‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 4)Chapitre 170 sur 189 · LA PRÉCISION DU STYLE ET LE SENS DES MOTS · texte numérisé non relu

LA PRÉCISION DU STYLE ET LE SENS DES MOTS

Le sentiment de la lmesure. — [JLJne des (jualités essentielles du style, la plus précieuse peut-être après la pureté, c'est la justesse, <[m naît d'une exacte accommodation du mot à l'idée. La première façon d'y manquer, c'est d'employer des termes ou trop forts ou trop faibles, qui exag-èrent l'idée ou qui ratfaiblissentj Andry, après Quintilien. nentend pas qu'on qualifie de parricide un malhonnête homme, ni de scélérat un homme qui aurait seulement quelques petites intrijj^ues de g-alanterie {Suit., 361). Ni lui niLpersonne ne prétend pour cela nier soit l'existence, soit même l'utilité des deux ligures, dont tous les traités de rhétorique enseignent la théorie : la litote et l'hyperbole, « On ne les doit pas toujours condamner, <lisait Sorel, comme des mensonges et des impostures. On est quelquefois obligé de s'en servir, afin que mettant nos propositions dans l'exoey., cela fasse imaginer quelque chose de très grand ou de très petit, et que des Auditeurs opiniâtres et incrédules aillent au moins à la moitié du chemin où nous les voulons mener » iConn. des b. Lii)., 1672, 318). [Mais il est dans le goût du temps de n'en user que fort raremeiitl Bouhours voit dans les termes exagérés des ennemis de la vérité [Knfrel., 136; cf. Sent, de Cleante, 103). Et si Ménage le contredit, c'est surtout par esprit de chicane (0., I, 297). Les rhéteurs sont là-dessus d'accord avec les grammairiens. '13ary estime que, sitôt que l'hyperbole paraît ce ([u'elle est, elle fait rirej. Les philosophes, cela va sans dire, n'ont point à faire appel H ces effets de l'imagination '*'. Mais il est plus curieux de voir un théoricien de " l'éloquence de la chaire et du barreau » conseiller même aux avocats et aux prédicateurs de se contenter de la vérité

l. H l/llyperbole est bello, quand elle est bien ménajçée : mais pour peu qu'elle paroisse trop ce »pi'el!e est, elle est plus diurne d'un comique (fue d'un sérieux » (Secr: de noalre Luiifi ,'501j.

:-'. •< Hien loin de porlei' les Philosophes ù ce stile cmpoullé et hyperbolique, la Khétoritpu" les avertit qu'il y a même des j^ens qui trouvent à redire qu'ils sonj^ent seulement à plaire eu écrivant »(li. Gibert, De luvéril. Hloq.. 71;.

toute simple, qui persuade, tandis que, grossie, elle ne produit (|u un elFet passager '. De là à se moquer même des poètes qui entlent la voix, il n'y avait qu'un pas, et Leven de Templeiy l'a franchi. Il va jusqu'à reprendre les brocards de Malherbe contre les chiffres arrondis, les cent et les mille '-. Un rhéteur doit prendre la défense du Psalmiste et de ses images -^ On ne fait de concessions qu'aux traducteurs, « esclaves en quelque façon de la pensée d'autruy » (Bouh., /),, 257). Par application de ces doctrines, toutes les expressions qui paraissent hors de mesure sont signalées et blâmées, quelques-unes pour être trop faibles ', le plus grand nombre parce qu'elles sont jugées excessives (Voir p. o60^ "'.

L'expression précise. — Le mot vague est aussi inconciliable avec un style exact. Voici des phrases, qui, suivant Bouhours, ne s'entendent pas bien : Je suis assez puissant pour vous rendre ce que vous aurez fait pour moi [Im.^ 37) ; Plus vous serez prompt à exécuter cet ordre, plus vous deviendrez fort [Ih.^ 35) ; La nature ne veut pas être pressée [Ib., 42); dépouillez-vous de toute propriété (Ih., 34); Les saints sont remplis de la vérité de Dieu (Ih., LS); \ulle action bonne en elle-même ne vous embarrassera {Ib., 14); Le nom même de la nature que vous avez créée dans r innocence se prend maintenant pour le vice et la langueur de la nature corrompue [Ib., 4i. VoirRosset, o. c, 2 M -3)''. 11 en est de même des images suivantes,

1. « L'oiiaassés de peine à croire celte vérité toute simple, coninient donc oroiroilon l'Hyperbole... je tairois plutôt ces vérités que de les outrer par des Hypèiholes, qui épouventent d'abord, et qu'on ne croit pas un quart-d'heui-e après »;Biettcv., Eloq. de la, Ch. et du Bar., 297).

