‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 4)Chapitre 31 sur 189 · Grammaire générale et raisonnée, préface · texte numérisé non relu

Grammaire générale et raisonnée, préface

2. Les Grammairiens du .wiii" siècle ont souvent cité Bacon comme un de leurs précurseurs. Il a placé en effet, parmi les sciences à créer, la Grammaire philosophique, Grammatica philosophans (De augm. scient., liv. VI, chap. i). Cette science devait, selon lui, avoir pour objet l'analogie des mots avec les choses, et pour résultat final la création d'une langue parfaite qui emprunterait ses cléments à toutes les langues en choisissant dans chacune les mots dont l'analogie avec les idées exprimées serait jugée satisfaisante.

On voit que, si les conceptions de Bacon ont quelque rapport avec celles des grammairiens, ou d'un certain nombre de grammairiens du .wni" siècle, elles n'ont rien de commun avec l'œuvre de Port-Royal. Arnauld applique en effet sa philosophie à expliquer l'usage plutôt qu'à le corriger.

3. L'esprit, dit Arnauld, conçoit, juge et raisonne. Cette troisième opération n'étant qu'une extension de la seconde, il suffit de considérer les deux premières. Or l'homme ne parle guère pour exprimer simplement ce qu'il conçoit, mais pour dire ce qu'il juge. La proposition la plus simple, la terre est ronde, est un jugement. Cette proposition enferme un sujet, terre, dont on affirme ; un attribut, ronde, qui est ce qu'on affirme, et de plus la liaison entre ces deux termes, est. Les deux premiers termes sont des conceptions, le troisième est proprement l'action de notre

souvent par l'examen du rôle des mots, sont en général remarquables aussi, même quand on peut les contester. La plus connue est celle du verbe : un mot qui signifie rafïirmation ou l'affirmation de quelque attribut avec désignation de la personne, du nombre et du temps. Il y en a d'autres qui valent la peine d'être relevées, comme celle de l'article, celle de l'infinitif, celle du relatif, « dont la fonction propre, parmi les autres pronoms, est de faire que la proposition dans laquelle il entre puisse faire partie du sujet ou de l'attribut d'une autre proposition » (67). Arnauld ne se borne pas à donner ces définitions ; il les établit, quelquefois longuement, en discutant ses prédécesseurs (p. 93), et c'est même là le principal de son livre : arriver à faire comprendre le rôle permanent et essentiel des parties d'oraison et de chacun des éléments qu'elles renferment. Il est vrai que chemin faisant il a expliqué quelques règles, mais c'est encore pour définir. Ainsi, dans le très remarquable chapitre où il a examiné la règle de Vaugelas « qu'on ne doit pas mettre le relatif après un nom sans article » (p. 73 et s.). Il y trouve, et ne s'en cache pas, « l'occasion de parler de beaucoup de choses assez importantes pour bien raisonner sur les langues, en particulier sur l'indéterminé et le déterminé ». Au reste les règles ainsi examinées ne sont pas nombreuses, pour la raison que la grammaire d' Arnauld n'a pas de syntaxe. En somme, c'est surtout une logique du langage ; une sorte de guide philosophique pour l'étude des langues particulières ; ce n'est pas une grammaire proprement dite.

Sur beaucoup de points, Arnauld dépasse ses prédécesseurs, J.-G. Scaliger et Sanchez ; il voit plus juste et plus loin, et son petit opuscule porte l'empreinte d'un esprit extraordinairement puissant, habitué aux raisonnements abstraits et exercé à la méthode philosophique. Arnauld voulut savoir si les grammairiens officiels avaient fait quelques réflexions sur ces questions de haute doctrine. Une correspondance rapportée par Sainte-Beuve nous conte qu'il consulta l'Académie. Sur les points d'usage, il lui fut répondu. Sur la nature du verbe, du relatif, de l'infinitif, on lui laissa

esprit et la manière dont nous pensons. Il n'y a ainsi à proprement parler dans la pensée que deux sortes d'éléments: les objets de nos pensées, et les manières de notre pensée, dont la principale est le Jugement, mais auquel il faut ajouter les autres mouvements de notre âme : désirs, commandement, interrogation, etc. D'où la distinction générale des mots, dont les uns signifient les objets de nos pensées, les autres la forme et la manière de nos pensées, quoique souvent ils ne la signifient pas seule, mais avec l'objet. Les mots de la première sorte senties noms, les articles, les pronoms, les participes, les prépositions et les adverbes. Ceux de la seconde sont les verbe*, les conjonctions et les interjections (Voir p. 89 et suiv.).

voir qu'on rej^ardait comme définitives et entièrement satisfaisantes les explications données par ses prédécesseurs ^.

