n'est guère besoin de rappeler les vers célèbres
Ce style figuré, dont on fait vanité,
Sort du bon caractère et de la vérité :
Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,
Et ce n'est point ainsi que parle la nature {V, 467, Mis., v. 385 et suiv.).
J'estime plus cela (la chanson du roi Henri) que la pom])c fleurie
De tous ces faux brillants, où chacun se récrie (V, 468, Ib., v. 415-416).
3. Voir IX, 124 et suiv., Fem. Sav., aux vers 761-767, sur votre prudence est endormie. Cf.
Que riche appartement est là joliment dit ! Et que la métaphore est mise avec esprit I {Ib., v. 780-781) Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant. Partout on s'y promène avec ravissement. On n'y sauroit marcher que sur de belles choses.
Ce sont petits cliemins tout parsemés de roses, etc. (//)., v. 813 et suiv.).
à Molière de tomber lui-même dans les défauts qu'il raillait : c Je suis d'avis qu'on l'envoyé (un laquais beau parleur) k toutes les Précieuses que nous connoissons, pour nous vanger de luy et d'elles, de nous avoir infectez de leur maudite façon de parler : car on ne sçauroit si bien s'en défendre qu'en effet il ne vous en échape tous] ours quelque terme qui g-aste la pureté du beau langag-e. — On avoit cru cet idiome précieux entièrement destruit; mais il est plus en règne que jamais. Vous voyez comme Zoïle (Molière) l'a remis sur le théâtre dans sa Critique [de VEc. des Fem.\, où ceux-mesmes qui font semblant de le condamner le parlent autant que les autres ; et je vous assure que la plus part des femmes prennent plaisir à luy redonner la vogue. — Ouy de certaines petites pelées, qui croyent se rendre fort recommandables par là».
« Elle (une précieuse) alfecte de ne parler qu'en termes qui soyent de sa façon, et veut que les autres s'en servent à l'exclusion de tous ceux qui ont esté inventez par les sectatrices de la Préciosité'. Elle a substitiié Irrision en la place de Risée ; elle use fort du terme de Pruderie et de celuy de Ridiculité, efTon m'a dit que depuis peu elle appelle le vitrage le Transparent de la maison ; le lit, le Domicile du sommeil et des songes ; le miroir, le Fidelle Conseiller du visagvj et les autres choses par des noms aussi saugrenus, — 0 la ridicule précieuse ! » (166i, 4*^ Entrée).
'Réaction contre le style Balzac. — L'expression parler Balzac était commune [Lett. de Phyll., I, 337; cf. Liv., Lex. de Mol., x*^ parler; Somaise, I, 118). Longtemps l'influence du grand maître de la rhétorique persista. Tout le monde n'était pas capable de séparer le bon du mauvais, dans un homme si admiré y comme Bossuet le faisait sans doute, quand, en 1669,illui accordait d'avoir « enrichi la langue de belles locutions et de phrases très nobles » (Sur le style et la lect. des écriv. pour former un orateur, dans Hervier, les Ecriv. fr. jugés par leurs contemp., 161). \\ est juste de reconnaître à Sorel le mérite d'avoir su démêler, avec une haute indépendance, tout ce qui n'était, dans cette prose ampoulée, qu'affectation hyperbolique, et enflure -.1 <( 11 y a aussi, dit-il, un endroit du SocrateChrestien, où parlant (Tune certaine Paraphrase du Livre d'un Prophète, il dit, Qu'elle n'est que la broderie d'un Stile figuré ;
1. Chevreau, si sévère d'habitude, trouve très belle une imaf,'e de Balzac, les carcasses des villes (Ms. Niort, 89, dans Boiss.). •2. Voir Roy, Sorel, SOT-Sl".
Que cela s'appelle en la langue de la raison, Friser et parfumer les Prophètes ; ... Que les cizeaux, les marteaux et les tenailles, les dislocations et les ruptures se voyent et se sentent dans chaque Vers ; . . . Que de charger les Prophètes d'Epithetes et de Métaphores, c'est les charger d'Alchymie et de Diamans de verre. . . Beaucoup de Gens nous représentent que cet Autheur s'est servy icy par tout des Métaphores qu'il semble condamner et que mesmes il en donne plusieurs différentes pour une mesme chose et que cela est plus capable d'ennuyer que d'instruire » [Conn. des b. livres, 1672, 380-381 ; cf. 399)"!
Boileau a raillé aussi la magnificence de ce style : « Il y a huict jours, que j'ay receii vostre magnifique présent, et j'ay esté tout ce temps-là à chercher des paroles pour vous en remercier dignement, sans en pouvoir trouver. En effect, à un homme qui faict de tels présens, ce n'est point des lettres familières, et de simples complimens un peu ornés, ce sont des Epistres liminaires du plus haut style qu'il faut escrire, et où les comparaisons du Soleil soient prodiguées. Balzac auroit esté merveilleux pour cela, si vous lui en aviés envoyé de pareils, et il auroit peut estre égalé la grosseur de vos fromages par la hauteur de ses hyperboles. Il vous eust dit que ces fromages avoient esté faicts du laict de la chèvre céleste^ où de celui de la vache lo, que vostre jambon estoit un membre détaché du sanglier d'Erimanthe » (Boil. à Bross., Corr., 125).
Les IMAGES ET LE LANGAGE DE LAMOUR. — tC'est en particulier au jargon amoureux qu'on s'en prit et avec raison, car nulle part ailleurs le style maniéré ne persistait avec tant de force. «3 II n'y a point de petit Abbé de deux jours, dit Guéret, qui ne debutte par là pour faire sa cour ; et pourveu qu'il puisse dire que sa Cloris a les cheveux luisans et déliez, que les amours se joiient sur son front, que son tein est plus vermeil qu'une rose, et plus blanc qu'albâtre, que ses yeux sont noirs et bien fendus, que son nez est d'une grandeur proportionnée à tout le reste de son visage, que sa bouche est petite, que ses lèvres sont d'un rouge plus vif que le coral — . . . Pourveu enfin qu'ils pillent le portrait d'Iris. . . ils s'imaginent avoir fait des efforts dignes d'être admirez dans les ruelles les plus galantes » [Paru, réf., 102-3.)
Je ne veux point soutenir de paradoxe, je dois observer pourtant qu'hyperboles, comparaisons et métaphores sont la langue propre de l'amour.Jlapprocher les beautés d'une femme aimée des objets les plus précieux et les plus rares, tout amant s'y essaie^u bien,
OU mal. Ce langage peut devenir une manière, sans doute, il est dans son essence un élan spontané, une forme inconsciente de l'idéalisation.
J^analyse qui seule pourrait — et le pourrait-elle ? — conduire l'homme épris jusqu'à l'expression directe et exacte est impossible à sa passion^ et si même l'âme parvenait à réfléchir pour s'observer, elle ne trouverait de ses observations aucune traduction suffisante, tandis que la métaphore, la comparaison, jaillissent spontanément. C'est l'image empruntée ou créée, qui est ici le naturel; l'expression abstraite sentirait Teffortet la froide recherche, elle serait plus exacte, et moins sincère. Malheureusement un misérable instinct d'imitation, la paresse d'esprit, la prétention, l'insincérité substituent aux formes passionnelles de langage des contrefaçons de toute fausseté. Chose pire encore ,jsou vent l'esprit travaille, au lieu et place du cœur ; de là un jargon fade ou prétentieux, banal ou alambiqué. Celui du roman du XVII® agaçait, on le comprend, les gens de goût.
Sévérité générale. — Mais, en réalité, le mal était guéri, que les sévérités redoublaient. A vrai dire, aucun de nos classiques n'a paru assez réservé aux censeurs. Molière a été repris par Fénelon '. La Bruyère ^ , Boileau ' ont subi des critiques moins retentissantes, mais très âpres. C'est qu'à cette époque les théoriciens, grammairiens ou critiques, sont hostiles non à labus des images, mais. aux images mêmes^Sans doute ils ne prétendent pas exclure celles dont lusage est consacréj^ mais ils les considèrent comme des moyens de fortune dontlûii s'est servi faute de mieux.J Elles sont non pas une forme supérieure de l'expression, mais un pis aller, par lequel on
1. Tcrence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores, qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers (Fénel., Letl. h VAcad., ch. vu).
