CHAPITRE II
POURQUOI LA FRANGE N'A PAS EU SA GRAMMAIRE OFFICIELLE DE L'ACADÉMIE COMME L'ESPAGNE ' .
On a remarqué que, de tous les livres cités au chapitre précédent, aucun n'est à proprement parler une grammaire. C'est que le privilège d'en rédiger une appartenait à l'Académie française. Elle ne l'a point donnée, quoique ses statuts lui en fissent une obligation. Ce n'est ni méconnaissance de ses devoirs, ni mauvaise volonté, mais impuissance. La Compagnie avait pris le goût des débats de grammaire, elle n'eut jamais la cohésion, la netteté de doctrine, l'assurance dans la méthode, ni, il faut le dire, la hardiesse nécessaire pour faire « un ouvrage de système ».
Il s'agissait avant tout pour elle d'achever le Dictionnaire. Une fois qu'il eut paru, tout à la fin du siècle, on s'occupa d'organiser des discussions et des délibérations grammaticales qui permissent de publier des remarques et des décisions. Les bureaux furent constitués en espèces de commissions permanentes ^. Le désir d'aboutir semblait général. Les membres s'étaient offerts, on avait trouvé des secrétaires, bref, le travail était ordonné.
Néanmoins, le résultat ne fut pas celui qu'on espérait. Le bureau, auquel « MM. Charpentier, Perrault, Corneille, et MM. les Abbez de Dangeau et de Choisy avaient promis assiduité », examina en conscience les « doutes » qu'on lui proposait, et d'autres questions encore, qui pouvaient plus tard servir de fondement à une grammaire ''^. L'abbé de Choisy y tint fidèlement la plume, mais finalement, quand il s'agit d'aboutir, l'Académie ne jugea pas à propos d'ordonner l'impression des décisions ; ce n'était pas qu'elle en désa-
1. Voir A. François, La Grammaire du purisme, Introd. 11 et Chap. i'"'.
2. « On a proposé que dans chacun des deux bureaux, il y eut quatre ou cinq de Messieurs qui ne changeassent point pendant tout un quartier ; Mrs. Boyer, de Fontenelle, Tourreil et Dacier offrirent de travailler avec M. l'abbé Régnier au l""^ bureau ; Mrs. Charpentier, Perraut, Corneille et labbé de Dangeau s'offrirent pareillement au second bureau. Et d'autant que dans ce second bureau il estoit besoin de voir qui rédigeroit les délibérations qui s'y feroient, M. l'abbé de Choisi s'est offert de servir pour cet effet de secrétaire pendant le reste du quartier; et M. l'abbé Tallemant s'est oft'ert en mesmc temps d'en servir au mesme bureau, lorsque le présent quartier seroit fini » {Reçf., I, 339-iO).
3. « On y agite des questions, qui nous serviront extrêmement, quand nous travaillerons tout de bon à la Grammaire » (Choisy, Journ., 288).
vouât le contenu, seulement le secrétaire « l'avoit écrit de ce style gai, libre, dont il a écrit son Voyage de Siam » (D'Olivet, Hist. de VA., 1730, 62) ^ Nous avons conservé néanmoins l'opuscule, que d'Olivet a publié '. Et il est des plus curieux. Aucun ne donne mieux une idée des discussions auxquelles la plus simple phrase pouvait prêter, surtout quand elle devait servir à exprimer les relations entre gens de ce monde si soucieux des distinctions de classes et des délicatesses de formes. On y aperçoit même la division entre les gens de lettres ou de goût qui n'avaient que leur instinct, et les théoriciens qui faisaient de l'analyse. Plusieurs fois, sans doute, il y eut rencontre et choc des deux méthodes. A chaque instant les premiers renoncent à suivre les seconds dans la discussion, faute de connaissances techniques ; ils ne comprennent plus ^.
La rédaction de Tallemant ne donna pas lieu à des objections du même genre. Pourtant, on ne voulut point non plus l'avouer officiellement. L'abbé nous dit bien que son livre n'est que le procèsverbal des discussions académiques . Il reçut néanmoins l'ordre de se nommer et d'en prendre la responsabilité.
Après ces essais malheureux, il fallut bien convenir que des observations de ce genre n'arriveraient jamais à remplacer la grammaire promise, œuvre collective du corps tout entier. Pourtant jusqu'en 1700, rien d'essentiel ne fut résolu, on revisait \e, Dictionnaire \ mais cette année-là fut décisive. Le 27 mars, l'abbé Tallemant, alors direc-
1. Cf. Reg., I, 319. « Quant aux doutes qui avoient esté proposez et résolus dans le second bureau, ceux qui les avoient resdigez par escrit pourroient les faire imprimer si bon leur senibloit. mais seulement sous leur nom ».
2. Opusc. sur la L. Franc, par divers Académiciens, Paris, Bernard Brunet, 1751, 243 et suiv.
3. « Mais, Monsieur, a repris quelqu'un , si pour juger de la bonté d'une phrase, il est nécessaire d'examiner, comme viennent de faire ces Messieurs, et les verbes et leurs régimes, si c'est un participe, ou un gérondif, où en serons-nous ? J'ai bien peur que ces Messieurs qui raisonnent tant, ne trouvent moyen de nous fournir aujourd'hui des raisons pour une opinion, et demain d'autres raisons aussi bonnes, peut-être meilleures, pour le sentiment contraire » (Opusc. div. Acad., 311-312).
« Après avoir porté notre premier jugement, et avoir dit. Cette manièrede parler me plaît, ou me déplaît, nous rentrons un peu en nous-mêmes, et nous nous disons : Voyons un peu ce qui rend cette manière de parler vicieuse; voyons ce qui la rend bonne. Alors ayant recours à nos participes, à nos régimes, à nos gérondifs, et à tout cet attirail, que vous avez peur qui ne vienne du pays Latin, nous tâchons de découvrir les raisons de notre premier goût, et nous sommes quelquefois assez hardis pour faire quelques petites règles générales, à l'occasion d'un sentiment particulier. Un homme voit un bâtiment : du premier coup d'œil il dit, cela me plaît, cela me déplaît. Il y a tel homme de bon goût, qui par le grand usage qu'il a d'avoir vu des maisons, d'avoir connu celles qui plaisent et celles qui déplaisent aux connoisseurs, dit fort à propos : Cela me plaît, cela me déplaît. Demandez-lui en la raison, il ne sauroit vous la dire. Mais faites venir M. Perrault: aussi-tôt Vitruve en campagne, les cinq ordres d'Architecture, et tout ce qu'il sait par sa méditation jointe à un grand usage des bâtimcns « [Ib., 312-313).