Influence de la grammaire raisonnée. — Après une courte période, où la méthode de Vaugelas régna seule, l'influence de Port- Royal commença à se faire sentir. Le Cartésianisme entra dans la grammaire. Si cette influence est nulle sur Bouhours, elle agit de temps en temps sur Thomas Corneille. Il suit le texte de Vaugelas, reste fidèle à son esprit, et cependant il lui arrive d'insister sur certaines oppositions entre la raison et l'usage, et de montrer des préférences fondées sur la logique "2.

Le P. Lamy emprunte presque tout à Port-Royal ^. Manger en est tout pénétré 4. Régnier Desmarais, s'en inspire conLinuellement ^. Buffier, lui, proclamera que « si la métaphisique contribue à démêler nettement des points essentiels à la Grammaire, celle-ci bien aprise ne contriburoit peut-être pas moins à éclaircir les discours les plus métaphisiques » (G/*., § 340, p. 166). Le Discours sur V usage dans la langue française de Grimarest marque une date. C'est la négation de tous les principes proclamés par Vaugelas, une révolte nette et complète contre les courtisans « qui jugent et ne possèdent que le quart de la Langue », à la fantaisie desquels il faut substituer les rigueurs de la Logique ^.

1. «Peut-être que ces Messieurs ont cru que les demandes qu'on leur faisoit sur la nature du verbe, du relatif, de Yinfinitif, etc,... n'avoient point de difficultés considérables, et que tant d'habiles gens, comme entre autres Scalijjer le père, ayant fait des livres entiers pour expliquer ces choses selon les principes de la philosophie, et d'une manière plus relevée que le commun des grammairiens, il n'y avoit point d'apparence qu'elles eussent besoin d'une nouvelle explication. Mais vous saurez, Madame que c'est particulièrement ce que je désirois savoir, s'ils étoient dans ce sentiment? Car je vous avoue que j'en suis fort éloigné. .. » (Lettre à M"» de Sablé, du 21 novembre 1659, citée par Sainte-Beuve, Port-Royal, liv. IV, ch. m).

2. V. la fin des observations sur la remarque de Vaugelas relative au pronom le (éd. Ghassang, I, 88). Cf. aussi sur que les observations de l'Académie (Ib., I, 257-58).

3. « Les langues ne se polissent que lorsqu'on commence à raisonner, qu'on bannit du langage les expressions qu'un usage corrompu y a introduites, qui ne s'apperçoivent que par des gens sçavans, et par une connoissance exacte de l'Art que nous traitons » . {Rhétor., 1688, 73-74).

4. Nouv. Gr. fr. Rouen, 1705. Mauger est un maître es arts de Paris.

5. Régnier critique cependant son modèle. Parfois il lui oppose des observations touchant l'usage (place des pronoms lui, le, se, accompagnant un impératif, p. 241 et s. ; emploi des pronoms personnels pour représenter des noms de choses, p. 271 et s.). D'autres fois il discute les « principes» assignés à l'usage (absence de la 1"^° personne du singulier à l'impératif, p. 164 ; accord des participes, p. 519, 528).

Le savant Huet, reconnaît, lui aussi, que l'usage est le maître des langues. Il ajoute cependant : Cette maxime doit avoir ses bornes, et il ne faut pas attribuer à l'usage tous les abus que la grossièreté et l'ignorance introduisent de jour en jour. Ces abus doivent être corrigez par la raison, tant qu'ils ne sont pas homologuez par un usage saint, constant et uniforme du monde poli [Hueliana, 149-150).

6. 279. Cf. « