Je suis les Dangeaux à la piste
J'arrange au cordeau chaque mot, Je sens que je deviens puriste, Je pourrois bien n'estre qu'un sot.
Louis de Courcillon, abbé de Dangeau, était frère du marquis, auteur du célèbre journal. Il était né en 16i3.Il fut de l'Académie en 1682; il en rassemblait une autre chez lui, et c'est presque au milieu d'uneséance qu'il mourut en 1723. D'Alembert a fait son éloge, et, de nos jours, Jullien a donné une réimpression (mais très infidèle) de ses Opuscules grammaticaux, quiJ a fait précéder d'une notice (Hachette, 1849, 8").
POURQUOI LA. FRANCE n'a PAS EU SA GRAMMAIRE OFFICIELLE 23
et les consonnes, auxquels il ajouta longtemps après un supplément réclamé par ses confrères. En 1700, on le voit parmi les plus empressés à fournir des « Doutes » sur la langue. Il propose notamment des « Remarques sur les noms et les comparatifs » et parle pendant deux séances sur les « pronoms moieije, tu et toi, il et se ».
De la sorte, il habituait peu à peu ses collègues à compter sur lui pour traiter des questions de grammaire dans leurs assemblées . Dans son premier Discours, l'abbé de Saint-Pierre fait un appel direct à sa bonne volonté. Il était donc tout désigné pour collaborer d'une manière particulière à la grammaire académique, du jour où l'on se déciderait à l'entreprendre ; et en effet, ses Opuscules, surtout ceux qui sont réunis dans le recueil de 1717, peuvent être considérés comme autant d'études préliminaires de ce grand travail ^ Toutefois ses collègues s'égaraient en l'engageant à leur donner des études comparatives des langues. Ce n'était pas non plus en le poussant à publier les notes détachées qu'il avait lues en séance, qu'on allait préparer un traité dogmatique.
L'année 1718 vit l'apparition de la nouvelle édition du Dictionnaire et aussi l'échec définitif du projet de grammaire -.
Des hommes qui formaient le projet d'accoupler la grammaire de Rob. Estienne et celle de Buffîer pouvaient avoir sincèrement
1. Quand Goignard présente le livre imprimé (16 décembre 1717), on jugea que cet ouvrage, fruit d'une longue méditation, pourra estre d'une grande utilité pour la composition d'une grammaire [Reg., II, 38).
2. « Aujourd'huy, disent les Registres, à la date du 17 janvier 1718, la Compagnie s'est rendue au Louvre. M. le Directeur a dit que le Dictionnaire estant achevé, elle estoit assemblée pour délibérer sur le travail dont elle devroit s'occuper, et pour prendre sur cella une dernière résolution, qui n'avoit pas encore esté prise dans les assemblées qu'elle avoit desjà tenues sur le même sujet, et a demandé les avis.
« Le premier qui a opiné a dit qu'il n'estoit pas permis de délibérer ; que nostre establissement nousengageoit de donner une grammaire et que nous estions indispensablement obligés de payer cette dette contractée par nos devanciers et d'obéir à nos statuts. Cella a passé tout d'une voix. Quelques uns de Mess" ont adjouté qu'attendu que le travail d'une grammaire est sec, espineux, et sans aucun agrément, il falloit l'égayer par un travail plus agréable, et qu'ils croyoient qu'on devoit employer un des trois jours de la semaine à examiner quelques uns des meilleurs auteurs de nostre langue et y faire des observations et des critiques, dont on pouvoit donner de temps en temps un volume considérable, qui amuseroit et instruiroit le public en attendant la grammaire qu'on luy faisoit espérer.
« Cet avis a esté rejette à la pluralité des voix... Cette occupation estant plus agréable attireroit la plus grande attention des Académiciens et les éloigneroit des cstudes et de l'application que la grammaire demande; en outre elle retarderoit la publication de cette grammaire, qui doit estre présentement nostre unique objet.
" On a délibéré ensuite sur la manière dont on devoit se prendre pour travailler à cette grammaire et on a résolu qu'on lira d'abord la grammaire raisonnée de Port- Royal, qu'on lira ensuite celle de Rob. Estienne, qu'on prendra celle de M. l'abbé Régnier, qu'enfin on lira celle du P. Buffier, et que de toutes les observations qui aurontesté faites sur ces ouvrages on composera une nouvelle grammaire » {Reg., II, 40).
les plus honnêtes intentions du monde, ils parlaient comme des enfants, et se montraient par leur déclaration même incapables de jamais aboutir. Malgré l'engagement solennel de ce jour-là, malgré la promesse encore renouvelée dans la Préface de la seconde édition du Dictionnaire, le 11 mai 1719, le secrétaire dut constater qu'après avoir lu les meilleurs grammairiens, on a reconnu qu'il était très difficile de « faire un ouvrage de système ». Au milieu de l'embarras général, Valincour intervint et entraîna l'assemblée. Elle signa sa déclaration de faillite. La grammaire fut abandonnée au profit de 1' « examen des auteurs » ^ .