2. /{ avoit poussé sa vie au de là de cent ans. Le naturel manque ici ; et la métaphore qui orne certains discours, est mal placée dans le stile histoi-ique {Sent. s. les Caract,, 49).
Cf. n Lorsqu'une lanji^ue a tous les mots nécessaires pour exprimer toutes les idées simples et distinctes, le secret de l'enrichir ne consiste plus que dans l'usage de la métaphore, qui, joignant à propos les idées, sait tantôt les aggrandir et les fortifier, tantôt les diminuer et les artoiblir l'une par l'autre. M. de La Bruyère seroit un parfait modelle en cette partie de l'art, s'il en avoit toujours assez respecté les bornes, et si, pour vouloir être trop énergique, il ne sortoit pas (juelquefois du naturel. Car voilà par où l'usage des métaphores est dangereux. Elles sont dans toutes les langues une source intarissable, mais source que l'imagination doit se contenter d'ouvrir, et où le jugement seul a droit de puiser. » (d'Olivet, Hisl. de l'Acad., éd. 1730, II, 355).
3. De reproches hargneux sans cesse C affliger. Quelle epithete de hargneux pour reproches ? On dit bien un homme hargneux, un esprit hargneux, et une humeur hargneuse : mais cela ne se dit point des paroles ny des reproches {Def. Po. Her., 116).
5b4 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
remplace des phrases simples qui manquent K Ecoutons Bouhours : « elle [la lang-ue françoise] ne s'en sert que quand elle ne peut .s'en passer ». « Nous ne sommes plus au temps du zenit de la vertu, du solstice de r honneur, et de V apogée de la gloire... les métaphores les plus agréables ne sont point au gré de nôtre langue, si elles ne sont fort modestes... elle n'ose employer celles qui sont un peu fortes, si elle ne les adoucit, par si fose dire, pour parler ainsi, etc. » [Entr., 54-52) -. Et Sorel donne une théorie toute analogue : « En ce qui est des Métaphores, il y en a de si autorisées par l'usage qu'on ne les peut desaprouver, et que mesmes nôtre Langue ne s'en sçauroit passer, à cause de sa disette en quelques endroits, où elle n'a pas de mots particuliers pour exprimer tout ce qu'on désire : Où trouvera- t'on des paroles plus propres que de dire, qu'on s'embarque en une affaire, ou qu'une autre vient d'échouer, et que de certains Hommes prennent l'essor ? Ce sont toutes façons de parler Métaphoriques qui ont cours depuis long-temps, et dont l'on sçait assez l'origine » [Conn. des h. livres, 1672, p. 317).
Quand on discutera sur la prééminence de la langue latine ou de la nôtre, un des arguments que les panégyristes du français feront valoir, c'est qu'il est « ennemi du fard et des fleurettes » ^ « Je me souviens, ditJ>eJ,iahûUxeiLr, d'avoir veûen trois ou quatre divers endroits des ouvrages de Monsieur l'Evéque du Bellay, qu' izn Amant (jaqnoit pais dans les terres des bonnes grâces de sa Maîtresse. Je ne m'en prens pas à luy, mais à son temps qui étoit infecté de cette maladie, dont je puis dire que nous sommes parfaitement guéris aujourd'huy.jOn écrit comme l'on parle, et les personnes d'esprit ne recherchent dans le discours ny dans les écrits que les termes les plus propres et les tours les plus naturels » [Avant, de la Lang. Franc., ISO^Les métaphores des Anciens font parfois sourire, comme les vieux motsj « Les poètes et les Orateurs, dit Chevreau, écrivoient autrefois: un front d'airain, un cœur de fer, d^ acier... Mais nous ne sommes plus aujourdhuy pour ce courage d'acier, ni pour cet acier de courage, pour cette foy de rocher, ni pour cette roche de
1. Les ctdiiparuisons, qui ne sont point de mon sujet, sont aussi mal traitées que les métaphores (Voir Sen<. de Cleunt., 1671, 3'i, et Sent, sur les Car., Ml).
2. C'est le porte-faix ; c'est le traisne- fardeau ; en un mot, c'est le cheval au (jrand coUer. Comme la comparaison d'un homme à un cheval est assez rude, il faloit user de quelque adoucissement. C'est le porte-faix ; c'est le traisne- fardeau, et s'il m'est permis d'user du mot, c'est le cheval au grand colier (Bary, Secr. de nostre Lang., 45).
3. Jamais lan},^ue a t'elle esté plus ennemie du fard et des fleurettes que l'est présentement la langue Françoise? Elle ne les peut souffrir avec quelque nddresse qu'on les luy présente. Le moindre jeu de paroles la choque. Les équivoques afl"ectécs luy sont insupportables Gharpent., Excell. de lu Lang. Fr.. I, 376).
foy, et nos oreilles sont devenues si délicates qu'elles ne peuvent soutTrir cette dureté ». (Ms. Niort, 19-20, dans Boiss.) L'autorité de l'antiquité ne compte guère. « Dirions-nous bien après les Latins... une àme puante... après Plaute : Foetet anima uxoris (Ib., 47, Ib.) ? je ne croy pas, que celui la trouvât en France des admirateurs, qui écriroit. . . après Sophocle : Aveugle de Vesprit., des yeux et des oreilles » (Ib., 45, Ib.).
Ceux qui veulent bien prendre les images pour des « ornements », ne leur accordent pas pour cela une place beaucoup plus importante. Le P. Lamy, tout plein de raison raisonnante, dit bien que « l'homme étant fait pour la grandeur,... les Métaphores... qui sont des manières de parler extraordinaires et, généralement toutes les expressions qui ne sont pas communes, nous sont agréables » (Bhetor., 291). Mais il ajoute presqu'aussitôt que les faux ornements, la fécondité excessive déroutent le lecteur {Ib., 294), et si l'on veut peser les termes de la phrase même que je viens de citer, on voit qu'il ne donne au style imagé qu'un rôle accessoire et exceptionnel. En effet — ses adversaires le lui ont bien reproché — « l'Eloquence qui nous remplit d'idées et d'images sensibles,... qui parle à l'esprit parla voie de cette imagination ébranlée » ne lui agrée pas, c'est à ses yeux la « fausse Eloquence » (B. Gibert, De la ver. Eloq., 16).
Dans les Dialogues satyriques et moraux de Petit, il y a un débat à ce sujet :
Le puriste, — Outre que ces ornemens luy sont absolument inutiles, parce qu'ils ne sont point naturels, ils luy font perdre beaucoup de sa grâce (à la Langue). Moins elle est parée, plus elle est belle. 11 sufHt qu'elle soit propre, et sa plus riche parure vient de sa naïveté.
Le poète burlesque. — Je suis persuadé du contraire, et que ses ornemens luy donnent beaucoup d'éclat.
Le puriste. — Cet éclat éblouit, et par conséquent fait tort aux pensées. Ce qui est bien pensé se pense toujours naturellement ; mais ces ornemens tiennent de l'artitice, et ils imposent souvent à l'esprit (p. 212).
L'ennemi des métaphores est un puriste, c'est vrai, mais leur défenseur est un burlesque.
Qualités que doivent avoir les lmages. — [ Les métaphores nouvelles, « pour estre bien receuës, dit.Sorel, doivent estre fort énergiques et fort significatives » [Conn. des h. liv., 1672, 347)7]
On accepterait volontiers cette formule, et même la suivante : u Toutes les Métaphores estans proprement des similitudes racourcies Celles doivent avoir beaucoup de ressemblance aux choses qu'on veut fîg-urer »J (//).). Gela revient en somme à demander à l'image d'être juste et forte *. « Si on en fait, dit le P, Lamy, une vive imag-e semblable à celle que nous avons dans l'esprit, sans doute que ceux qui la verront, auront les mêmes idées que nous, qu ils concevront pour elles les mêmes mouvemens... [Rheior., 88).
Mais certaines analyses montrent à quelle rigueur on prétendait en venir. Sorel, qu'il approuve ou qu'il fasse ses réserves, n'est pas le moins exigeant : « On dira, observe-t-il, d'un Soldat qui s'est trouvé à un assaut. Qu'il a essuyé mille mousquetades. Gela est dit galamment pour montrer le mépris que les Gens de Guerre font du péril ; De dire qu'ils essuyent des mousquetades, c'est comme si les ayant receuës, il ne faloit faire autre chose qu'essuyer ses habits, de mesme que quand on a jette dessus quelque ordure. On dit essuyer les périls, et cela s'applique encore à toutes sortes de mal-heurs et d'incommoditez, tant l'on donne de vigueur aux mots depuis qu'ils ont commencé d'avoir cours. Dans les Entretiens d'Ariste il y a, Nous sommes en danger d'essuyer V Orage, car il y a quelque chose à essuyer et à seicher, après qu'on a esté exposé au vent et à la poussière, et enfin à la pluye, comme cela arrive dans la tempeste et l'orage » (Sorel, Conn. des b. liv., 1672, 457-458). On voit par là à quels emplois le verbe essuyer convient, il faut qu'il soit tout proche de son sens propre. Si l'exemple ne suffît pas, en voici un plus significatif encore : « On dit. Envisager son ennemy , Envisager la mort, Envisager les périls. En cette dernière occasion, cette façon de parler ne paroist pas si bonne, pource qu'il le faut imaginer que la chose dont l'on parle ait un visage ; Nos ennemis ont un visage, et nous donnons aussi un visage à la mort, mais pour les périls et les autres choses, nous ne les concevons pas ainsi. Neantmoins le visage est la face, et l'on dit aussi la face des choses, mais c'est à sçavoir si on peut dire pourtant, Envisager les choses » (//j., 454) -. Je ne
1. Il rehat souvent sur Venclame les vers qui ne sont pas bien tournez. Pour bien écrire, il faloit de deux choses l'une, ou ne point user du mot d'enclume, ou user du mot de l'orçje. Il rehat souvent sur Venclume les vers qui ne sont pas bien forgez (Bary, Secr.de nostre Lang., 47).
2. Pom. et G. Miege ne donnent qu'ent;ts3,^er quelqu'un ; Rich., Fur., A. et A 'acceptent : envisager la mort, une alVaire. On trouve dans Duil. : l'Angleterre envisage la France; L'Inghilterraè in prospettiva délia Francia. — Les suites de ce mot. quand je les enwi.sagre. Me font voir un mari, des enfants, un ménage (Mol., IX. 61, Fem. Sav., V. 15-10) ; attende/, du moins que vous ayez confronté les dépenses pour envisager votre départ (Sévigné, VII, 124) ; Et, loin d'envisager ces périls évidents (La Font., VII, 403, v. :>) ; Vous les accusez ^Ics Jésuites) de n'envisager dans les personnes que la haine ou l'amour qu'on avoit pour leur compagnie (Racine, IV, 284, Imag.).
m'accommode point, avoue ailleurs Sorel, du grand fonds de paresse, pource que la Métaphore nous doit faire imaginer quelque chose de réel et de possible ; Comme qui diroit, J'ay un grand fonds d'amitié, on se représente que celte amitié est quelque chose dont on fait amas, car mesme il y peut avoir grand nombre damitiez, puisqu'on dit, // ma fait mille amitiez ; Mais il n'y a pas plusieurs paresses dont on fasse fonds. La Paresse est une habitude, non point une chose qu'on puisse amasser pour en faire fonds et magazin » {Ib., 443-446. Voir plus haut, p. 332). De dire. Donner là dedans, pour signifier qu'on se range à quelque avis, c'est en parler comme si on donnoit dans quelque barricade, au lieu que cela se peut faire paisiblement et sans violence. Il y a pourtant des occasions où cela est dit fort proprement, à cause de l'impétuosité qu'on témoigne, et en d'autres temps nous nous accoutumons à l'usage » {Ib., 446).
Sous des prétextes analogues, Bouhours trouve à redire aux expressions de M. de Sacy : Etendez mon cœur, afin qu'il voiis aime davantage [Imit., 22 ; cf. 54) ; la charité agrandit l'âme {Ib., 25 ; cf. Ross., 0. c, 226-7). Sont-elles si vagues, alors que l'expression grand cœur les éclaire et les précise ? 11 cherche vingt querelles aux jansénistes, qui essaient de garder à leurs traductions le caractère concret de la langue originale. Il censure une vie assiégée de pièges et de filets {Entret., 142) ; arroser ses discours par de ferventes prières, parce qu'arros<?r donne l'idée d'humidité et de rafraischissement, et que ferventes fait penser à de l'ardeur, des feux, des fiâmes {D., 80-81); illuminer mes yeux aveugles : on n'a jamais dit des yeux aveugles {Imit., 58, etc. Cf. Rosset, o. c, 227-8). Il se demande si on peut dire une miette ou une goutte de grâce {Ib., 55, Id., 225) ; vous êtes le breuvage de mon âme {Ib., 58) ; se refroidir de ses saints désirs {Entr., 145) ; Fermez sur vous la porte de votre cœur, qui est sans aucun doute du jargon {Imit., 8; cf. 24, 7, 39 ; D., 109; Rosset, o, c, 226). Les images comme les expressions, sont considérées comme si elles étaient des productions logiques.
Une des fautes les plus faciles à commettre consiste, nous l'avons vu, à remplacer dans une expression un terme plus général par un particulier. Il en est de même naturellement, lorsque le style est imagé. Nicole avait écrit : « Outre les liens spirituels qui les unissent entre eux, ils sont encore attachés par une infinité de petites cordes toutes humaines dont ils ne s'aperçoivent pas; et la fermeté de leur union ne dépend pas seulement de ces liens spirituels, mais aussi de ces autres cordes humaines qui la conservent. Il arrive de là, que lorsque ces petites cordes viennent à se rompre, par une infi-
n:i8 HISTOIRE Di: LA LANGUE FRANÇAISE
nité de petits scandales, de petits mécontentements, de petites négligences, on vient ensuite à se diviser dans les choses même les plus importantes », Nicole, pour la clarté de cette phrase particulière a voulu employer deux métaphores, l'une créée sur l'analogie de l'autre, afin d'exprimer la même idée d'union ; on peut discuter et mettre en doute le succès de sa tentative, mais Bouhours ne s'en tient pas là ; c'est le procédé même qu'il condamne, parce que, ditil, « la métaphore ne doit jamais descendre du genre à l'espèce, et cordes ne doit pas remplacer liens ». De même on peut bien dire les flammes d'amour, mais non les tisons, le falot, la mèche d'amour {Doutes, 112; cf. Rosset, o. c, 224) >.
L'image évoquée doit être en harmonie parfaite avec l'idée, estime Bouhours après Sorel. Entrez dans votre cœur pour vous y reposer comme sur un lit dans des sentiments de componction, est mal écrit, se reposer comme sur un lit ne donnant pas l'idée d'un homme pénétré de douleur (Bouh., Imit., 7 ; cf. Rosset, o. c, 220). « Quand on parle A'entrer dans le sens de quelqu'un, on se figure d'entrer dans quelque... Edifice, mais au contraire c'est le sens et la pensée de quelqu'un qui entrent en nous ^.
En somme il faut que les images ne soient ni rares, ni communes, qu'elles satisfassent raison et imagination, mais ce n'est pas tout. « Les métaphores pour bien estre receuës ne doivent estre tirées ny des choses trop éloignées, ny des choses trop proches. Elles ne doivent pas estre tirées des choses trop éloignées, parce que comme elles peinent l'esprit, elles ne plaisent pas. Elles ne doivent pas estre
1. M. de Balzac ne s'est pas contenté de cette phrase étrangère : parler des pierres et parler da fer, il a dit encore, dans une lettre an P. du Creux, qui est la cinquième du troisième Livre de la première partie de ses Lettres choisies : « Ils écrivent da fer et des pierres comme eux-mêmes le canfessent, pour ne pas dire de la boiie et du fumier, comme quelques-uns le leur reprochent »... On m'opposera qu'écrire du fumier et de la boue est une manière de parler qui n'est pas mauvaise, puisqu'écrtrc des douceurs et des fleurettes est en usage. .. Il y a bien de la différence entre marquer une chose .... dans l'espèce et dans le genre, et l'on descend rarement de l'un à l'autre. Mais il ne nous est point encore arrivé de dire : H a écrit des roses, des lys, des jonquilles et des anémones (Chevr., Ms. Niort, 11, dans Boiss.).
