PREFACE IX
leurs observations à ce sujet. Mes répertoires serviront, j'espère, de base à des recherches ultérieures, que j'aurais voulu faire moimême, s'il ne m'eût fallu pour cela recommencer le livre une fois terminé. Qu'il s'ag-isse d'étudier une œuvre, de l'annoter ou d'en expliquer en chaire des fragments, ils permettront d'apprécier plus sûrement dans quelle mesure l'auteur se conforme à l'usage général, et, là où il le modifie, en quel cas, en quel sens, pour quelle raison il le fait. La caractéristique individuelle des écrivains en sera précisée, au grand profit des études et de la science.
La matière étant ce qu'elle est, j'y devais accommoder ma méthode, et il me fallait renoncer à chercher des lois analogues à celles qu'on peut découvrir dans le développement d'époques livrées moins complètement aux actions personnelles. Au reste, si je ne me trompe, la linguistique actuelle, moins encline que celle des époques précédentes à se rapprocher des sciences auxquelles elle ne peut ni ne doit ressembler, se tourne de plus en plus vers l'histoire, pour former une branche de l'histoire sociale. Quoi qu'il en soit, bien peu nombreux sont les faits qui au xvii*' siècle se sont produits spontanément, ou ont évolué librement. Les changements phonétiques eux-mêmes, cessent d'être constants. Observés, conscients, contenus, ils prennent un caractère tel qu'ils ne sont plus comparables, ni par leur généralité, ni même par leur ampleur, aux faits des époques précédentes. Partout, des interventions individuelles ou groupales se mêlent à l'évolution normale, la précipitent et la favorisent, ou au contraire la retardent, la contrarient, la dévient, la redressent, en un mot la faussent .
Il ne saurait être question de négliger ces causes de trouble, ce qui supposerait une méconnaissance complète du sujet et de l'époque. Mais ne leur ai-je pas donné trop d'importance ? N'ai-jepas pris les ravaudeurs pour les ouvriers? Cette forme de la vie ne m'en a-t-elle pas caché d'autres ? Je me suis bien souvent posé la question. Toutefois j'ai constaté à maintes reprises le danger qu'il y aurait à écarter un fait qui paraît être particulier. Dans un groupe social aussi fermé et aussi étroit que celui où s'est élaboré la langue classique une opinion a si vite fait de s'imposer et de devenir loi !
La chose se produit de cent façons. Une tendance poussait à écrire : il ne voulut pas envelopper' ce Prince comme Vavoit été Pharaon. Bouhours juge que le ne peut représenter que l'infinitif exprimé envelopper, dès lors, impossible de l'employer à la place du participe. Th. Corneille et d'autres font chorus. La logique est invoquée. Et bientôt l'opinion de Bouhours fait loi.
Une autre fois, c'est un auteur dissident — je choisis exprès un casbien différent — qui s'obstine k employer un mot rejeté, ainsi partant. La langue était en train de simplifier la double série : partant., parquoi, par ce que; pourtant, pourquoi, pour ce que. Partant risquait d'être éliminé, il Tétait presque, comme parquoi et pour ce que. La Fontaine le met dans un vers charmant, que bientôt tous les Français cultivés sauront par cœur. 11 le sauve. Partant ressuscite. Un fait particulier vient encore contrarier le fait général,
Au nom de quels principes pouvait-on choisir? Fallait-il ne s'attacher qu'aux décisions et aux remarques dont la suite avait confirmé le succès? Même si un pareil tri avait été possible, se réduire là eût été tout fausser. Dans ce livre général, il me faut présenter telle quelle la mêlée des opinions ; ne retenir que ce qui a été ratifié, ce serait donner une idée tout à fait inexacte et des écrivains et des théoriciens, les faire paraître infaillibles, alors que les avis et les exemples des plus écoutés ont été souvent discutés et finalement rejetés. Pour présenter aussi exactement que possible le mouvement de la langue, j'ai donc donné des remarques fausses aussi bien que des remarques vraies, des décisions abusives et illusoires comme des observations positives. Elles ont eu souvent du reste sur la langue du temps une influence passagère, qui oblige à en faire mention.
Peut-être la masse des faits que j'accumule paraîtra-t-elle un peu lourde, c'est que la pâte était trop épaisse pour le levain. Je n'ai pas pu non plus, faute de recul, apercevoir toutes les idées qui se dégagent de cette masse. Le labeur d'assembler les détails, de les critiquer, de les mettre en œuvre ne m'a pas toujours laissé le loisir d'en saisir les rapports.
Un jour peut-être je pourrai donner au public une courte synthèse. C'est un plaisir pour moi de l'élaborer lentement dans les leçons que je fais à PEcoIe de Sèvres, où depuis longtemps j'ai pris le parti d'enseigner en général sans notes, de façon à mettre en lumière les ensembles et à n'apporter en preuves que les faits strictement nécessaires, tels que ma mémoire me les fournit. Ici, je voulais imprimer les documents comme je les avais. Et il fallait avant tout que ce livre parût. Quand l'âge de la pleine maturité commence à passer, c'est une imprudence de prolonger trop un travail dont l'achèvement demandera encore tant d'années.
Pour la première fois, on trouvera dans ce volume deux chapitres