POURQUOI LA FRANCE NA PAS EU SA GRAMMAIRE OFFICIELLE
teur, posa la question. Allait-on faire une grammaire, et comment? <( Après avoir touché quelque chose de la difficulté qu'il y avoit que la Compagnie en corps travaillast à une Grammaire, il demanda si à lavenir, elle ne feroit pas bien de se partager en deux bureaux, pour travailler dans l'un à résoudre des doutes sur la langue, et dans l'autre à l'examen des ouvrages de quelques autheurs ».
« Les choses ayant esté discutées quelque temps, tous les avis se réduisirent à résoudre : que l'Académie devoit faire son capital du travail de la grammaire auquel elle sembloit engagée par son institution, mais comme c'est un ouvrage où une compagnie ne peut pas travailler en corps, M. l'abbé Régnier, secrétaire, seroit prié de s'en charger, pour communiquer ensuite son travail à la Compagnie » {Reff., I, 355-6),
Visiblement, une partie de l'Académie, instruite par l'expérience du Dictionnaire, et fidèle à son instinct, qui la dirigeait fort bien, sentait que le Corps, très propre à un travail de détail, était à peu près incapable d'une œuvre d'ensemble. Les controverses sur un mot et sur un tour, où la finesse, la justesse, le goût, un peu d'esprit même remplaçaient les connaissances techniques, lui convenaient mieux, surtout à une époque où les hommes du métier eux-mêmes avaient jusqu'ici travaillé de la sorte. Puisque Régnier Desmarais était occupé à un vaste corps de doctrine, un accommodement avec lui arrangerait tout, et le 27 mars 1700, on convint que « pour remplir les vuides du temps nécessaire à un travail de cette nature, l'Académie s'occuperoit désormais dans le premier bureau aux doutes sur la langue, et principalement à ceux qui auroient le plus de rapport au travail de la Grammaire, dans le second à l'examen de quelques ouvrages des meilleurs autheurs comme Malherbe, Balzac, Vaugelas, d'Ablancourt et autres » {Reg., I, 355-6), Le 1*"" juillet il fut encore entendu « qu'on continueroit à travailler sur les doutes de langue qui seroient proposez par celuy de Messieurs qui en auroit à proposer » (//>., 358 ; cf. 17 juillet, //>., 359),
Pendant tout un quartier, Dangeau, Perrault, Valincour, le Président Cousin, Dacier, prirent part assidûment à ces joutes, qui se succédèrent presque sans interruption. On serait curieux de connaître avec précision la cause de cette fièvre inaccoutumée. Voulaiton achever de convaincre et d'entraîner ceux qui eussent préféré un travail plus suivi et plus méthodique ? S'agissait-il de montrer seulement qu'on pouvait ainsi travailler sur une matière originale, et qu'il n'y avait pas besoin de prendre pour base l'œuvre de Vauge^
las? En tout cas, dès le l*"*" juillet, la Gompag^nie entrevit la nécessité de se réduire à une simple refonte des Remarques de Vaugelas. Comme pis aller, on se résigna à refaire une édition mise à jour de ce célèbre recueil, et la délibération du l*"'" fut confirmée le 17 '. Toutefois, après les vacations, les partisans de la première manière n'abandonnent pas encore la partie. A chaque séance, et elles sont fréquentes, on examine des doutes ^. Vaugelas est provisoirement laissé de côté.
Mais au commencement de décembre paraît s'être produite une crise dernière. On avait pu jusque-là espérer que Régnier Desmarais communiquerait le manuscrit de sa Grammaire, et qu'ainsi se réaliserait l'ouvrage dont il avait encore été reparlé en séance du 8 et du 25 novembre. Le 29, il est acquis qu'il refuse.
Rien n'eût pressé malgré cela en temps ordinaire, seulement il est très vraisemblable qu'on avait entendu dès lors parler d'une intervention imminente du Roi. Elle ne tarda pas en effet. M. de Pontchartrain fît demander à Régnier par l'abbé Bignon des nouvelles du travail de l'Académie. Nous ne savons malheureusement pas à quelle date précise ; nous savons du moins que Régnier soumit le 20 décembre à la Compagnie la réponse qu'il avait préparée. Ainsi s'expliquent les diverses résolutions prises.
Dès le 2 décembre, on résout d'organiser un travail collectif en vue d'une grammaire, auquel on conviera ceux qui sont absents de la séance '^. Le 9, même délibération, avec des conclusions peu nettes, mais dans le même sens ''. Entre temps on négociait vraisemblablement pour faire revenir Régnier sur sa décision, mais il
1. « Au deffaut de doutes, on sattacheroit à lire les Remarques de M. de Vaugelas, affîn que chacun de Messieurs y peust faire ses observations, lesquelles seroient recueillies par M. Corneille pour les donner ensuite au public, si la Compagnie le jugeoit à propos » [Reg., I, 358).
17 juillet noo..." la lecture des Remarques de M. de Vaugelas feroit le sujet du travail de la Compagnie suivant ce qui avoit esté arresté le 1" de juillet » {Ib., 359).
2. Voir les Registres SO août, 2, 4, 6, 9 et 13 sept. 1700 (I, 361) ; 18, 20, 23, 25, 27, 30 sept. et 2 oct. {Ib., 362); 4, ', 14 oct. (Ib., 363) ; 27 oct. {Ib., 364); 30 oct. {Ib., 365) ; 5 nov. {Ib., 366) ; 13 et 15 nov. {Ib., 367) ; 25 nov. {Ib., 370); 13 déc. {Ib., 373).
3. « La Compagnie a résolu de travailler à la grammaire par parties, qu'elle distribuera à ceux de Mrs qui voudront bien s'en charger, et M: l'abbé Tallemant a promis d'aporter les différentes divisions et subdivisions des parties de l'oraison, et après qu'on en aura eu la lecture, chacun prendra sa portion de l'ouvrage. Il a été résolu d'avertir ceux de Mrs qui sont absens de la présente délibération, afin qu'ils soient receus à travailler comme les autres » {Reg., I, 371-2).
4. « On a délibéré... et résolu qu'on travailleroit à la grammaire toutes les fois que M. le Secrétaire auroit quelque chose ù communiquer ».
A la première de ces séances il y a treize membres présents, à la seconde douze. Presque tous sont grammairiens, ou s'intéressent à la grammaire : Charpentier, Valincour, Tallemant, Corneille, Cousin, Ghoisy, Régnier.