G'est donc particulièrement aux Poètes, aux Grammairiens, aux Médecins, aux Philosophes, aux Mathématiciens, et aux Théologiens, qu'il est permis de faire des motsy II ne nous est pas seulement permis de faire des mots pour exprimer des choses nouvelles, nous pouvons en faire aussi pour exprimer les anciennes » (0., Il, 179). Au reste, il n'est nullement nécessaire que les mots nouveaux soient tirés du latin ou des langues néolatines. 11 n'y a pas lieu de se cacher d'avoir fait quelque invention, ni d'accompagner le mot risqué de correctifs, qui par exemple chez un poète, seraient ridicules (Id., //>., 18i).

On voudrait que ces idées ne fussent pas si nettement opposées à celles de Bouhours. Telles quelles, elles ont plutôt l'air d'une riposte que d'une doctrine.

Les adversaires jansénistes de Bouhours protestèrent aussi.l Barbier d'Aucour, dans les Senfintens de Cleante (83), avait déjà répondu aux Entretiens : « Resserrement, déchirement, obscurcis-

LA LUTTE COiNTRE LE NÉOLOGISME 447

sèment, attiedissement, enyvrcment sont bons, puisqu'ils expriment les differens états du cœur humain, ce qui est le principal sujet de la Morale... des personnses habiles trouvent des mots nouveaux fort raisonnables, pleins de sens, ils les exposent au public et les hazardent pour tâcher d'enrichir la langue: y a-t'il là quelque chose qui mérite que l'Auteur s'écrie publiquement : Bon Dieu, quel langage ! Gela m'est insuportable ! »

D'autres jansénistes témoignèrent qu'ils n'étaient pas résignés à soulfrir une contrainte qui les eût empêchés, pour de simples raisons de forme, de traiter commodément des plus hautes matières. Arnauld s'efforce de justifier plusieurs hardiesses dans l'Avertissement de la y® dénonciation du péché philosophique K Et Nicole écrit plus fermement encore : « Rien n'est plus faux que la règle que M. de Vaugelas semble vouloir établir, qu'on ne peut faire de nouveaux mots... puisqu'il reconnoît dans ces Remarques, que quantité de mots qui n'étoient point autrefois en usage, y sont devenus depuis. Il est donc avantageux pour enrichir les langues vivantes, que des personnes judicieuses soient un peu hardies à se servir de nouveaux mots et de nouvelles phrases. Il y a bonheur et malheur, les uns passent, et d'autres ne passent pas. Mais les gens d'esprit devroient être plus portés à leur être favorables que contraires. C'est ce qui rend les langues belles et abondantes, comme il est arrivé de la Grecque » -.

Le P. Lamy se montra aussi très libéral. « Lorsque l'usage, dit-il, ne fournit point de termes propres pour exprimer ce que nous voulons dire, on a droit de rappeller ceux que l'usage a rebutés mal à propos. Un homme est excusable quand pour se faire entendre il fait un nouveau mot ; pour lors on doit blâmer la pauvreté de la langue, et loiier la fécondité de l'esprit de celui qui l'a enrichie » [Bhetor., 1688,

1 . « J'ay encore un mot à dire sur les mots de Philosophisme et Philosophisles, dont je me sers dans cette Dénonciation. Je ne crois pas qu'on en soit choque. Car s'il est jamais permis de faire de nouveaux mots, c'est quand ils nous épargnent de longues circonlocutions, pour exprimer des choses dont on a à parler souvent. On peut dire que le genre humain en est convenu, parce que cela est conforme à l'inclination qu'ont les hommes d'abréger les discours... » Et il s'appuie sur Texemple de quiélisme et de quiétistes.

« Il y a aussi un mot que je sçay bien qui n'est pas encore en usage. C'est celui <ïa.dver tance. Mais le besoin que j'en ay eu pour bien faire entendre une chose essentielle à la matière que je traitois,me l'a fait bazarder, comme le même besoin lit inventer autrefois le mot d'inamissibilité... Ce dernier a passé, et tout le monde s'en sert maintenant : peut-être que cet autre passera aussi, ou qu'au moins on le laissera entrer dans les discours dogmatiques, s'il n'est pas si-tot revu dans les discours ordinaires. Car il faut avouer qu'on ressent plus le manquement qu'a nôtre langue de certains mots, quand on traite des matières de science, que ([uand on parle ou qu'on écrit les choses communes de la vie civile ».

2. Nicole, Essais de morale, VIII, Lelt. XC, à M. Filleau de la Chaise, p. 251.

4i8 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

69). Bayleà son tour soutint fortement, non dans l'intérêt de la pensée, mais dans l'intérêt de la lang-ue même, le droit à la néologie. Notre « langue est disetteuse ». Dans une note très étendue, il dît nettement ce qu'il pense du régime auquel on la soumet. Après avoir prononcé, lui aussi, que Molière se donnait trop de liberté d'inventer de nouveaux termes et de nouvelles expressions, qu'il lui échappait même fort souvent des barbarismes, il ajoute : « Prenez bien garde qu'on ne blâme ici que l'excès de sa liberté ; car au fond, l'on ne nie pas qu'il ne s'en servît bien souvent d'une manière très-heureuse, et qui a été utile à notre Langue. Il a fait faire fortune à quelques phrases, et à quelques mots, qui ont beaucoup d'agrémens.. . On ne peut contester légitimement aux bons Auteurs le droit de forger de nouveaux mots, puis que sans cela les Langues seroient toujours pauvres, stériles, languissantes... On doit donc généralement parlant demeurer d'accord, que Molière avoit le droit d'enrichir de nouveaux termes les matières du Théâtre où il avoit aquis une si grande réputation » ^ .

Une réaction s'annonce. Fénelon. — A la fin de la période, une réaction marquée contre la diète prolongée se fait sentir. Dès 1703, il s'était trouvé un grammairien, Frain du Tremblay, non pour jeter seulement en passant un mot de protestation contre la « mauvaise crainte » du néologisme, si préjudiciable au progrès des langues, mais pour consacrer à cette question un chapitre très judicieux, où il se montre dégagé de toute espèce de préjugé, c'est le 13" de son Traité des Langues ^.

On voit donc que Fénelon n'était pas seul à trouver qu'il y avait lieu d'enrichir la langue, et à juger « qu'on l'avoit gênée et appauvrie depuis environ cent ans, en voulant la purifier ». Son opinion mérite pourtant d'être rappelée. La Lettre à l'Académie, en défendant le vieux langage, autorisait aussi la création des mots nouveaux. On pouvait les faire hardiment, à l'exemple des anciens et des Anglais, a en prenant de tous côtés », à condition de confier à des personnes d'un goût et d'un discernement éprouvé le choix des termes qui seraient à autoriser.

S'il ajoute des réserves, ce n'est que sur la mesure à garder, mais

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