2. Il fait pliivoir .sur eux cent et cent mousquetades, etc. Mille et mille laurient: dont ta tète est couverte. .. Il y auroit là assez de mousquetades pour gagner une bataille, mais il y auroil trop de lauriers pour le victorieux, il n'en sauroit porter un si grand nombre (L. de ïempl., lintr. à Madonle, 200).

3. ,/'at vu VImpie élevé comme un cèdre du Liban, dit le l'salmisle. << Qni peut jamais se figurer que cette hyperbole empoisonne ou falsifie la vérité ?...Si (luckpiun, dis-je, s'imaginoit sentir que la \érité est là déguisée et altérée, ne seriez-vous (le P. Lamy) pas le premier à dire que c'est un homme de mauvais sens et de mauvais goût?» (B. Gibert, De la vérit. Eloq., 8'i-5j.

i. Andry critique : le plus grand chagrin des Réprouvez, la malice des volcin-s (Suite, 362). Chevreau n'accepte pas faute pour désigner « un crime que le Soleil ne pût éclairer » (Œuv. mesl., 298).

5. Andry blâme l'auteur des Remarques nouvelles, de s'être servi des mots guetk-pens et ennemi public, parce qu'on avait critiqué son style, d'user des termes d'accusateur, calomnie, horrible détour, afjliger, intentions criminelles, quand il ne s'agit que de bagatelles de grammaire {Suite, 302-36.) i. Chevreau reproche à Malherbe d'avoir écvil: comme tombe une fleur... Ainsi fut abatu ce chef d' œuvre.. . abatu est ici trop fort {(^uv. mesl., 312), etc.

; 6, (>f. Détachement considérable. Cet adjectif, considérable, est un terme gênerai, ou commun, pour ne point dire un passe-parlout, ou une selle à tous chevaux : un ddachemenl est considérable en beaucoup de manières, mais son adjectif précis ou

LA PRECISION IJi; STYLE HT LE SENS DES MOTS ÎM9

si communes dans le langage religieux : une âme qui se fond en Vamour de Dieu, être tièdes dès le matin {Im., 50, 1). Cf. Rosset, o. c, 227) ; elles n'agréent pas au père Bouhours. Il se refuse à sentir le charme de ces mots. Si on lui eût dit qu'ils étaient en rapport avec les sensations indéfinissables qu'ils traduisent, ce Jésuite, plus familier avecVaugelas qu'avec la Bible, n'aurait pas compris.

Une des premières précautions à prendre, dit à son tour Renaud, c'est d'éviter comme un écueil la fréquente répétition de ces mots généraux, « chose, ceci, cela, qui sont les grands azyles de l'ignorance des Termes propre^, ou les éfets de la précipitation à parler » [Man. de parler, 73). Le précepte paraît banal, mais peut-être faut-il chercher dans ces exigences la cause qui empêchera désormais les écrivains de se contenter des verbes généraux dont l'époque de Corneille s'accommodait sans difficulté : étoit, avoit, faisoit, etc. ^ Or c'est là un grand changement dans la langue.

Il arrive aussi que l'expression reste vague, parce qu'elle est incomplète. AfeV/f/ie désigne sans doute une ville, tout aussi bien que Paris, mais la ville n'étant pas connue, son nom ne suffît pas, il faut dire la Ville de Médine [S^-Evremoniana, 243). { Un mot ambigu ne vaut pas mieux qu'un quolibet. On doit éviter de dire i Ces charitez lui/ coûtoient beaucoup (Bonh., Bem., 233), Considérez en chaque chose quelle doit en être la fin [Imit., 10) ; ^Xi amour ne souffre point d'être retenu par les choses basses [Ib., 22. Cf. Rosset, o. c, 207). Coûte, fin, souffre, sont à double-sens.l Bouhours ne fait pas grâce à des phrases célèbres : Quand le Fils de l'Homme viendra dans sa gloire {Suit., 280), le lecteur pourrait comprendre : ;/ entrera ; Si vous voulez être élevés dans le ciel, humiliez-vous dans le monde (Imit.,2H\ ; cf. Rosset, o. c, 210 etThoyn., Disc, 62) ; on pourrait confondre avec élevés au ciel. Il faut changer la préposition ou tourner autrement "'.

spécifique en ce lieu, est celuy de j^randcur, pour dire, nn(jrand <Ietacheinent(}\ichcs., Prise de Fribourç/ , 82).