1. « Ceux qui ont opiné les premiers ont dit qu'il n'y auroit rien de plus utile que de reprendre le Dictionnaire, de l'enrichir d'exemples tirés de nos meilleurs auteurs, et de marquer l'usage des termes non seulement dans le style familier et dans le style soustenu, mais encore dans le style poétique, ce qui manque au Dictionnaire. Ils ont adjousté que ce nouveau travail pourroit en quelque façon tenir lieu d'une grammaire, d'une rhétorique, et d'une poétique, car on pourroit insérer dans cet ouvrage les règles les plus nécessaires et les préceptes les plus importants sur tout ce qui concerne ces trois arts, et que par là ce Dictionnaire seroit un ouvrage tout nouveau, et d'une uti' lité infinie : mais d'autres ont représenté qu'il falloit avoir égard au génie de uostre nation, qui estant inconstante et avide de nouveautés, ne gouteroit pas d'abord l'importance et l'utilité de ce travail, et seroit blessée de Aoir l'Académie tousjours occupée à un Dictionnaire ; Que l'exemple de l'Académie de laGrusca,qui ne s'applique depuis tant d'années qu'à cet unique travail, ne nous mettroit pas à couvert de la censure et des railleries du public; Que d'ailleurs ce nouveau Dictionnaire estant un travail de plusieurs années, l'Académie seroit regardée comme un corps inutile pendant qu'il n'en verroit rien sortir qui pust l'instruire et l'amuser; Qu'il faudroit donc faire tous les efforts possibles pour surmonter les difficultés qui se trouvent à la composition de la grammaire, et que cella ne seroit pas impossible si quelqu'un de Mess" les Académiciens vouloit bien se charger de faire le plan, et de le porter à l'Académie où tout se décideroit à la pluralité des voix ; Que cela seroit mesme d'autant plus aysé que nous avions desjà le travail de M. l'abbé de Dangeau, qui a fort médité sur cet art, qui y a fait des réflexions très judicieuses qu'il a communiquées à la Compagnie, et qui si ses autres occupations ne luy permettent pas de se charger du travail entier, ne refusera pas de luy faire part de ce qu'il a encore, et qu'il n'a pas imprimé. Enfin il y a eu un troisième avis, on a dit qu'il vaudroit mieux entreprendre l'examen des meilleurs auteurs de nostre langue pour en marquer les beautés et les défauts, que tout ce qu'il y a de plus considérable dans la grammaire, dans la rhétorique et dans la poétique entreroit dans ce travail qui rempliroit en quelque sorte nos premiers engagements, et que par là le public verroit de temps en temps quelque ouvrage qui satisferoit sa curiosité et rempliroit son attente. Ces trois avis ont partagé la Compagnie et l'heure ayant sonné avant qu'on ayt pu prendre une dernière résolution, on a remis à une autre assemblée qui sera convoquée à céteflet » ijieg., II, 75-76). — Le 13 juillet le débat recommence : « Les trois avis qui avoient partagé la Compagnie dans l'assemblée du onze de may ont esté repris et débattus avec beaucoup de zèle, et enfin d'une commune voix on s'est rangé à celluy cy qui semble les réunir tous en quelque sorte : on a résolu que l'on entreprendroit l'examen des auteurs » (fiegr., H, 79).
AvAMT RiCHELEï. — Daiis le nombre des œuvres lexicolo^iques publiées de 1660 à 1680, il en est peu qui méritent une mention. Je citerai le petit livret de Montmeran sur les synonymes, qui a le mérite d'être aussi peu puriste que possible ^, mais ensuite et surtout le travail du P. Gaudin : Trésor des deux langues française et latine, présenté à M. Montausier, gouverneur du Dauphin. L'auteur, s'il g-arde quelques mots suspects d'être vieux, bas, dialectaux, techniques, etc. ~, est en général assez informé des exigences de l'usage ■'. Seulement il est très incomplet. Il donne decampement, décolorer, défroque, dissertation, discernement , district , épistolaire , grade, grisaille, plénipotentiaire, et en revanche omet des mots acceptés par l'Académie : anecdote (qui est dans Balzac), barioler, bénéficiaire, bijoutier, bombarder, bondissant, bridon, caracoler, chafouin, clairière, clientèle, colossal, croupier, deblay, dessaisissement, difficultueux, douanier, entresol, explicitement (signalé par M. Vaganay au xv'^ siècle), globule, etc.
Le Dictionnaire royal du P. Pomey est une œuvre considérable et sérieuse ', surtout telle qu'elle se présente en 1676, remaniée et augmentée d'un tiers. D'une « fille de village toute crasseuse et grossière, l'auteur a voulu faire une fille de maison, également belle et bien mise ». Sans métaphore, ayant lu et coté tous les maîtres de la langue, il a tâché de ne laisser passer aucune belle expression et en a recueilli ainsi deux ou trois mille, sans compter un millier de mots « effectifs », qui ne sont, dit-il, ni dans la première édition, ni dans aucun dictionnaire antérieur.
1. Synoniines el epUhetes françoises. Paris, 1661, in-lS" (Maz., 20216*).
•2. Il ^"^arde : chichetë, chiffrer, chartre, escarpolette, etc.
5. Il exclut : s accagnarder , arroi, atourner, aumaille, besson, bigne, brode, cagnard, cahute, caiitele,cheoir, cognefestu, cossu, s'épouffer,erafler, exultation, etc-
i. La 1" édition est de 1664, la seconde de lO'G. Lyon, Ant. Molin.
L'auteur est un Jésuite. Une liste de ses œuvres, théologiques ou scolaires, se trouve <lans l'Extrait du Privilège du Roy de l'édition du Dictionaire, donnée en 1701 par Horace Molin, à Lyon.
La seule qui soit intéressante pour nous est un petitin-12° qui a pour titre: Les particules reformées, sorte de stylistique franco-latine, où il y a beaucoup à glaner pour la connaissance de la syntaxe française du temps.
