POURQUOI LA FRANCE NA PAS EU SA GRAMMAIRE OFFICIELLE
maintint fermement ses prétentions à l'indépendance ; et jusque dans la réponse qu'il fit au Roi, il était facile de A'^oir que l'accord avec lui était impossible K Dès lors, comme on ne voulut ni lui donner carte blanche, ni travailler en corps à une grammaire avant qu'il eût produit la sienne, l'ouvrage fut abandonné provisoirement. Du moins les procès-verbaux que nous avons n'en parlent plus.
Il s'agissait donc pour l'Académie de trouver le moyen de publier une œuvre grammaticale ; et le plus court comme le plus honorable parut être définitivement de se mettre à l'examen des Remarques de Vaugelas. 11 avait commencé le 13 décembre. Les « Doutes » furent abandonnés aussitôt, et on poussa le travail avec une hâte fébrile '.
On voulait tenir la promesse faite au Roi. Dès février 1701,
1. « Ce qui en demande encore d'avantage (du temps) c'est une Grammaire françoise que le Public semble estre en droit d'exiger de l'Académie.
On s'est assemblé diverses fois pour délibérer des moyens de satisfaire à cette obligation, et l'Académie auroit bien voulu s'en acquitter en y travaillant en corps. Mais enfin ayant considéré qu'un ouvrage de système et de méthode, comme une Grammaire Françoise ne peut guère estre entrepris et conduit que par une personne
seule, elle a jugé qu'il falloit en donner le soin à quelque Académicien qui,
communicant ensuite son travail à la Compagnie, profitast si bien des avis qu'il en recevroit, que par ce moyen l'ouvrage, quoyque d'un particulier peust avoir dans le Public l'authorité de tout le corps.
Il est arrivé en conséquence de cela que la Compagnie ayant plus d'égard à ma charge de Secrétaire et à mon zèle qu'à toute autre chose, a souhaité que je m'engageasse à travailler à la Grammaire Françoise, et je m'y suis engagé à condition que comme on ne peut travailler que suivant ses propres idées, je serois quitte de cet engagement, si la Compagnie, lorsque je luy ferai voir les commencements de mon ouvrage, n'approuve pas celles sur lesquelles je l'aurai establi et le plan que je me serai fait.
Je n'oublierai rien. Monseigneur, pour me bien acquiter de la commission qu'on m'a donnée » {Reg., I, 374).
2. Voir les séances des 16, 18, 20, 23, 24, 29, 30 décembre 1700, et ensuite du 4 janvier J701, puis des o, 8, 13, 15,17,20, 21,24 du même mois. Jusqu'en septembre, on travaille plus que régulièrement : 17, 20, 21, 24 Janvier; 3, 7, 10, 12, 14, 19, 21, 26, 28 Février; 3, 5, 10, 12, 14, 19, 21, 22, 30, 31 Mars ; 5, 16, 18, 21, 25, 30 Avril ; 2, 4, 7, 9, 14, 18, 19, 21, 23, 25,28, 30 Mai; 1"^, 4, 6, 11, 13, 18, 20,25, 27, 30 Juin ; 30 Juillet ; 1", 4, 6, 8, 13, 27 Août; 5, 7,10, 17, 19, 22, 24, 26, 28 Septembre.
Voir la suite de la lettre de Régnier du 20 décembre 1700: « Cependant l'Académie, pour avoir dequoy s'occuper le jour de ses assemblées, s'est proposé d'y examiner soigneusement les Remarques de M. de Vaugelas sur la langue, pour les faire ensuite imprimer avec les observations qu'elle y aura faites. M. Corneille qui en a déjà fait de très bonnes sur le mesme sujet, et qui est très capable de bien rédiger celles que la Compagnie fera à chaque séance, s'est chargé de les recueillir toutes, et quand elles seront rassemblées, cela pourra faire un ouvrage très utile en ce genre pour le Public » (fier/., I, 375).
Cf. « Rien n'estoit plus nécessaire que de revoir exactement les Remarques de Vaugelas... Le sçavant et laborieux Académicien {M. de Corneille) qui de son chef avoit desja fait sur ce livre des notes tres-judicieuses qui ont esté imprimées... ayant esté prié de rédiger par escrit les Observations de l'Académie sur cet ouvrage de Vaugelas, en a fait un recueil que l'on donnera incessamment au Public. (Suite du Discours de M. Viihbé Gulloi/s en response an Discours de M. de Chamillart, 1 septembre 1702, Recj., I, 412-13, note).