2. Entrer a plusieurs significations fines : entrer dans le sens de quelqu'un, entrer dans la pensée d'un auteur, entrer dans le monde, ... entrer dans une affaire, pour dire s'y engager, ... il y entre un peu de cela ; en parlant d'un homme qui ne dit mot en compagnie, il n'entre point dans la conversation (Bouhours, i?n<r., 92-93). — Rich. confirme que ce mot au figuré à plusieurs belles significations ; * Pom., Duil., G. Miege, Fur., A. A'-' qui donnent les uns ou les autres de ces emplois. — une autre tragédie, où l'on entroit dans des intérêts tout nouveaux (Racine, I, 393, Théb., préf.); M. de Pontcharlrain est entré dans cette affaire avec beaucoup d'amitié (Sév., X, 221); j'entre avec une tendresse infinie dans tous vos sentiments (Ead., X, 313); mon fils a une qualité très-commode, c'est qu'il est fort aise de relire... ce qu'il a trouvé beau : il le goûte, il y entre davantage... cela s'incorpore (Ead., L\, i03) ; Que je vous suis obligé d'entrer ainsi dans mes interests (du Verdier, Le Flatteur, a. II, se. 2); vous n'entrez pas assez dans le dépit où je dois être (Id., Ib., a. V, se. 5).
LKS IMAGES Do9
tirées des clioses trop proches, parce <|ue, comme elles sont familières, elles semblent fades. Celuv, par exemple, qui appelleroit Casserons, des soldats lasches, comme lit Themistocles, pourroit ne pas agréer, parce qu'à moins de se ressouvenir que ce sont des poissons de mer qui ont une espèce de couteau au milieu de la teste, et qui n'ont point de cœur, cette façon de parler ne feroit point une
agréable impression Qui diroit que le sein d'une certaine Dame
serait d'albâtre, ne diroit rien qui arrestat l'esprit, parce que c'est une louange qui est tirée d'une chose vulgaire » (Bary, Rhet. fr., 1676, 303). Toutes ces exigences se justifient en principe assez facilement. Limage n'ajoute rien au style quand elle n'évoque rien, ou qu'elle évoque mal, ou qu'elle évoque autre chose que ce qu'elle devrait évoquer.
Mais avec Tesprit du temps, on devait nécessairement pousser jusqu'à l'abus des idées excellentes. Nous en avons vu déjà plusieurs preuves. Quand on parcourt les ouvrages de polémique, les pamphlets et les critiques, on est effrayé des chicanes qu'occasionnent aux écrivains les hardiesses les plus timides. Maynard avait employé flambeau dans : Le grand flambeau qui l'embellit. Fera sa tombe de son lit, Chevreau remplace par astre: Un astre se couche, non un flambeau [OEuv. mesl., 296 et suiv.) K Bary corrige la phrase : d'un lien sacré qui ne devrait produire que du plaisir et de la vertu, l'on en fait une chaîne misérable qui ne produit que de la peine et du péché; les liens et les chaînes doivent être changés, ils n'engendrent pas ; produire de la vertu ne vaut guère mieux, c'est une façon de parler inusitée [Secr. de nastre Lang., 130). Desmarest raille Boileau sur ses vers : Mais la postérité d' Al fane et de Bayard, Quand ce n'est qu'une rosse, est vendue au hazard... Gela est admirable de faire de la postérité de quelques chevaux une rosse. Dor. : Dy moy, Damon, n'as-tu jamais monté sur la postérité d'un bon cheval? {Def. Po. Her., 40). La Bruyère est, à chaque page, pris à partie : Cette pépinière intarissable de Directeurs scandalise son critique : intarissable convient mieux à des sources qu'à des pépinières [Sent. s. les Car., il Q) ; des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement imprimez est mal, on ne dit pas qu'il s'imprime des choses, ce sont les choses qui s'impriment dans l'esprit (//>. , 593). Ailleurs le même discute l'expression : une sécheresse de pulmonique. « La comparaison n'est pas juste, il n'y a pas de gens qui
1. Ailleurs il jujfe que ta chasse niiivile luis an bois (Ms. Niort, 67-68, dans Boiss.), qu'on ne peut pas dire, mettre bas la colère (Ib., 87-88), abattre un bonheur (Ib., 163), fâcher ou affliger le repos (Ib., 5 , la santé de vos affaires (Ib., 48).
crachent plus » (//>., 2S7). Et l'Apologiste répond : « Le crachement produit enfin une sécheresse mortelle » [Apol. de La Br., 212) ! La défense s'inspire des principes mêmes de l'attaque, et la discussion n'en est que plus curieuse. Elle révèle des deux côtés une hostilité absolue à toute locution qui évoquerait puissamment une idée, mais ne satisferait pas en même temps, à l'analyse. Je terminerai sur cet exemple burlesque, on en trouvera d'autres dans ce qui suit. La moindre tentative pour animer les choses, était sévèrement g-uettée : un discours qui parle ou un réduit qui crie merveille alarmaient les gardiens de la langue (v. Mén., 0., 11,388; cf. Def. Po. Her., 106). La vérité est qu'on n'aimait pas l'expression imagée, considérée comme souvent dangereuse, et presque toujours inutile K
Images outrées. — Il arrive souvent, et c'est un des pires reproches qu'on puisse faire à un auteur, que ses figures sont outrées. Critique dangereuse entre toutes, puisqu'elle ne se fonde sur rien de précis, qu'il n'existe aucun étalon de la mesure à laquelle on prétend soumettre le style, et qu'au surplus la variété des genres et des styles obligerait à changer constamment cette mesure. Un auteur, parlant de la célèbre scène du cirque où Néron fit brûler les chrétiens, avait risqué les expressions : une torche qui crie, un flambeau qui se plaint. Ces simples mots, tout pleins de l'horreur du supplice, tout débordants de pitié humaine, choquent Chevreau (V. œuv. mesL, 296-297). Ailleurs La Bruyère osait montrer des ouvrages qui marchent sur le ventre à d'autres. Métaphore outrée [Sent, sur les Car., 92-93). S'il dit : Pressez ces gens, enivrez de la faveur, tordez-les, ils dégoûtent Vorgïieil, V arrogance, la présomption. Métaphore outrée (//>., 286-287). De même pour sa phrase célèbre : Des âmes paitries de boue et d'ordure « je permets cette expression à ceux qui croyent lame matérielle... Des âmes paitries de gloire, cela est noble, si l'on veut, mais ces métaphores passent trop le naturel » {Ib., 256).
Mots a figures effacées employés comme des mots simples. — Pouvait-on, après qu'une figure s'était assez effacée pour que le
1 . Comme il est accoutumé aux assauts, aux saccagemens, aux cris, aux massacres ; Von a raison de dire, qu'il est insensible, qu'il n'y a point d'objet, quelque pitoyable qu'il soit, qui puisse humecter ses yeux. A quoj' bon se servir de la dernière phrase, puis qu'elle n'est ny belle, ny nécessaire ; et qu'il ny a des choses simples qui expriment très-bien la dureté ? Comme il est accoutumé aux assauts, aux saccagemens, aux cris, aux massacres; ion araisonde dire, qu'il estdur;qu'ilesl insensible: qu'il n'y a point d'objet, quelque pitoyable qu'il soit, qui puisse luy tirer des larmes. (Bary, Secr. de nostre Lang., 130-131).
Les images 561
mot ait pris un sens équivalent à celui du mot ordinaire, se servir du mot ligure comme de l'autre, sans plus tenir compte de l'image ancienne? Flamme^ devenue par l'usage synonyme d'amour, allaitil pouvoir tenir sa place dans toutes les locutions, sans qu'on fît aucune attention à l'image primitive ? Corneille s'en était servi cent fois de la sorte, sans aucun scrupule. Mais Chevreau posa la question à propos d'un vers d'Othon : « C'est vôtre intérêt seul qui fait parler ma flamme. Agir, dit-il, eût été plus propre, parce que la flamme ne parle point, quoi qu'ici flamme signifie amour ; et que la plupart de nos Poètes, sans y prendre garde, n'écrivent presque jamais autrement » [OEuv. meslées, 300).