Mais il n'est pas assez difficile sur le choix des mots ' : il semble même désapprouver timidement les puristes : « Il n'appartient pas à toutes sortes de ^ens de s'ériger en juge sur les controverses des langues vivantes qui croissent et changent tous les jours. » Ce n'était pas là un miyen de se recommander aux Aristarques du temps, et sa curiosité ne valut au P. Pomey que le reproche d'entasser sans discernement et sans choix. C'était le pire qu'on pût lui faire aune époque où il s'agissait moins d'abondance que de goût -.
En 1677, fut imprimé au château de Duillier et mis en vente à Genève, chez Jean Hermann Widerhold, un nouveau dictionnaii'e français-italien et italien-français. 11 est anonyme. C'est, d'après l'Avis au Lecteur, l'œuvre de trois personnes. La préface est peu ambitieuse, et il semblerait, d'après elle, que le seul avantage du nouveau recueil fût de présenter un grand nombre de mots ^ ; en réalité, on se trouve en présence du premier dictionnaire de la langue épurée et classée. Un astérisque marque les mots (( qui ne sont soufferts, que dans le stile bas ou burlesque, et l'on a mis une croix au devant des mots surannez, qui ne se trouvent plus que dans les vieux Goutumiers, dans les vieux Romans et les vieux Poètes et devant ceux du Barreau et du stile des Notaires ». Bien entendu, on ne peut se fier aux distinctions faites par la croix et l'astérisque- Qui eût vu dans la plupart des cas si un mot était plutôt bas que vieux ou vieux que bas? Si on tient compte des deux signes réunis, ils devaient constituer un précieux avertissement^.
Ce n'est pas ici le lieu de discuter la valeur des indications ainsi
1. Il en donne lui-même la raison : « Parmy un si grand nombre de Phrases et de mots François, dont ce livre est remply, il ne se peut qu'il ne s'en trouve plusieurs qui ne seront pas avouez de tout le monde, et qui passeront ou pour surannez, ou pour trop nouveaux. Sur quoy je n'ay que deux clioses à répondre. La première que j'ay pris un soin tout particulier de ne rien apporter, que je n'aye lu dans nos plus fameux Ecrivains... La seconde, que mon dessein n'ayant pas esté de faire un Dictionaire, pour enseigner la Langue Françoise, mais seulement pour enseigner à rendre en Latin le François, je n'ay pas dû me soucier que ce François fust pur, et du bel usage, parce que tout vieux et tout décrié qu'il puisse estre en ce temps, on peut se trouver quelquefois en peine de sçavoir comment est-ce qu'il le faut tourner en Latin. » (Avis au Lecteur.)
2. Il y a dans Pomey des mots qui manquent à Cotgrave, Monet, Oudin. Danet, Richelet, Furetière et à l'Académie, par exemple, conventionnelleinent. Il en contient beaucoup d'autres qui ne sont pas chez Richelet : caracoler . discernement, disparate, district, grisaille, etc.
3. On y trouve en efTetdes termes tout à fait nouveaux, tels que rit>auté (Molière a créé rivalité), factotum (déjà dansOud., 1642, 1660, Duez, 1660, 1671). Livet dans son Lex. de Molière s'est beaucoup servi du dictionnaire de Duillier. où il a trouvé un certain nombre de mots qui apparaissent pour la première fois.
4. Mots marqués d'un * pour la lettre A seulement : abdication, abonner, s'accointer des cjens de bien, accointance, accniser, accnstable. accoster, s'accoster de quelqu'un, s'accoter, acertener, achopper, achoppement, addouher, adoubeur de mauvaise cause, adjoindre, adonc, adulateur, adulation, adulatoire, affectueux, affec-
données, ni leur justesse, en les comparant à celles du dictionnaire de Richelet ou de l'Académie . J'ai voulu faire voir seulement que désormais les dégoûts des contemporains sont connus et commencent à faire loi. Le français classique va être distingué, même pour les étrangers, du français tout court.
Un autre témoignage de ce changement est le dictionnaire de Guy Miege K L'œuvre est suivie d'une Collection of barbarous french, c'est-à-dire d'une liste de mots obsolètes, provinciaux, déformés, pris à Gotgrave, pour la satisfaction de ceux qui lisent les anciens auteurs. On comprend la raison qui a guidé Guy Miege, si on jette les yeux sur la préface extrêmement curieuse, où l'auteur explique pourquoi et comment il a fait son choix dans le vocabulaire français 2.