Histoire de la Langue française. IV. 2
Th. Corneille, qui avait déjà publié ses observations personnelles sur les Remarques, était chargé de recueillir celles de la Compagnie (12 février 1701, Req., I, 380). Le 18 août, il apporte son manuscrit, dont on commence la lecture (//)., 395). Cette lecture se continue pendant les mois d'août et de septembre. Nous ne savons rien de la suite, mais, en décembre 170i, l'ouvrage était terminé et imprimé. 11 avait été fait en quatre ans. Ce fut lui qui provisoirement remplaça tant bien que mal la Grammaire attendue.
La Compagnie, en « réimprimant un ouvrage né dans son sein w, voulait, disait-elle, « marquer les changements arrivez depuis cinquante ans ». Rien de bien original ni de nouveau dans la méthode, c'est toujours, comme si Vaugelas eût encore été présent, l'usage qui règne en maître ; la logique, qui jouera bientôt si grand rôle, lui est encore résolument sacrifiée, et on voit revenir de temps en temps le refrain de Vaugelas : i< Il faut avouer qu'on ne peut gueres donner de raison de l'usage ». Encore est-il qu'on se sert, pour constater cet usage, d'une méthode bien singulière. Elle consiste à recueillir les voix. Je n'insiste pas sur l'ignorance grammaticale de certains de ces grammairiens jurés, quoique les deux livres, surtout celui de Tallemant, en fassent voir des exemples surprenants. Mais, même si tous ceux qu'on appelait à voter eussent été compétents, comment la seule présence d'une minorité qui doutait n'avertissait-elle pas que ce qu'on condamnait était, sinon bon, au moins tolérable ? Quelquefois, il est vrai, l'opposition de quelques-uns a amené la compagnie à dire qu'elle approuvait ceci sans blâmer cela '. Et c'est par là sans doute que s'explique ce libéralisme relatif que l'Académie montre dans ses décisions. Mais sa supériorité sur les grammairiens, à cet égard, eût pu et dû être beaucoup plus grande. Le remarqueur isolé était constamment exposé à prendre pour loi ses propres préférences, et à croire que ceux-là parlaient mal, qui parlaient autrement que lui et que ses connaissances, tandis que la Compagnie constituait une société, aux réunions de laquelle on venait peu nombreux, c'est vrai, assez nombreux 'cependant pour qu'il n'y eût pas toujours unanimité.
Les livres de l'Académie ont, en outre, le grave défaut d'être, même réunis, très incomplets. Dans le troisième, dont Vaugelas est la base, ne sont naturellement traitées que des questions déjà posées par le célèbre grammairien. Le premier, le seul qui ait été publié à l'époque : les Remarques et Décisions, est un mince opuscule de 171 pages,
1. Voir dans Tallemant, p. 137, sur c'est eux et ce sont eux. Cf. les Observations dans l'édition de Vaugelas par Chassang, l. I, 413.
POURQUOI LA FRANCE n'a PAS EU SA GRAMMAIRE OFFICIELLE 19
d'une grosse impression et d'un très petit format. Une partie de la place y est prise aussi par ces mêmes questions K Le bureau en a examiné d'autres, relatives à toutes les parties de la g-rammaire, dont plusieurs sont tout à fait intéressantes, mais elles sont en petit nombre. Evidemment nous n'avons là que des fragments. Les registres perdus renfermaient une foule de discussions qui eussent été bien curieuses pour nous -.
Régnier Desmarais. — L'ouvrage personnel dont l'Académie n'avait pas voulu prendre la responsabilité sans avoir le droit de l'examiner, et que l'auteur avait tenu au contraire à exécuter en pleine liberté, parut enfin en 1706. A ce Traité de la grammaire française^ Régnier Desmarais avait employé, suivant ses propres expressions, tout ce qu'il avait pu acquérir par cinquante ans de réflexions sur la langue, par quelque connaissance des langues voisines, et par trente-quatre ans d'assiduité dans les assemblées de l'Académie, où il avait presque toujours tenu la plume. Son premier volume devait être suivi de trois autres, dont deux tout grammaticaux. L'auteur se proposait d'y faire voir de quelle sorte « il faut lier ensemble toutes les parties du Discours pour en faire une construction régulière », ensuite de parcourir les diff'érentes façons de parler que l'usage a affranchies des règles de la grammaire. Mais les suites promises ne parurent pas. Le Traité de Régnier Desmarais, pour épais qu'il soit, est donc très incomplet. La première partie, la moins considérable (p. 1 à 136), étudie la prononciation et l'orthographe; la seconde (p. 137 à 746) est « divisée en autant de Traitez qu'il y a de parties d'Oraison » ; dans chaque traité, l'auteur, « après qu'il a examiné la nature et les proprietez de chaque partie d'Oraison, entre dans le détail de tout ce qui en regarde l'employ, soit par rapport aux règles de la Grammaire, soit par rapport à l'usage » (p. 2-3). Dans toute cette étude des parties du discours, dont Régnier s'efforce de pénétrer et de définir la nature, l'inspiration de Port-Royal est très sensible ^ ; mais l'analyste a manqué de profondeur et d'origi-
1. Voir, p. 27, sur : c'est un des plus grands parleurs qui fut jamais ; p. 66, sur : ont-ils pas fait; p. 70, sur : recouvert et recouvré; p. 82, sur : vesquit ou vescut; p. 98, sur les participes; p. 106, sur : lors de, etc.