Le terme, enpiliiler, n'est pas un terme percmptoire, il a des espèces, ou du moins des degrez, rendre lu Pince, est juste, propre et précis (//)., 186).

1. Chevreau ne veut pas de : ma misère, mon mal aura sa gnerison (Ms. Niort, 68, dans Hoiss.). Il ne tolère même pas partout le verbe sentir : L'aise que je ressens lui dcplait (Ib., 146). Cf. .le souffre tous les maux que J'ai faits devant Troie (Kac, II, 56, Andr., v. 318) ; cette sincère résignation qu'elle a eue aux ordres de Dieu (Boss., Or. fun. d'Henr. d'Angl., éd. Rébell., 187;, etc.

2. ('omparez : « Mes paroles ne doivent pas être considérées par le sens humain ». Cela ne s'entend pas {Bouh., Imit., 22; cf. Rosset, o. c, 210). << Hors de vous, toute consolation est fausse (Extra te nulla consolatio valet) ». Cela est mal exprimé (Id., Ib., i'J ; cf. Ross., o. c, 210). « La grâce élève son âme dans une plus grande liberté de cœur ». Jarg:on (Id., Ib., .^7). « Ktre éclaire dans le bien ». Mal (Id., Ib.,2). « Eve

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Tout mot doit pouvoir être pris à la lettre : Levez les yeu.r au ciel pour y voir Dieu, eut mauvais, puisqu'on ne yofV point Dieu (Bouh., IniiL, 8); le premier jour de lu semaine commence à luire est encore mal dit, car « le jour luit, mais le premier jour do la semaine ne luit point. Par le jour, on entend l'aube du jour et la lumière qui commence à paroistre. Par le premier jour, on entend une durée de temps composée d'un certain nombre d'heures » (Id., Suit., <S8-9). On ne peut pas ordonner : Soyez ravis de Joie. « on n'exhorte ^ueres personne à estre ravi dejoye... On ne doit point commander ces mouvemens subits qui ne sont pas tout à fait en nostre puissance » (Id., Ib., 193).

Quelquefois les observations sont si subtiles qu'elle ne se comprennent pas au premier abord. Ainsi il est interdit d'écrire : ÏVe vous fiez pas trop à la disposition présente, parce qu'elle se chauffera bientôt en une autre. L'idée est que l'âme passe d'une disposition à une autre, mais une disposition ne se change point en une autre (Bouh., Imit., 33; cf. Ross., o. c, 221). La moindre impropriété choque nos h jpercri tiques. Ecrire : // // en a qui sont plus tentés au commencement de leur conversion, d'autres à la fin, c est pécher contre la justesse, puisque à la fin signifie à la fin de leur conversion, et qu'à la fin de leur conversion « ils sont acquis à la vie pure » (Id., Ih., 5). Rendez-nous tels que nous avancions sans cesse dans cette vie qui doit durer éternellement est presque une hérésie, (c il n'y a pas de progrès dans la vie éternelle >» (Id., //>., .')2 ; cf. Uosset, o. c, 219).

11 ne suffit même pas ([u'une phrase rende l'idée, ou éveille l'image qu'on veut éveiller, l'exactitude exige qu'elle n'en puisse éveiller aucune autre. Quand l'auteur de ï Imitation traduit : vous aurez bientôt vaincu cet ennemi du dehors, il s'exprime de façon défectueuse; vu de l'âme, le corps est un ennemi du dehors, mais comme il fait partie de l'homme, on considère d'habitude la chair comme un ennemi du dedans. « Il falloit tourner autrement » (Bouh., Imit., 25 ; cf. Rosset, o. c, 219).

L'impitoyable censeur des Jansénistes était lui-même guetté par ses ennemis. Gomme il avait écrit : La science des devises est courte, on l'en raille : « Il est vray que c'est une assez courte science ; mais ce n'est pas là le sens de l'Auteur, qui l'estime au contraire la plus belle science et la plus étendue qui soit parmy les hommes »

se laissa séduire par ces paroles artilicieiises, et c<»mmen(,aiil de li>mber dans le. cœur, elle acheva tout-à-fail de se perdre, en s'arrestanl trop à considérer ce fruit ». Pas net (Id., Dont.. 222: Cf. Ros».. n. c, 210).