tueusement, affiner, affiqiiet, affluer, affolé, affriolement, affrioler, affubler, affublement, agacer par lettres, agacer avec injures, aguet, aguetter, ahan^ ahaner, aheuri, aheurir, aheurter, de fil en aiguille, aiguillonnement, ainçois, ainsi comme, par ainsi, ajoutement, aisance, aisément, alangori, alibi forain, alléchant, allechement, allécher, aller grand erre, je vousferay bien aller, aloiier, altercat, altercation, alterquer, amadouer, amadoiieur, amadoiiement, amarrage, amarri, ambage, ambitionner, améliorer, amener, (= citer), aménagement, aménager, amignotement, amont, monter amont, ancienneté, angoisse, anicroche, annihiler, annoncement, annoter, s'annonchaloir, antan, anuiter, anxiété, apeau, il apert, apertement, apiécer, appareiller , apparent (les plus — d'une ville), apparenté de quelqu'un, bien apparenté, il ne f appartenoit pas de faire cela, faire comme il appartient, appâtisser, appeler, cela luy est bien appliqué, chargé d'appointement '=z bien hallu), bien appris, mal appris, il est appris f= accoutumé), il apprêtera bien à rire, il est après d'achever ses lettres, apte, aptitude, acquiescer, à qui mieux mieux, ardre, cousu d'argent, il a force argent, argenté (= qui a de l'argent), argoter (= quereller), argoteur, arguées, arguer, arguer, arrachement, arraisonnement, arraper, mettre en arrest, estre en arrest, arracher, arroy, ars, asaisonner un discours de beaux mots, asnonner, asperger, assener, assermenter, assoler, astuce, atifer, atouché, atoucher, atour, atourner, atrape, atraper {=^ tromper, atteindre ou gagner), aire, atrempance, atremper, s'atrûander, a val, avalage, avaler du vin\en cave, avaler la teste (= décoller), aubain, aucune fois {^= quelque fois), aucunement [= quelque peu), aveindre, avenant, à Vavenant, avertin, aviser (= avertir, délibérer, s'apercevoir), avoir (= richesse), avoisinement, avoisiner, avoutre, avoutrie, donner un mois d'avril, il nest pas autrement riche.
Dans toute cette lettre, il n'y a pas une seule -f • Mais on en trouve ailleurs : lambruche (= vigne), lointain (= éloigné), macule, maintefois, je ne puis mais, mais que, mal venant, mal talent, mal traitement, maupiteux, mauvaistié, nuisance, pertuis, pertuiser, se remembrer, rememoration, sauveté, serieuseté, signifiance, sonëf, tiirge, ténuité, vitupère, vitupérer, vouloir {= volonté).
1. A NewDiclionaryFrench and English, tvith Another English and French, According to the présent Use of the French. London, Thomas Basset, 1679, 8°.
2. Guy Miege vante le travail de correction fait par l'Académie et reproche à la dernière édition du dictionnaire de Gotgrave de n'en avoir pas tenu suffisamment compte: « Il fourmille de mots qui sentent le rance et de phrases hors d'usage. Très utile pour la lecture des vieux livres français, il ne peut servir ni pour lire les auteurs récents, ni à apprendre le langage de la cour: et c'est le but que je me suis proposé. Voici la méthode que j'ai suivie: il y a deux sortes de mots, les mots usités et les mots non usités. Les premiers se divisent en mots communs employés par tous, en mots savants, et de haut choix, pour les érudits et les personnes instruites, et en termes techniques, spéciaux aux professionnels. G'est la partie la plus importante du langage et j'ai pris soin de ne pas en omettre et de noter ceux qui sont récents. Pour
Guy Miege paraît en g-énéral avoir été bien renseigné ; son recueil est moins riche en néologismes que ne le seront Furetière et l'Académie ', en revanche il en présente un certain nombre qui ne seront pas encore dans le Dictionnaire de Richelet ~. C'était évidemment la partie délicate de son œuvre, car sur quoi s'appuyer pour décider qu'un mot nouveau avait des chances d'entrer dans l'usage? Sur les mots vieillis, l'auteur n'est pas toujours d'accord avec les dictionnaires qui suivront. Il est intéressant de comparer l'opinion des uns et des autres au sujet d'un certain nombre de mots ^. De cette comparaison il résulte que les tendances puristes de Guy Miege étaient très accentuées. Au reste, comme les Anglais ne trouvaient pas son dictionnaire assez ample, il le compléta par l'addition, dont nous avons parlé, d'une Collection of Barharous Fi'ench '', extrait de Cotgrave, qui, imprimé à la suite et en dehors de l'ouvrage, n'en altère pas la nature. Ce complément doit servir à ceux qui ont à interpréter des textes de toute nature, par
les termes techniques, surtout les ternies juridiques, le livre en est abondamment pourvu. Les mots non usités sont ou des termes vieillis ou des termes de fabrication toute récente : j'ai omis volontairement ces vieux mots qui ne sont qu'une moisissure de la langue, sauf ceux qui peuvent être trouvés chez les auteurs récents. Ceux-là ainsi que ceux des mots nouvellement frappés qui selon toute probabilité entreront dans l'usage, je les ai admis, mais en les marquant d'un signe pour les distinguer des mots courants... J'ai enrichi ce dictionnaire de beaucoup de locutions et de proverbes, ce qui en rend la lecture non moins agréable qu'utile. Je dois beaucoup au Dictionnaire royal du P. Pomcy, mais j'y ai apporté beaucoup de changements, d'additions, de suppressions... V. l'Avis au Lecteur, dont j'ai traduit et résumé le texte anglais.
1. Il n'a pas admis les mots suivants: anecdote, barioler, bénéficiaire, bijoutier, hridon, brusquer, chafouin, clairière, claustrer, commandite, croupier, déblai, dépendamment, dissertation, effervescence, entresol, épistolaire, état-major, explicitem.ent, globule, historiettes, satiriser, etc.
2. Par exemple : caracoler, décampement, décolorer, dessaisissement, discernement.
II est seul avec Duillier à donner incirconcis.