2. Alors que tout le monde sollicite l'Académie de donner une grammaire, on entend une voix discordante. L'auteur des Sentimens critiques sur les Caractères s'indigne qu'on ait pu féliciter l'Académie de se livrer à un travail de ce genre : « il y a tant de choses à dire en faveur de l'Académie, que je ne pardonne pas à un Orateur de placer la Grammaire dans un discours où il pouvoit s'étendre sur les avantages de l'histoire, la noblesse de la poésie, la perfection de nôtre langue, etc. » (584). L'apologiste de La Hruyère défend avec vigueur la Grammaire {ApoL, 463).
3. Régnier critique cependant son modèle, p. 241 etsuiv. Cf. p. 267, éd. 4°.
20 HISTOIRE DE LA LAiNGlE FRANÇAISE
nalité, quelquefois même de justesse d'esprit. Il eût, en outre, pu gagner beaucoup de place en supprimant une foule de rapprochements inutiles ; il s'embarrasse de vieilles classifications qui n'ont point de lieu en français, comme celle des cas des noms ; il revient sur des sujets déjà traités ; s'égaie dans des digressions anecdotiques, comme l'histoire de la princesse Margot, s'attarde dans des discussions, pour conclure ensuite lui-même qu'elles sont plus curieuses qu'utiles, et que la langue n'y peut être intéressée (p. 246, 4°) ^. Bref, je ne serais point étonné que Fénelon ait surtout pensé à lui, quand il demandait qu'on se bornât à une méthode courte et facile. L'inconvénient le plus grave de ce développement, c'est qu'il est inégal. Dans le traité du verbe, les formes sont à peu près étudiées seules, la syntaxe étant réservée au livre de la construction, qui n'a pas été achevé. En somme, il est certain qu'on a dit, à la suite du P. Buffîer, trop de mal de l'œuvre de Régnier, dont certains chapitres, celui des pronoms, celui des prépositions, par exemple, sont très substantiels. Mais telle qu'elle était, elle ne réalisait pas le dessein qu'on s'était proposé. Après comme avant elle, une grammaire complète de la langue restait à faire. Malgré tant de théoriciens on n'avait pas abouti, et c'était fâcheux. Car on avait si fort poussé aux subtilités qu'il devenait souhaitable qu'Un travail d'ensemble fixât officiellement celles qu'on acceptait, de façon à arrêter ceux qui seraient tentés d'en chercher d'autres.
La grammaire et les « occupations de l'Académie ». — Les Registres de l'Académie, pour les années 1705 et 170G, ne sont malheureusement guère autre chose que des feuilles de présence. De l'emploi des séances, pas un mot. C'est aussi par ailleurs que nous savons comment en octobre 1712, on recommença à délibérer sur les occupations de la Compagnie. Le discours prononcé à ce sujet par l'abbé de Saint-Pierre, a été retrouvé et signalé ~.
Le 12 janvier 1713, on délibère sur le travail commun. Le jeudi 23 novembre, la discussion reprend encore, mais cette fois il est ordonné que « chacun de Messieurs envoyera son projet, les présents pour le l^"" de janvier 1714, les absents pour le l"*" d'avril » '. La suite est bien connue, grâce aux recherches de M. l'abbé Lrbain et de M. A. François. On finit par accorder un délai jusqu'au 1'"' juin
1. Voir d'autres excuses à la fin du chapitre des pronoms, p. 340.
2. Reg., I, 549. Il est à la B. N. sous la cote X. '3819. En ce qui concerne la grammaire, l'auteur déclarait qu'il préférait des observations sur les textes. On en trouvera l'analyse dans A. François, La Grammaire du purisme, 35 et suiv.