Ailleurs, il s'en prend à compas, que Malherbe trouvait bon et propre à tout : Bornez-vous... dans un juste compas (Ms. Niort, 427, dans Boiss,). On pourrait citer d'autres critiques analogues, ainsi l'observation de Subligny sur ce vers : un sang sur qui la Grèce aujourd'hui/ se repose ; se reposer sur un sang est une étrange figure, remarque-t-il, non sans raison [Folle Quer., p. 11 de la Préf.) K Au premier abord, on est tout à fait enclin à donner raison aux censeurs. 11 faut prendre garde pourtant. Faire choir le front d'une ame nous paraît aussi mauvais qu'à Chevreau (Ms. Niort, 77, dans Boiss.); /<? nai point pris foi sur ces méchantes langues, a beau être de Molière, c'est du galimatias (III, \9G, Ec.des Fem.,\. 472).
Mais tel n'est point le cas de toutes les expressions auxquelles je fais ici allusion. Qu'on considère le mot sang : Il signifie fils, descendants, et s'étend à toute une famille, une race. Dans ces conditions, Racine dira tout naturellement : Votre vie, Esther, est-elle à vous? N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue? (III, 479, Esth., V. 208-209). C'est comme s'il disait au peuple, à la race. Seulement il y a heur et malheur. Tantôt le développement continue, la métaphore s'efface de plus en plus, personne ne fait plus attention au sens jadis figuré. Au contraire si le développement s'arrête, si même, comme il arrive, on abandonne le sens métaphorique, les expressions ainsi créées paraissent étranges et mal faites, incohérentes. On demande compte à l'auteur dune vie qui est à un sang.
1. Comparez encore lobservation suivante du censeur de La Hruyère : Regorger d'honneurs : celle expression n'esl pas moins éleganle, parce (jue l'usage donne aussi à l'anibilion le nom de soif. Mais regorger de train ne peut cire un mol usilé, qu'après que l'on aura mis en vof,'uc celui-ci, être affamé de carrosse {Senlim. s. les Caract.,21>ij. L'Apologisle répond : le verbe regorger s'applique aux choses qui ne sonl pas susceptibles de cette faim ni de cette soif... Ce verbe n'est que pour signifier l'abondance... regorger, pris au figuré, peut s'appliquer à toutes choses Apolog. de La Bruy., 192-3).
Histoire de la Langue française. lY. 35
S62 nisTomE t)E r.A langue Française
Rien n'est plus injuste. L'instinct (jui porte à donner à vin mot ligure tous les emplois du simple est un des instincts essentiels du lang^age. Par une action et une réaction réciproques, la figure s'ell'ace au fur et à mesure que le mot s'étend et le mot s'étend parce que la figure s'efface. Il faut réserver nos sévérités pour les cas où l'usage du mot ne justifiait pas les libertés prises. On a souvent crié trop facilement à l'impropriété. Pyrrhus qui demande sa main à Andromaque et lui offre son bras paraît bizarre (Rac, II, 5o. Andr., v. 203). II parle la langue de son temps, voilà tout.
L'image et les écrivains. — Alors qu'ils multiplient, ainsi que nous venons de le voir, les précautions et les conseils, jamais les théoriciens ne font allusion à l'instinct si sûr qui a rempli les langues de tant d'expressions heureuses K II semble qu'ils ne croient qu'à la figure élaborée par le styliste, cherchée et ensuite examinée, retournée, pesée, contrôlée, toute artificielle. Ils sont, avec raison du reste, en défiance de celle-là. L'autre, qui fait presque tout le style, est oubliée.
Aussi les hommes qui avaient de l'imagination résistèrent-ils dans une certaine mesure. Chez un Bossuet, comme on l'a remarqué, le goût, du temps ne parvint jamais à éteindre complètement le sens du réel, du concret, des choses vues, ou grandes ou familières. M. Lanson a cité de lui un lever de soleil digne de Chateaubriand [Art de la Prose, 107) . Même dans les Oraisons funèbres, il y a des images hardies et neuves : Si jamais l'Angleterre revient à soi, si ce levain précieux vient un jour à sanctifier cette masse, où il a été mêlé par ces royales mains [Or. fun. d^Henr. de Fr., éd. Réb., 91 ; cf. sur Alger, p. 232-233 ; sur un jour d'hiver, p. 239). Mais pour que Bossuet se laisse aller à ce goût, il faut qu il se trouve dans des conditions particulières, dans son diocèse d'abord, loin des mondains, ou qu'il se laisse entraîner par quelque texte biblique, plein de vie et de couleur. Ailleui's il s'étudie à sarcler son style, à extirper ces plantes sauvages et puissantes. Ses adjectifs ne montrent plus rien. Ils
1. Un homme de bon sens reniar<iue pourtant que d'instinct le peuple sait créer en ce {^enre divers modèles inimitables à lart : « Il est étrange qu'il n'y ait rien dans l'Eloquence dont on se serve si mal que des Figures, puis qu'il n'y a rien de si aisé et de si naturel.,, on trouveroit dans son propre fonds, et suivant simplement les mouvemcns de la nature, tous ces tours sublimes, vehémens et agréables, ausquels on a donné le nom de F'igures. Jay pris souvent plaisir à entendre des païsans s entretenir avec des Figures de discours si difTerentes, si vives, si éloignées du vulgaire, que j'avois honte d'avoir si long-temps étudié l'Eloquence, voyant en eux une certaine Rhétorique de nature, beaucoup plus persuasive et plus éloquente que toutes nos Rhétoriques artificielles » (Brettev., Eloq. de la Ch. et du Bar., 204-205).
LES tMAGËS o63
deviennent abstraits, pompeux, ils veulent nous imposer une sensation, au lieu de la faire naître : u Qu'il embellît cette magnifique et délicieiiHe maison, ou bien qu'il munît un camj) au milieu du pays ennemi, et qu'il fortifiât une place ; qu'il marchât avec une armée parmi les périls, ou qu'il conduisît ses amis dans ces superbes allées, au bruit de tant de jets d'eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit, c'était toujours le même homme » {Or. [un. de Condé, Ib., 518-519).
Et combien pourrait-on citer d'occasions où , volontairement, d'autres s'abstiennent et se précautionnent. Boileau prend ses sûretés : « Il y a dans le grec, dit-il, que l'eau, en voyant Neptune, se ridait et semblait sourire de joie ». Mais cela serait trop fort en notre langue [Rem. sur Long., éd. B. S. P., III, 415). Avait-il peur qu'un Desmarets lui reprochât semblable hardiesse, comme il lui avait reproché : au nom de nos baisers ^ ?
La Bruyère, lui-même, écrit parfois des lignes si pâles qu'elles ne laissent plus paraître sa personnalité : « Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau, qui répandu sur une colline vers le déclin d'un beau jour, paît tranquillement le thym et le serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a échappé à la faux du moissonneur, le berger, soigneux et attentif, est debout auprès de ses brebis ; il ne les perd pas de vue, il les suit, il les conduit... si un loup avide paroît, il lâche son chien... l'aurore le trouve déjà en pleine campagne. . . quels soins ! » (La Bruy . , I, 385, Du Souverain). On croirait entendre M""" Deshoulières, en prose.
En général, puisque la vision neuve, personnelle, est proscrite, puisqu'on rebute tout ce qui reflète l'impression d'une âme particulière, les meilleurs en arrivent à se contenter de l'image banale? usuelle, attendue, qui, après tout, n'est qu'une expression propre d'une autre sorte^Biblique ou classique, quelle que soit son origine, elle est sûre, celle-là, de se faire accepter, . et même saluer au passage '-. Sur ce vers banal : D'où pleuvent la flamme et le fer. Chevreau note : Il est excusable de s'être servi plus d'une fois de cette pensée, parce que l'on ne peut rien voir de plus grand ni de plus beau que cette pluye de tempestes, de fer et de feu (Ms, Niort, 38, dans Boiss. ; cf. la suite). Comme les mots approuvés, les bonnes métaphores sont celles qui ont pour elles l'usage. Au lieu de se
1. Il laut demander « quel nom avoient les baisers de Ihorloger et de l'horlo- ^ere » (De/", du Po. Her., 115).
2. Encore faiit-il dire que Bouhours,dans sa haine de Port- Royal, trouve ù reprendre dans : /'ruil de ciyne, que Thoynard doit défendre {Disc, 80).
