Dicl. Préface
2. « Ilseroit à souhaittcr que le Dictionnaire auquel Messieurs derAcadcniie travaillent avec tant de soins, allât plus vistc qu'il ne fait : Cela nous releveroit d'une grande peine, et mettroit nostre esprit en repos. Je ne sçay quand nous joiiirons des fruits d'un travail si précieux, et j'appréhende qu'avant qu'il soit achevé, nous n'ayons plus besoin d'apprendre la Langue Françoise, nous trouvans en estât de parler celle des Anges, dont les expressions sont bien plus pures et plus délicates que
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On n'avançait pas, parce que la méthode de travail était mauvaise. « Au lieu qu'on devroit proposer chaque mot en une séance précédente, dit Furetière, auquel il y a tout lieu de se fier ici, et inviter les particuliers à méditer dessus et à rechercher dans leurs Livres ce qui lui seroit convenable, pour le rapporter â la Compagnie : ils viennent seulement écouter la lecture que fait le secrétaire du canevas qu'il a fait. Chacun pointillé sur chaque article, et le ju^çe bon ou mauvais, selon sa connoissance ou son caprice ; très-souvent on le reforme au pis, ou on ne fait que changer peu de chose dans l'expression. Mais cela se fait avec tant de bruit et de confusion, que les plus sages se taisent, et que l'avis des plus violents l'emporte. Celui qui crie le plus haut, c'est celui qui a raison ; chacun fait une longue harangue sur la moindre bagatelle. Le second répète comme un écho tout ce que le premier a dit, et le plus souvent, ils parlent trois ou quatre ensemble. Quand un Bureau est composé de cinq ou six personnes, il y en a un qui lit, un qui opine, deux qui causent, un qui dort et un qui s'amuse à lire quelque Dictionnaire qui est sur la table. Quand la parole vient au second, il faut lui relire l'article, à cause de sa distraction dans la première lecture. Voilà le moyen d'avancer l'ouvrage. Une se passe point deux lignes, qu'on ne fasse de longues digressions ; que chacun ne débite un conte plaisant, ou quelque nouvelle, qu'on ne parle des affaires d'Etat et de reformer le Gouvernement » [Fact., I, 183, â^pagin").
« M. Patru, ajoute le même pamphlet, qui étoit une des lumières de l'Académie, s'en bannit volontairement long-tems avant sa mort, parce qu'il fut scandalisé de la longueur énorme du tems qu'on fut à disputer si la lettre A devoit être qualifiée simplement voyelle, ou si c'étoit un substantif masculin. Cette question dura cinq semaines sur le bureau, et fut traitée avec grande chaleur entre lui et Mezeray ; les bureaux furent partagés et départagés plusieurs fois, les opiniâtres se dirent plus d'injures que de raisons, et elle ne fut terminée que par la lassitude des combatans, en faveur de celui qui eut la meilleure haleine » (//>., I, 186, 2*'pagin"). Furetière pousse au noir sans doute, mais le tableau est exact. Des discussions sans ordre se poursuivaient interminablement sur des vétilles.
Il faut dire aussi que la besogne était longue et minutieuse. S'il convient de faire la part de la paresse et du désordre, il convient de faire aussi celle des scrupules. Aux hésitations de la Compagnie,
celles de la nostre. Il faut pourtant toujours vivre en espérance ; et si nous sommes frustrés de nostre attente, ne nous en tourmentons pas davantage « (Aie. de Saint- Maur.,iîem.,219, 167i).
à ses retours successifs vers des lettres déjà rédigées, il est visible qu'on se rendait compte de l'imperfection de l'oeuvre ; on la voulait bonne, digne du corps. Ainsi, le 13 février 1677, l'A et le B étaient revus, les cahiers arrangés par M. de Mézeray, et le 13 mai de la même année, on discutait de nouveau sur la forme à donner au Dictionnaire.
A partir de 1680 commence l'impression; elle se poursuit presque aussi péniblement que la rédaction, avec laquelle elle se confond du reste en partie. On ne sait à qui confier la révision. Six ans après, on imprime toujours, et il est décidé que quatre de Messieurs examineront hors séance les épreuves '.
En 1687, une partie de l'œuvre était tirée ^. Le Chancelier eût voulu qu'on la donnât au public. C'était chose à peu près impossible, étant donné l'ordre qu'on avait adopté. On prit de nouvelles résolutions, ou plutôt on reprit les anciennes ^.
En 1689, Coignard fils ayant succédé à son père, 1 impression continua. En mars 1691, on touche enfin au but. Un bureau spécial est formé; les feuilles, remises au secrétaire, seront confîéesà ce bureau, composé de Barbier d'Aucour et de Th. Corneille, qui ont charge de procéder aux dernières corrections. Mais défense leur est faite de faire aucun changement notable sans prendre l'avis des autres
1. Le S janvier 1680, Rose et de liensserade sont nommés pour « repasser la veue sur les cahiers qui s'imprimeront » {lieg., I, 202).