•i. La liste qui suit comprend tous les mots de la lettre A qui sont marqués d'une -|- dans le Dict. de Guy Miege. J'y joins l'opinion de Richelet (R.), de Furetière (F.) et de l'Académie (A) : acariâtre (+ R., * F., * A.), accort (* R., * F., ^ A.),accravan- <er(e R.. * F., * A.), affadir (* R.,* F., * A.), s'affoler {= se blesser, * R. -f, * F. (vieux), © A.), affourager (O R., * F., O A.), agacer (* R -f , * F., * A.), agasse (O R-, * F-, O A.), agrélir (O R-, O F-, O A.)', agreste (G R-, * F.. * A., (de peu d'usage), s'alangourir (O R., F. donne alangouri, O A.), alberge (*R., *F.,* A.), altérquer (O R-, O F., O A.), alumelle (* R., * F., * A.), ambages (O R- * F.. * A.), amignoter (OR., * F., O A.), apathie (O R-, *F., * A.),' apologue (*R.,
P., * A.), averlance (O R.. O F., o A.). Je rappelle que * signifie se trouve dans ; O signifie manque à.
4. On jugera de la nature de la Collection of Barbarous French par la liste des mots compris dans une colonne de la lettre A. qui en contient 54. Ils sont tous dans Cotgrave : agalloche, agamber, agannir, agart, agasse, agasser, agassin, agay, agemher, agenouillon, agesimos, aggere, agglué. aggUier, agglutinalif, agglutinement, agglutiner, aggraffe, aggravante, aggravanter, s'aggraver, aggressé, aggressement, aggresser, aggripper, agiar, agiers, agiographe, agios, agiotare. agnafile, agneletle. agneliere, agnelin, agohilles, agonarque, agoranome, agoubilles, agoué, agoure de lin.agousler, agoutler. agouttis, agrailir.
exemple, des textes anciens. C est le corps de Fouvrage qui contient les mots d'usage.
Le PREMIER DICTIONNAIRE FRANÇAIS. RiCHELET. — Richelet ' avait déjà publié son Dictionnaire de rimes, lorsqu'il entreprit de donner un Dictionnaire français proprement dit '. Une lettre de Patru à Maucroix -^ nous apprend comment ce gros ouvrage put être achevé en quinze ou seize mois. Patru fut prié de crayonner des exemples dans ses propres plaidoyers, pendant que Richelet dépouillait d'Ablancourt. Cinq ou six auteurs vivants, « pour avoir le plaisir et l'honneur d'être cités eux-mêmes », fournirent des extraits. Rapin et Bouhours, en particulier, « s'y jetèrent à corps perdu ». Et on eut ainsi les exemples du bel usage qui font l'originalité de ce dictionnaire et ont assuré son succès. Patru en fit une révision. Richelet eut vraisemblablement pour sa part la définition des mots et la mise en œuvre du tout, de sorte que, malgré les collaborations, c'est bien à lui que reviennent les éloges, et sur lui que retombent les critiques que son livre a provoquées. Je n'insisterai pas ici sur les gaillardises qu'on lui a reprochées, et qui sont en assez grand nombre, surtout dans la première édition. H ne s'est pas refusé non plus d'avoir de l'esprit aux dépens des gens qu'il n'aimait point : abbés, moines, chanoines, témoin la définition du prédicateur. Les Normands, les Dauphinois ne lui agréaient pas mieux. Enfin certains confrères sont visés dans divers articles. Voyez plutôt au mot épicier. Mais ces malices, peut-être déplacées, tout en donnant au livre de Richelet le caractère d'un « livre satyrique », je n'irai pas jusqu'à dire « contraire aux bonnes mœurs », ne lui ôtent pas le mérite qu'il doit à des qualités très sérieuses.
En 1681, on le réimprima à Lyon, en 1693 à Genève, etc. Plus tard, le P. Fabre, de l'Oratoire, en fît une édition, qu'on dénonça comme suspecte d'hérésie, si bien qu'une lettre de cachet ordonna au P. Fabre de sortir de sa congrégation, et qu'une autre supprima le livre incriminé (1709)^. Mais la destinée de l'ouvrage ne finit pas là.
1. Né en Champagne, à Cheminon-la-Ville, en 1631, mort le 22 novembre 1698. Ont paru de lui, outre la Versification f'rançoise ou VArt de bien faire et tourner les vers (Paris. 1671, in-12) : Commencements de la langue f'rançoise^ on Grammaire Urée de l'usage et des bons auteurs (Paris, 1698. in-12) ; Connaissance des genres français (Paris, 169i, in-12). Je ne cite qucles ouvrages d'un caractère grammatical.
2. Il parut à l'étranger parce que, comme nous le verrons, l'Académie s'était fait donner par privilège un monopole.
3. Elle a été publiée par M. Livet, dans sa réimpression de ['Histoire de l'Académie de Pellisson et d'Olivet (II, 50).
i. Voir Corr. admin., IV, 6i5 et Corr. de Boileau et Brossette, 301.
Richelet a commis des oublis ; toutefois le recueil contient l'essentiel ; les auteurs les meilleurs ont été dépouillés ', les définitions sont en général assez justes, accompagnées souvent de remarques utiles; Tordre, à l'intérieur des articles, est le plus naturel, l'auteur commençant par les sens propres pour passer aux figurés ; enfin les exemples dont il a été parlé plus haut éclaircissent l'emploi des mots et olTrent des modèles de style choisis en général avec beaucoup de discernement. Quelques notions grammaticales, ajoutées dans les cas difficiles, sur la forme ou la syntaxe des mots, complètent cet ensemble, dont un contemporain a pu dire qu'il « est excellent » [Manière de parler, 543) 2.