864 histoirf: ï)E la langue française;
marquer uu coin des personnes, il est mieux que les images soient frappées au coin de l'époque ; ce ne sont plus des médailles, ce sont des monnaies '.
Une réaction s'annonce. — En réalité, cette austérité ne pouvait se soutenir qu'un temps. Déjà La Bruyère, à l'occasion si sévère pour Acis -, estimait ({u'on abusait de la rigueur^ sous prétexte de combattre des abus. Il l'a dit : « Il faut éviter le style vain et puéril, de peur de ressembler à Dorilas et Handburg ; l'on peut au contraire en une sorte d'écrit hasarder de certaines expressions, user de termes transposés et qui peignent vivement, et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu'il yak s'en servir ou à les entendre » (I, 149loO, Des ouvr. de l'esprit). Il avait déjà proclamé ailleurs : « Moïse, Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expressions et parleurs images » 'La Bruy., ï, 116-117, Ib.).
Du reste son style ferait à lui seul connaître la doctrine de l'écrivain, si aucune déclaration n'avait manifesté son opinion. Il est plein de choses vues, et vues partout, au cercle, en ville, à la campagne même : « Ils heurtent de front et de côté, comme des béliers : demande-t-on à des béliers qu'ils n'aient pas de cornes ? (I, 226, De la Société) ; On fait sa brigue pour parvenir à un grand poste... les uns doivent entamer, les autres appuyer ; l'amorce est déjà conduite, et la mine prête à jouer : alors on s'éloigne de la cour (I, 313, De la Cour) ; si elle a vu de sa fenêtre un bel attelage... et que
1. Aucun genre ne donne plus celte impression que la harangue politique. Les mots, les épitiiètes, figurées ou non, pompeuses et décoratives, mais abstraites, pourraient être catalogués : (frand alterne avec incomparable et bienfaits avec vertus, sitôt qu'il s'agit du roi. On ferait en quelques heures une collection de cent phrases analogues à celles-ci : « Que s'il vient de reprendre les armes, ce n'est que pour restablir le repos public que des esprits inquiets et jaloux de sa gloire ont troublé par de noirs arlilices, par des desseins injustes, et par des entreprises odieuses » [Har. de F. de Callières à sa réception, fév. 1689).
2. L'on voit des gens qui... vous dégoûtent... par l'impropriété des termes dont ils se servent, comme par l'alliance de certains mots qui ne se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et à qui ils Font signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont Jamais eu intention de leur faire dire... Leur bizarre génie... tourne insensiblement à un jargon qui leur est propre, et qui devient enfin leur idiome naturel ; ils accompagnent un langage si extravagant d'un geste affecté et d'une prononciation qui est contrefaite. Tous sont contents d'eu.v-mêmes et de lagrément de leur esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient entièrement dénués: mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont; et ce qui est pire, on en souffre.
Que dites-vous? Gomment? Je n'y suis pas; vous plairoit-il de recommencer? J'y suis encore moins. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid: que ne disiez-vous : « Il fait froid» ? Vous voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige: dites : « Il pleut, il neige ». Vous me trouvez bon visage, et vous desirez de m'en féliciter : dites : « Je vous trouve bon visage ». — Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair; et d'ailleurs qui ne pourroit pas en dire autant? — Qu'importe, Acis? (La Bruy., I. 216, De la Société).
LES IMAGES b65
plusieurs rangs de clous parfaitement dorés l'aient éblouie (I, 291, De la Ville) \ après toutes ses rêveries et toutes ses mesures, on est échec, quelquefois mat ; souvent, avec des pions qu'on ménag-e bien, on va à dame, et l'on gagne la partie : le plus habile l'emporte, ouïe plus heureux (I, 325, De la Cour) ; ils crient, ils s'agitent; semblables à ces figures de carton qui servent de montre à une fête publique, ils jettent feu et flamme, tonnent et foudroient : on n'en approche pas, jusqu'à ce que venant à s'éteindre, ils tombent, et par leur chute deviennent traitables, mais inutiles (1, 341), Des Grands) ; Les roues, les ressorts, les mouvements sont cachés ; rien ne paroît d'une montre que son aiguille, qui insensiblement s'avance et achève son tour : image du courtisan, d'autant plus parfaite qu'après avoir fait assez de chemin, il revient assez souvent au même point d'où il est parti (I, 325, De la Cou?') ; il est au guet... sur tout ce qui paroît de nouveau avec les livrées de la faveur (I, 322, Ih.) ; Le panneau le plus délié et le plus spécieux qui dans tous les temps ait été tendu aux grands par leurs gens d'affaires... est la leçon qu'ils leur font de s'acquitter et de s'enrichir » (I, 381, Du Souverain).
\Gertains théoriciens de la poésie et de l'éloquence avaient aussi, d^assez bonne heure, fait leurs réserves, le P. Rapin, par exemple: « On est tombé, dit-il, dans une autre extrémité par un soin trop scrupuleux de la pureté du langage : car on commença d'oster à la Poésie sa force et son élévation,] par une retenue trop timide, et par une fausse pudeur, dont on s'avisa de faire le caractère de nostre langue, pour luy oster toutes ces hardiesses sages et judicieuses que demande la Poésie : on en retrancha sans raison l'usage des métaphores, et de toutes ces figures qui donnent de la force et de l'éclat aux paroles... Le goust du siècle qui aimoit la pureté ; les femmes qui sont naturellement modestes, la Cour qui n'avoit alors presque aucun commerce avec les Sçavans de l'antiquité, par son antipatie ordinaire pour la doctrine* et l'ignorance universelle des gens de qualité donnèrent de la réputation à cette manière » [Hefï. s. laPoel. d'Arist., 82-83).
A la fin du siècle, les adversaires du « phébus » chantent victoire : « On commence fort à se défaire de tout ce galimatias, et pour dire moi-même quelque chose qui approche peut-être du Phebus ; on laisse le Soleil et l'Aurore assez en repos, et on n'aime plus aux dépens des astres. Tout de bon, on a fort abandonné ce jargon, plus impertinent qu'idolâtre, et l'Amour a quitté le langage du Parnasse, pour ne plus parler que celui de la Cour et de la nature. LOn se contente de dire naïvement et simplement ce qu'on seni^ et souvent
o66 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
ce qu'on ne sent pas » [Dial. sur les Plaisirs, p. 141) ^L Or dès ce moment un changement d'opinion se prépare. « La corruption du goût », comme dira plus tard Madame Dacier, s'annonce. Des maîtres de la rhétorique reprennent le P. Lamy de son abstinence des Métaphores, « mortification nouvelle, mais réjouissante » (B. Giberl, Ref .. Lett. III, 56). La vérité, suivant eux, est ailleurs. Les images « contribuent à l'abondance du discours, à la délicatesse et à la force, à la noblesse et à la beauté, à la clarté, k l'agrément et à la vivacité, tant des pensées que des expressions » (Id., //)., Lett. III, 12). « Elles y sont aussi utiles, qu'il est utile de bien peindre et d'expliquer clairement les sujets dont on est obligé de parler pour porter les hommes à agir » (Id., Ibid., 13). « On n'entend par cette expression (images sensibles), que les Métaphores et les Comparaisons; que les Hyperboles et les autres figures qui mettent les choses devant les yeux : que les preuves palpables ; que les peintures vives et circonstanciées, ce Dramatique, ces nobles imaginations.... Tout cela est TefTet d'un génie heureux, d'un enthousiasme, d'un mouvement extraordinaire de l'ame, qui représente d'une manière sensible toutes les choses dont on parle » (Id. , Ibid., 10) -. Et l'auteur de citer, pour défendre sa thèse, le plus vénérable des textes anciens : l'Ecriture. « Où trouverez-vous plus d'images sensibles, que dans le Sermon de Jesus-Christ sur la Montagne, dans lequel le Sauveur du monde explique tant de véritez de la Morale Chrétienne par des expressions populaires et métaphoriques, ou autrement figurées? » (Id., De la vérit. Eloq., 114) '. En exemple, il allègue un chapitre de Job, le Cantique de Moïse, etc., et il me semble qu'il en comprend le caractère aussi complètement que le P. Bouhours le méconnaissait. Les temps de La Mothe vont venir.