Ensuite de quoy sur ce qui a esté représenté qu'on ne pouvoit apporter trop de soin et trop d'exactitude à la révision des feuilles déjà imprimées du Dictionnaire, tant pour en su|)pleer les obmissions, que pour en corriger les fautes qui peuvent s'y estre glissées, il a esté résolu que quatre de Messieurs tous les jours d'assemblée reverront lesd. feuilles après l'heure du travail ordinaire de la Compagnie (l" avril 1686, Reg., I, 267).
2. Depuis longtemps les premières feuilles étaient composées et tirées. Partie de ces feuilles a été conservée. (Voir à la Bib. de VArsenal, B. L. 816 a.) En 1687, sous prétexte de faire le public juge du différend avec Furetière, on en publiait en Allemagne une reproduction in-i" : Le grand Dictionnaire de V Académie française (Première partie), suivant la copie imprimée à Paris, ciiez Petit. Francfort, Frédéric Arnaud, 1687. Sur les tirages et réimpressions, on consultera avec fruit dans la Bihl. de VEc. des Chartes, XLIX, 1H88, un article intitulé : La première édiliondu Dictionnaire de V Académie française.
3. lOMay 1687. « M, le Chancelier avoit tesmoigné qu'il eust extrêmement souhaitté que l'Accademie donnast dés à présent au public la partie de son dictionnaire qui est desja imprimée
L'abbé Testu fut chargé «de remercier M. le Chancelier et de luy dire que
pour satisfaire à ce qu'il souhaitté, elle a résolu de faire touts ses efforts pour donner au plustost non seulement la partie du Dictionnaire qui est desja imprimée, mais mesme tout le Dictionnaire, et que pour cet effet elle s'y alloit appliquer avec toute sorte de soing et de diligence. Ensuite on a délibéré des moyens d'accélérer le travail, tant à l'csgard de la partie desja imprimée qu'à l'esgard de l'autre, et il a esté résolu que touts les jours d'assemblée, et aprez l'assemblée finie, trois accademiciens cxamineroient avec soing les feuilles imprimées, et marqueroient ce qu'ils y auroient trouvé à retrancher ou à adjouster » (/îe</., 1, 278).
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bureaux {Reç/., I, 305). Cette restriction en dit long. Tout le monde sentait que l'œuvre n'aboutirait qu'une fois confiée à une commission. Et en même temps on ne voulait point la lui abandonner. C'était le travail collectif de la Compagnie, elle avait sur lui un droit auquel elle tenait. Un procès-verbal du 2 juin est très significatif à cet égard i. Il ne faut pas que personne accapare la peine ni la gloire, et pour éviter ce résultat, le 2 juillet on distribue des feuilles à chacun pour les revoir -. Ce ne fut pas seulement La Fontaine qui oublia de s'occuper de sa tâche. On lit en note dans les Registres, au bas de cette délibération : « Cette distribution a esté ensuite négligée par la pluspart de ceux à qui elle avoit esté faite, ainsi que celle qui a esté faitte depuis, des lettres J, K, L, M, Q et R. »
Un an après, l'impression était définitivement achevée. Il ne restait avec l'errata et les cartons ^ que la Préface et l'Epître dédicatoire à rédiger. Le secrétaire Régnier paraissait tout désigné pour composer ces deux pièces. Il présenta en effet son travail, et deux Commissions furent chargées de l'examiner ^. Mais l'honneur de
1. « L'accélération de l'impression du Dictionnaire ayant esté remise sur le tapis, et la Compagnie s'estant trouvée quelque temps partagée sur les moyens les plus propres pour y parvenir, on s'est enfin déterminé à vouloir que doresenavant à mesure que l'on continueroit l'impression de la lettre S qui estoit déjà avancée jusqu'au mot Sainte, les feuilles imprimées seroient reveues tous les jours d'assemblée par trois de Messieurs tels que le Directeur ou celuy qui présideroit la Compagnie en sa place voudroit choisir, et qu'à chaque jour d'assemblée on changeroit les réviseurs qui n'auroient droit que de revoir les feuilles, le plus succintement qu'il seroit possible, sans y pouvoir faire aucun changement ny aucune correction ou addition notable que par le consentement et de l'advis de toute la Compagnie » {Reg., I, 308).
2. « On a reiglé qu'on donneroit des Lettres du Dictionnaire à revoir à chacun <le Messieurs qui voudroient bien s'en charger, et pour cet effet on a remis l'A entre les mains de M. Dancourt, le B entre les mains de M. l'abbé Tallemant, le C à M. labbé Renaudot, le D à M. Boyer, l'E à M. Le Clerc, l'F à M. de la Fontaine, le G à M. Fontenelle, l'H à M. l'abbé de Lavau, et l'N à M. l'abbé de Choisi, les autres lettres estant demeurées sans estre distribuées {Reg., I, 309).