Le même ouvrage ajoute qu' « il n'en est pas de plus propre à la pureté et à l'exactitude du français ». Ce qui a valu à Richelet cette appréciation si flatteuse, c'est la rigueur qu'il a montrée dans l'examen des mots qu'il entendait recevoir. Evidemment sa méthode n'est pas inflexible. Il accepte des mots, les uns techniques, les autres vieux, les autres triviaux, que l'Académie et Furetière rejetteront '^ :
brode, chaufeur, chifler, contractuel (Patru, Plaid., 12), culotin, démeublement, dissecteur, dogmatiseur, s' entrerépondre (Perr, d'Abl., Apopht., 189); s' entreplaider (Id., ib., 266).
Il en accepte aussi d'autres, qui sont nouveaux, et qui manquent pareillement à ses confrères:
* le bien-dire (Boss., Par . de Dieu, 2, H. D. T.); * cagotisine (Saint-Evrem., Ib.) ; * capricieusement (Oud., 1640); * censurable (Pasc, Prov., 3); complaisanment ; •]- critiqueur (Colgr.) ; * cronologue (Perr. d'Abl., César, Préf. ; le mot est aussi dans l'A.) ; * débrutaliser (Mad. de Rambouillet); * déchaînement (Bourd., Pas., 3«, l""" p.) ; * déisme (Pasc, Pens., 22) ; -J- dépedantiser ;
1. La Table cite Arnaud, Balzac, Boilau, Bois-robert, Chapelain, Costar, Desinarais (l'auteur clés Visionnaires),, du Rier, Giri, Godeau, Goniberville, Gonbaud, Habert. La Chambre, Le Maître [Plaidoiez) , La Mote le Vaier, Malherbe, Mainard, Molière, Pascal, Racan, Régnier, M""" de la Suze, Saint Amant, Saint Ciran, Sarasin, Scaron, Teophile, Vaugelas, Voiture. Ajoutez des savants : Bélon, Dalechamp [Histoire des plantes), Degori [Dictionnaire des mots de Médecine), Fournier [Hidrographie), Pulvinel ( Ecuier François), Rondelet [Histoire des poissons), Rohaut [Phisiqué), Sanson [Géographie), elc. — Les références sont données, malheureusement trop souvent de façon incomplète.
2. Furetière prétend qu'à l'Académie on était jaloux, et qu'on essayait de s'opposer au débit du livre qu'on qualifiait de misérable [Fact., I, 9). En tous cas on se refusa à autoriser le libraire de l'Académie à imprimer une édition de Richelet, comme il en avait fait assez naïvement la demande [Reg., I, 368, note 1, 18 nov. 1700).
3. Les mots marqués d'un astérisque sont ceux dont on ne connaît pas d'exemple avant le xvii' siècle, les mots imprimés en grasses n'ont pas été signalés avant Richelet.
LES LEXICOGRAPHES Eï LE LEXIQUE DE 1660 A 1694 31
* déposteur ' ; ' docilement (Oud., 1642) ; * drôlement ; * explicatif (1617, Guillebert, H. D. T.) ; /Uc et flac {Scarr., Jod. duel., V, 1).
Aussi ne faut-il pas tirer de conclusions trop serrées des faits que je vais signaler. Toutefois il est certain que Richelet a fait un choix.
\^ Il omet ou exclut tout à fait des mots donnés comme vieux ou bas par Furetière et l'Académie, ou au moins par l'un des deux :
arroy, atourner, besson, higne, cadene, cagnard, cautele, chartre, chatonner, chevir,chicheté, chinfreneau, contumelie, contunietieux, destourber, encharger, (s') espouffer, exultation.
Il omet ou exclut aussi des mots anciens, triviaux, patois, que ces deux recueils conservent sans observation :
s'accagnarder, augée, aumaille, blanc-signé, boute tout cuire, brouée, cas (adj.), cahuette, caillehotte, cavillation, chevalier d'industrie, chicheté, cognefestu, consulairenient, cossu, degobillis, delinquer, encharger, érafler, escarpolette, exultation , fiancer quelqu'un (dans le sens de se fiancer à quelqu'un), etc.
2° Il rebute ou ignore des néologismes qui seront acceptés par les mêmes lexiques :
a). Les uns sont signalés par le Dictionnaire général avant 1680 : * anecdotes (Balz., Mél. hist., I, 509); * barioler (voir H. D. T.) ; * bénéficiaire (Ib., 1609) ; bijoutier (qui aime les bijoux, Retz, Méin., III, 143) ;
* bombarder [Cotgr., 1611) ; 'bondissant (Boss., Or. fun. de Condé) ; * bridon (Cotgr., 1611);* brusquer (se dit tous les jours, d'après Bouh., Suit., 334);
* caracoler (Oud., 1642);* chafouin (Cotgr., 1611);* chaumine (Ib.);* clairière (La Font., Psyché, 2) ; * clientèle (Cotgr., 1611) ; * cloîtrer (Coût, de Lux., 1623) ;* coiossaZ (Cotgr., l&ll) ;* commandite (Ordon., xix, 96, 1673); "croupier (Scarr., Boni, com., II, 1) ; * déblai (Oud., 1642) ; * décampement i^Perr. d'Abl., Apopht., 1664, 230); * défroque (Cotgr., 1611); * dépendamment (Boss., Con. de Dieu, 4, 11); * dessaisissement (Oud., 1642); * di/ficultueux (mot de la conversation, dit Bouh., Suit., 294); 'discernement (Corn., Cin., II, 1); * disparate (Chap., Let., II, 468) ; 'dissertation (Balz., Voir mon tome III, 218);' district (Cotgr., 1611) ; * douanier (Ib.); * effervescence (Sév., Let., IX, 146); 'entresol (Oud., 1643) , * épistolaire (Balz., I, 554); état-major (Guillet, Art milit., 1678); explicitement (Boucher, Tr. de la rel. chr., 1628) ; * grade (Cotgr., 1611); * grisaille (Monet, 1636); * griveler {Chron. bord., 1620) ;
* globule (Pasc, Pens., Hav., XXV, 10) ; * historiette (d'après Bouh., Suit., 292, « fait depuis quelques années ») ; * satiriser (Mol., Imp. de Vers., se. 3).