1. Renaud est du même seutiment que Bary, sur le sujet des métaphores : et comme Bouhours, il ne croit plus au temps « où dès-là qu'on s'étoit embarque en amour, on prenoit pour phare le flambeau de l'amour même, on i'aisoit voler ses désirs, à pleines voiles, à la faveur du vent de l'espérance, et on aloit eniin échouer contre un cœur de rocher ». Il trouve outré et on ne saurait trop l'approuver. « d'apeler les bâtimens irréguliers rfes soiecisnie.s en pierre., la Sentence, le poivre blanc de la diclion; les longues queues des femmes, (/es hyperboles de drap». Il veut que Ion garde dans la « Métaphore de la retenue, de la netteté et de la vérité » [Man. de parler, 158 et suiv.l.
2. Voici qui est moins net: « Il est presque impossible de ne pas se servir souvent de Métaphores dans un discours, par la raison que les langues n'ayant pa» assez de mots propres pour exprimer toutes les pensées, il faut nécessairement avoir recours aux mots impropres ; et ainsi l'on fait à tout moment des Métaphores sans y penser » (Brettev., Eloq. de la Ch. el du Bar., 293 .
3. <- Mais on peut lui nier aussi lau P. Lamy) que toutes les fois (|ue Ion aura à parler de Dieu dans un discours, et à se servir des idées sensibles dont l'Ecriture se sei-t, et k parler du bras, du doigt, do la bouche de Dieu, il faille commencer par dire au peuple qu'il n'y a aucune de ces parties corporelles dans la Divinité, et qu'un parlera ligurément(juand on les lui altribuëra » (Gibcrt. De la véril. Illoq., W>..
CHAPITRE VII LES SENS NOUVEAUX. LES SENS FIGURÉS. NOUVELLES EXPRESSIONS.
Basilique prend le sens d'église (H. D. T. cite un premier exemple de Bossuel, Ilist. un., 1, H) ; *Rich., Fur., A.; e Pom., G. Miege.
Cheminer — Le sens pi'opre tendait à disparaître (Bouh., Suite, 106 ; cf. A. de B., Suite, 34). Richelet le trouvait déjà un peu vieux. En revanche Bouhours constatait que dans la conversation on disait un tel cheminera, une affaire chemine (I . c). — Pour réussir, il faut Cheminer en avant (Hauter., Bourg, (le quai., a. II, se. 4). Ce nouveau sens est dans A^. Toutefois, L. de Templery conseille d'appliquer le mot aux choses plutôt qu'aux personnes {Gen. et PoL, 243).
combustion ne se dit qu'au figuré, mettre tout en combustion, semer partout « la dissention et le desordre » (A. de B., Refl.^ 127). C'est le seul sens donné par les
lexiques contemporains. — l'ambitieuse Fredegonde mettoit toute la
France en combustion (Boss., Ilist. Univ., 133) -.
considération — Avoir de la considération, tout en gardant le sens actif de considérer, prenait peu à peu le sens passif de être Vobjet de la considération. Bouhours et Andry protestèrent [Entr., 86; Refl., 133-134). — A- enregistra pourtant : il n'a nulle considération dans le monde, estre en grande considération •*.
1 . ('c chapitre devra être rapproché du cliapitre IV de la Section I : Mots qui /jcrdent des sens anciens, et du chapitre IV de la Section II : Définitions de sens et distinctions de si/nonynies. Souvent en clfct, quand un mot perd un sens ancien, c'est pour en prendi"e un nouveau. D'autre part les observations des jijrammairiens portent fréquemment sur des changements de sens qu'on tendait à introduire dans les mots.
2. briller — L'emploi du mot dans une expression comme briller dans la conversation, aurait été assez nouveau, selon Bouhours [Entr.. 93 . — Richelet traduit ; paraître avec éclat, c'est un esprit qui brille. Fur., A. et .\'^ donnent : briller dans toutes les compagnies. — Elle brilla dans toutes ses réponses (Sévigné, cité par L.}.
De même \)our chapitre. Sorel signale comme nouveau l'emploi du mot dans les locutions : n'avoir rien à se reprocher sur le cliapilrede quelqu'un, se mettre sur le chapitre de quehiuun, et il ne les approuve pas dans uu livre sérieux {Conn. des b. liv.. 1671, 387). Bouhours constate que l'emploi en est commun [Enlr., 94). — * Pom., Duil., Rich., Fur., A., .V-'. On trouvera de nombreux exemples dans le Lex. de Mol. par Livet. — En réalité cet emploi remonte plus haut.
Il y a lieu de l'aire les plus expresses réserves sur ces mots et expressions cités comme nouveaux par Bouhours dans les Entretiens. Briller et chapitre nous fournissent (les evenqjles. On en trouvera ime foule d'autres par la suite. Je n'ai cependant pas cru devoir omettre ce (jui passait pour nouveautés aux yeux d'un homme comme Bouhours, je ente ses observations, généralement en note.
:'.. compte et compter» sont fort usité/, dans cerlainssens. Je vous tiendray compte de tout ce que vous ferez pour luy ;... J'ay lu le livre d'un tel. Je n'y ay pas trouvé mon compte. Je compte pour rien la faveur des Grands: ...vous pouvez c<);/i/)<er sur moy »
consolable, consoler — A. de B. admet qu'on peut employer consolahlc, en parlant d'une douleur aussi bien que d'une personne [Re/I,, 218). UEnlerr' du Dict. condamne cette expression (314). Bellegarde fait une réserve analogue à celle d'Andry pour le verbe consoler [Eleg., 368) K
convive commence à signifier qui assiste à un repas. Alemand signale l'emploi du mot par Bouhours dans sa Traduction de Martial ; il n'est pas François, ajoute-t-il, mais Bouhours a raison de s'en servir [Guerre civ., 134-135). — O Duil., G. Miege, Rich.; * Pom., Fur., A., A'^. — Un convive échappé de la table du roi (Regnard, Dénioc, a. IV, se. 7). — Les dictionnaires ne donnent plus, sauf Duillier, le sens de repas, qu'on rencontre si souvent dans Loret (9 fév. 1658, v. 108; 9 août 1659, v. 88; 3 janvier 1660, v. 49; 17 juin 1662, v. 177, etc.).
cossu — Tandis que Furetière ne le cite que comme terme de botanique, l'Académie de 1694 mentionne la locution : il en conte de bien cossues, avec le sens de choses invraisemblables. En 1718, A- donne enfin le sens de riche. Il faut signaler toutefois que Godefroy (Compl'^)cite un exemple de ce dernier sens, au xiv« siècle, Mir. de N.-D., \l, 232.
creuser — Ce mot peut-il s'employer au figuré et peut-on dire creuser une matière! Oui, selon Bouhours [Suite, 365). S'-Réal a même entendu des gens de grande distinction dire : creuser un homme, pour dire pénétrer dans sa pensée [De la Critique, 93). Andry conteste que cette dernière locution soit en usage, et s'il accepte qu'on emploie creuser au figuré, encore veut-il que ce soit « dans un sens neutre » : creuser dans la Physique, mais non creuser la Physique. Il est exact que les exemples rapportés par Bouhours lui-même sont tous des exemples de creuser intransitif (A. de B., Suite, 50-54). — oPom., Duil., G. Miege, Rich. ;*Fur. : creuser dans un procès, A. et A2 : creuser une affaire et creuser dans une affaire. — Creusant dans les sujets, et forts d'expériences, Ils étendent partout l'empire des sciences (La Font., III, 320, v. 15-16) ; où a-t-il rêvé, creusé, rassemblé des idées si extraordinaires? (La Bruy., Il, 107).
culture, que Vaugelas écartait, se prend au figuré (Alem., Nouv. Hem., 514- 516). A. de B. admet la culture des Lettres [Refl., 145). — Richelet donne : culture des arts, de son esprit ; Q Fur. et A. Mais A- reprend les expressions de Richelet.