LA PRÉCISION Di: STVfj-; i;t ja-: splns dks mots S21

[Sent, lie Cleiinte, 88-9). Barbier d'Aucour juge que Bouliours a employé à contre-sens le mol /o/z/via/ier dans cette phrase : la révolution journalière du premier niol)iU\ att(Midu que le mot ne signifie pas un mouvement réglé, mais une chose inconstante et déréglée (//>., 89-90). Ailleurs Bouhours s'exprimait d'une façon plus obscure encore : « J'examineray, disait-il, plusieurs ncffligences qui lui/ ont échappe n. \ndvy, examinant ce passage delà Suite des lieniarques, s'en égaie : « (^uand je lus cet endroit, je crus d'abord que c'étoit des négligences où j'étois tombé, et je fus tout surpris de voir après que c'étoit des négligences que je n'avois pas remarquées dans les Auteurs que j'avois lus . . Cet exemple est un des plus équivoques que j aye encore vus » [Suite, 85-86). Dire que le sens supplée au défaut des paroles, rappelle Renaud, est une très mauvaise excuse, car c'est d'après la parole que l'on doit déterminer le sens, et on doit avoir soin d'éviter les constructions louches, celles ([ui semblent regarder d'un côté, quoique le sens du discours fasse voir qu'elles regardent d'un autre (Man. de parler, 61).

(lo.NSÉniENCKS l)H CKS DOCTRINKS. Le TRAVAIL SÉMAN'TIQl L. Chacun comprend où un pareil souci d'exactitude devait porter les grammairiens. Il est impossible d'atteindre à cette précision rigoureuse sans un lexique fait. Il ne s'agissait pas seulement de déterminer le caractère des mots, de dire s'ils étaient bas ou nobles, pédants ou élégants, il s'agissait d'en établir le sens, de le délimiter, d'étudier comme on dit aujourd'hui, l'extension et la compréhension de chaque vocable, les ligures qui le modifient, les expressions dans lesquelles il entre, de le confronter avec ses voisins et ses concurrents, de façon à préparer aux écrivains un matériel d'un emploi sûr, et pour ainsi dire infaillible^

Les distinctions qu'on trouvera par la suite sont extrêmement variées. Quelquefois les différences qu'on fîiit entre deux exprès sions sont grossières et sautent aux yeux : aller en campa(/ne, c est aller en voyage, aller à la campagne, c'est aller aux champs (A. de B., y?e/7.. 191). Mais souvent il y a fallu de l'expérience, de l'usage, et même de la subtilité.

[Peut-on autoriser le passage d'un mot au sens figuré? Doit-on tolérer que La Bruyère parle de gens initiez dans des mystères,, alors qu'il ne s'agit point de choses religieusesJSe/i/. sur les (^ar., 27."). Induire en tentation autorise- t-il /^k/w//'<' à un sentiment il h., \ i-2) 't[VA dans le même ordre d'idées un mot qui est bon en parlant des choses l'est-il aussi en parlant des personnes? Parce qu'on dit composition d'une eau, d'un jiarfuin, il n'en résulte pas ([u'on

puisse dire composition d un savant homme, bien que le verbe composer un savant homme soit reçu (Bouh., Suit., 40).- Peut-on dire faire acquisition d'un homme comme d'une chose ? ' Inversement l'adjectif inflexible a-t-il un sens propre, est-il correct d'appeler un fer inflexible! ~

lu y a des termes qui (( sont en usa^^e sur le chapitre des hommes, etquin'y sont point surceluy des femmes «r^Bouh., Suite, 101). Une dame reprochait avec raison à Monsieur de la Patelinière de lui avoir écrit : de toutes les faveurs dont vous m'avez comblé. « Cette façon de parler pourroit, disait-elle, me faire rougir devant des gens qui ne me connoîtroient pas assez, pour ne me point soupçonner d'avoir comblé de faveurs Monsieur de la Pateliniexe ».lll faut employer grâces (de Callières, Bon et mauv. us., 201 ; v. Schenck, o. c, 72). /De même courtisan a un sens favorable, au masculin, mais défavorable, au féminin-, et Balzac a eu raison de se moquer d'un prédicateur qui, croyant louer l'impératrice Livie, l'appelait : cette habile co«/*^isane (Bouhours, 1)., 31; cf. Suite, 101p.

/rjn mot /qui convient avec une personne, ne convient point avec une autre^î même s'il ne s'agit pas de termes marquant des rangs et des titres, comme ceux dont nous avons déjà parlé. lIIu Académicien établissait la distinction suivante : reconnaissance est une action par laquelle on fait du bien à quelqu'un pour reconnaître le service qu'on en a reçu. Mais si l'on n'est pas en état de faire à son tour quelque chose pour son bienfaiteur, c'est gratitude qu'il faut employer '^

Enlin il y a des différences de degrés; ce ne furent pas les plus simples à marquer ;: résider, suivant quelques-uns, était plus fort

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