Les autres ne sont pas signalés avant Furetière (1690), qui en donne le premier exemple :
1. Le mot porte cette note : « Le mot de « déposteur >> n'est pas bien établi, et il ne se dit que parmi les gens de guerre, mais comme il abrège et qu'il est commode, on espère qu'il s'établira. « D'autres sont précédés d'une croix.
chacone, * charmille, * charronnage, * cloisonnage, * concluant, * concurreininent, * contestable, * continuateur, contre-ordre, * controversisle, * convulsif,
* coulamment, * coupole, * crédibilité, * débâcle, dépareiller, * déposant, * depossession, * desincorporer, * desinfatuer, * diffamant, * duperie, " effervescence, "élastique, * élision, éraflure, "excédent, "exhumer, 'factice, ' factionairc,
* inaction, * incontestablement, etc.
3" Enfin il néglige ou refuse d'accepter dans le beau lang-ag-e des mots qui étaient incontestablement en usag-e, mais qu'il jugeait ou trop techniques, ou trop latins, ou simplement trop rares, et qu on trouve dans les dictionnaires de Furetière et de l'Académie :
ambulatoire, baldachin, balourde (également omis par Nicot et Monet) ; barlong, * baroque, " battologie, blastier (marchand de blé), boucanier, * clandestinité (l'A. dit qu'il est du Palais), confabulation, dedicatoire, érafler, escarpolette, exigu, factorerie, idéal, identité, idiome, idiotisme, ignée, iliaque, illuminatif, illusoire, immatériel, immiscer, impassible, implicite, inclus, incompréhensibilité, indigeste, inhumation, inscrire, inspecteur, instiller, intègre, intellect, intercaler, intervention.
Le caractère du lexique de Richelet se marque, il me semble, assez bien par ces différents traits. Il y a dans ce livre bon nombre d'omissions, involontaires sans doute, mais les auteurs en ont rejeté avec soin tout ce qui ne leur paraissait pas suffisamment conforme au bon usage. Ils ont moins voulu donner quelque chose de complet que donner quelque chose de choisi. L'esprit de l'œuvre n'est pas très différent de l'esprit académique, peut-être même est-il plus exclusif K
Le Dictionnaire de Furetière. — Furetière était né en 1620, à Paris, il fut avocat, puis procureur fiscal de l'abbaye de Saint- Germain, devint abbé de Chalivoy et prieur de Pruines. En 1662, il entra à l'Académie. Tout le monde connaît son Roman bourgeois. Sa grande tâche fut cependant son Dictionnaire, auquel il travailla plus de quarante ans, mais qu'il n'eut pas la joie de voir paraître, car il mourut en 1688, et l'ouvrage ne fut imprimé qu'en 1690 -'.
Il lui causa de terribles démêlés avec ses confrères, du jour où, en 1684, il eut obtenu un privilège lui permettant d'imprimer un Dictionaire universel contenant généralement tous les mots François, tant vieux que modernes, et les Termes de toutes les Sciences et des Arts. L'Académie se crut menacée dans la jouissance du monopole, qu'elle s'était fait donner le 28 juin 1674, portant défense à
1. On notera que rédition de 169» a été expurgée encore, et qu'on n'y retrouve plus un certain nombre de termes conservés par la première.
2. Il publia du moins son Essai d'un Dictionaire universel contenant généralement tous les mots François tant vieux que modernes, et les Termes de toutes les Sciences et des Arts, spécifiez dans la page suivante. Paris, 1685, in-12"'.
tous imprimeurs et libraires d'imprimer aucun dictionnaire nouveau •de langue française, sous quelque titre que ce pût être, avant la publication de l'Académie française, ni pendant les ving-t années qui suivraient cette publication. Le débat commença le 22 décembre 4684. On reprochait au confrère infidèle d'avoir frauduleusement obtenu d'insérer dans son ouvrage tous les mots, tant anciens que modernes, alors que Charpentier, nommé rapporteur, avait appuyé sa demande de privilège, parce qu'il ne s'agissait que d'un dictionnaire « des arts et des sciences, qui n'estoit d'aucun préjudice à ■celui de la Compagnie » [Reg,^ I, 236). Il semble qu'à ce moment un sérieux essai de conciliation ait été tenté par Furetière, qui offrait soit de fondre son œuvre dans celle de la Compagnie, soit «. de se restreindre aux arts et sciences, relations, étymologies », à l'exclusion des termes communs de la langue [Extr. des reg. du conseil privé, dans Asselineau, Fac/., II, 7). Mais l'Académie voulut poursuivre juridiquement la suppression du privilège, et elle exclut Furetière le 22 janvier 1685 (d'OliA^et, Hisé. de VA., éd. Livet, II, 42) à l'unanimité moins une voix, — sans doute celle de Racine, — sur vingt présents *.