Déboutonner — Au sens d'ouvrir son cœur, faire connaître sa pensée, G dictionnaires jusqu'à A-, qui donne : se déboutonner avec ses amis ; * L., qui cite S'-Simon, II. D. T.; e Hug. On trouvait déjà ce sens chez Camus : si je ne vous deboutonnois entièrement mon cœur [Iphirjene, I, 334; cf. Alcime, 235).
déchaîner (se) — Bouhours signale qu'on dit élégamment : « les peuples se déchaisnent contre les favoris. C'est un déchaisnement horrible contre luy »
(Bouhours, Entr., 89-90). — Tous les lexiques donnent ces sens figurés de comple et de compter. Cependant Duil. et G. Miege ne les mentionnent que pour le substantif. — Mon amour-propre y trouve si bien son compte (Sévigné, I, i08l ; vous pouvez compter qu'elle l'a fait de son clief (Racine, VU, 265, Lelt.). Voir le Lex. de Mol. par Livet.
Au sens de réputer, estimer donné par A.. A- ajoute le sens de se proposer.
1. consolider — Vaugelas naimait pas ce mot au sens figuré, mais Alemand en publiant la Remarque posthume du maître, approuve l'emploi nouveau [Nouv. hem., 3.33); il passa dans A. et .\-' : consolider une union, une amitié.
{Entr., 96). — *Pom., qui ne donne dans cet emploi que le substantif, Ricli., Fur., A.,,A^. — jamais on ne s'étoit si fort déchaîné contre le théâtre (Mol., IV, 378, Tart., Préf.) ; Que feront des valets qui toute la journée Vous verront contre eux déchaînée (La Font., II, 105, v. 41-42). — Voir le Lex. de Mol, par Livet.
défaire — On dit depuis quelques années : « elle a été défaite au premier mot qu'on luy a dit, en parlant d'une personne qui a perdu contenance. Il ne faut rien pour le défaire, c'est à dire pour l'embarrasser. Des personnes dont l'une rf^/aiH'autre, pour dire, dont l'une obscurcit le mérite de l'autre » (Bouhours^ Entr., 99), — *Pom., Fur., A., A-. Les deux derniers donnent de plus le sens d'obscurcir une personne par l'éclat, le mérite, la beauté. — le voilà qui se trouble. — Courage, Seigneur!... Ne vous dé faites pas (Mol., IV, 199, Princ. d'EL, a. IV, se. 1) ; Le rebut do la cour est reçu à la ville, ...où il défait le magistrat (La Bruy., I, 177) ; M™'- de Roquelaure est revenue tellement belle, qu'elle défit hier le Louvre à plate couture (Sévigné, I, 406-407) ; l'ofifense la plus irrémissible parmi ce sexe, c'est quand l'une d'elles en défait une autre en pleine assemblée (La Font., VIII, k^, Psyché, liv. 1).
Je note pour mémoire ({ue se défaire continue toujours à signifier se tuer : Je crains, dieu me pardonne, qu'elle ne se défasse, elle se veut jetter dans le puits (Dancourt, Colin- Maillard, 8, p. 139) ^.
démêler — On dit élégamment se déniesler d'une affaire, déniesler une intrigue, je n"ay pu vous démesler dans la foule (Bouhours, Entr., 96). Bouhours a même écrit : démêler un mouvement, ce que Barbier d'Aucour blâme fort [Sent, de Cleante, 1671, 90). Villars l'accepterait, quand il s'agit de mouvements si imperceptibles qu'on a peine à s'en apercevoir (De/jcai., 134). — * tous les lexiques. — son esprit étoit... capable de démêler les affaires les plus difficiles (La Roch., II, 427-428) ; la fausse femelle, (jui d'un tel pas se sut bien démêler (La Font., IV, 104, v. 3;i-36) ; en démeslant l'obscurité d'un passage (Bossuet, ^poca/., 701). Voir le Lea;. de Mol. par Livet '^.
dérangé, employé dans le sens nouveau de dérouté, déplaît à de Callières : dérangé, dit-il, « suppose diverses choses qu'on avoit mises auparavant dans quelque ordre », or, vous avez beau être détourné de votre chemin, vous n'êtes toujours qu'une seule personne. Et il préfère désorienté, que les jeunes trouvent « colet monté » (Mots à la Mode, 46-49; voir Schenk, o. c, 51). — Comme de Callières, Pom., Duil., G. Miege, Rich. n'emploient le mot qu'en parlant d'objets matériels ; A. et A^ l'appliquent aux personnes : cela m'a tout
J . délicat — « Quoy-que délicat, delicntesse, délicatement ayeiit toujours été en usage, on ne s'en est pas toujours servi comme Ton s'en sert. Un esprit délicat, une raillerie délicate... II a beaucoup do délicatesse dans l'esprit; il sçait toutes les délicatesses de la lan^'ue. A raisonner un peu délicatement » (Bouhours, /i/i<r., 85). Ill'aut ajouter que Sorel signalait comme locution nouvelle : des sentiments tendres et délicats {Disc, sur VAcad. fr.). — Tous les lexiques donnent ces emplois de délicat et délicatesse. L'adverbe est aussi reçu, sauf dans Pom. et G. Miege, qui ne précisent pas suffisamment. — La moquerie... plaît toujours, quand elle est délicate (La Roch., I, 327) ; Le ragoût d'un sonnet, qui chez une princesse A passé pour avoir quelque délicatesse (Mol., IX, 121-122, Fem. Sac, v, 751-752); entre ceux qui lisent, ceux-ci aiment à être forcés par la démonstration, et ceux-là veulent entendre (/e'/icafemen/ (La Bruy., 1,9).^
2. Noter que démêler une fusée (ce qu'il y a sur un fuseau, c'est-à-dire débrouiller une affaire) est déjà dans Malherbe (II, 93) ; ces emplois sont donc plus anciens que ne le croyait Bouhours.
dérangé, un homme dérangé dana sa conduite, dans ses affaires. — Jamais il ne fut une telle dissipation : on est quelquefois dérangé ; mais de s'abîmer et de s'enfoncer à perte de vue, c'est ce qui ne devroit point arriver (Sévigné, IX, 436)'.
dérouter — Boursaultle range parmi les mots à la mode: S'il méfait dérouter du chemin de la gloire (3/o<.s à la mode, se. 4). — * A-^. Cependant il faut noter qu'on en a des exemples antérieurs. — c'est trop se moquer... de ne prouver leurs voyages dans ces vastes païs de l'antiquité, que parce qu'ils s'y sont souvent r/érou/ec (Bossuet, Averl. aux Prot., VI, !■•« part., § cm, 60b-6).
désaccoutumer — On dit élégamment se désaccoutumer d'une personne (Bouhours, Entr., 96). — * Pom.; Rich. ; O tous les autres lexiques. — il s'est désaccoutumé de M"^ de Coulanges (Sévigné, IX, 526).
désoler est signalé par de Callières dans des phrases comme : le diner et le cercle sont deux endroits qui désolent, mais on a la chasse, etc. [Mots à lu Mode, 9; voir Schenk, o. c, 53). — Les lexi({ues ne donnent pas d'emploi du mot dans un sens aussi affaibli '^.
diligence prend le sens de voiture: aux diligences de Lyon [Liv. des Adr., II, 168). — e Pom., Duil., G. Miege ; * Rich., Fur., Th. Corn., A., A2, s
Eciimer est employé parS'-Simon au sens de connaître, savoir des nouvelles le premier : Maulévrier^cumades premiers ce qui sepassoit à l'égard de Nangis (XII, 274); Je ne sais comment M. de Lauzun Yécuma (XVII, 346-347). — e Pom., Duil., G. Miege, Rich., Th. Corn. ; * Fur., A., A-'.
effusion — Bouhours constate qu'on dit effusion de sang, de bile, mais il ne sait ce que c'est qu effusion de colei'e [D., 99). Ménage conteste cette opinion et accepte l'expression (O., II, 52).