Le condamné se vengea par des pamphlets très alertes, où ses adversaires furent cruellement malmenés. L'Académie ne crut pas de sa dignité de riposter, mais certains de ses membres ne gardèrent pas autant de calme. On connaît les épigrammes de La Fontaine ; Charpentier publia de son côté un Dialogue de M. D. de V Académie françoise et de M. L. M., avocat au Parlement . Furetière y est accusé d'avoir dérobé l'exemplaire de Mézeray, après sa mort, et aussi les premières feuilles imprimées par Petit, en 1672. Toutes ces invectives ne nous apprennent à peu près rien de sûr. Le résultat de tant de colères fut que les volumes de Furetière durent paraître à l'étranger, mais ils parurent, chez Arnout et Reignier Leers, à la Haye et Rotterdam (1690). Furetière était mort auparavant.
Furetière n'est pas un puriste. D'après la Critique (325) « c'estoit le moins poli de tous les hommes. » Son dictionnaire est A^raiment « universel », riche en faits et en renseignements de toutes sortes, si bien qu'il a servi de base au vaste recueil qui s'appelle le
1. Assistaient à la séance : de Chaumont, Régnier, Charpentier, Tallemant aîné, Le Clerc, Testu, Tallemant jeune, Boyer, Quinault, Peri-ault, Racine, Gallois' de Benserade, Huet, président Rose, de Lavau, Dangeau, D'Aucour, La P'ontaine Thomas Corneille.
Histoire de la Langue française. IV. 3
Dictionnaire de Trévoux, et qu'il fut, au xviii^ siècle, pour un autre camp, une sorte d'Encyclopédie. Il ne s'agit donc pas de l'apprécier ici dans son ensemble, mais seulement comme œuvre et comme instrument lexicologique. Même sous ce rapport, on ne saurait nier qu'il ne soit d'un grand intérêt. Je ne crois pas qu'on puisse le considérer comme tout à fait personnel. Furetière s'est inspiré en plus d'un endroit des cahiers de l'Académie ; il n'en reste pas moins qu'il a fait autre chose qu'elle K
D'abord, soit qu'il ait vu le défaut essentiel du plan adopté par ses confrères, soit que l'extension même de son livre l'y oblig-eât, il a adopté l'ordre alphabétique. En outre, ses définitions, tout en laissant souvent à désirer, sont soignées et assez justes. Les mots anciens, généralement signalés comme tels, ne sont pas exclus; les mots modernes sont expliqués par des étymologies, qui, si elles empruntent beaucoup à Ménage, viennent ailleurs de Du Gange, et dont la masse est moins ridicule qu'on ne pourrait croire.
Ce sont déjà là des avantages. Le Dictionnaire de Furetière en a un autre, c'est d'être très complet : je veux dire qu il réunit les mots d'art aux autres, il ne mutile pas la langue -. En outre il renferme beaucoup de mots assez courants qui ne sont pas dans l'Académie, et il n'est pas rare de trouver à l'intérieur de ses articles, des expressions, des phrases, des proverbes, voire des acceptions propres ou figurées des mots, que l'Académie a omises, et qui sont utiles ou même nécessaires à connaître •^. On verra la preuve de ce
1 . Je ne puis entreprendre de démontrer ici cette proposition, qui me paraît devoir être acceptée par tous ceux qui ont pratiqué les deux ouvrages, et ont eu à se reporter constamment de l'un à l'autre. Il y a une foule d'articles où le texte de l'Académie a été conservé par Furetière, presque sans changement.
2. Furetière a très nettement conscience de la valeur littéraire des mots techniques : Le principal mérite du Dictionnaire de l'Académie, dit-il, sera sa pureté et son exactitude: Il apprendra aux Française parler correctement la langue tandis quelle sera en un même état... mais « il est certain qu'un Architecte parle aussi bon François, en parlant de plintes et de stilobates, et un homme de guerre, en parlant de casemates, de merlons et de sarrasines, qu'un Courtisan en parlant d'alcoves, d'estrades et de lustres... Cette ignorance de la plupart des mots de la Langue est ce qui a donné une grande étendue au mot de chose, dont on se sert pour expliquer tout ce dont on ignore le nom. Cependant il n'y a rien dans la nature et dans les ouvrages de l'art qui n'ait son nom propre... Ainsi quand un Bourgeois veut parler de ces grosses sepax'ations de pierre qui se voient dans les vieux bâtimens, s'il ne sçait pas le nom de mangea ua; que les Architectes leur donnent, il dira grossièrement : les c/ioses de l)ierre... un Mathématicien, pour parler de l'appuy d'un levier, a recours au Grec et l'appelle hypomochlion, parce qu'il ne sçait pas le nom François que lui donnent les ouvriers qui l'appellent orgueil et ainsi des autres » (Facl., I, 188-9, pagination exacte (il y a une autre page 188 i)lus loin.)
3. Dans l'édition de 1701, donnée par Basnage, on a prétendu mettre Furetière à la mode, et on en a enlevé beaucoup de mots qui sans doute étaient considérés comme faisant tache.
que j'avance ici dans l'étude comparative que je fais plus loin du Dictionnaire de Furetière et du Dictionnaire de l'Académie ^.
1. Il y a des ombres à ce tableau. L'Académie donne des mots qui ne sont pas dans Furetière. Celui-ci a même laissé de côté d'autres mots, qui se trouvent jusque chez Richeîet : dame, exclamatif, déchirement (désapprouvé par Bouhours, mais soutenu par Barbier d'Aucour), défmiloire (que H. D. T. cite comme trouvé pour la première fois chez Richeîet), étourderie. Mais la liste de ses oublis est fort courte, et il s'agit souvent de mots ou très spéciaux ou très contestés.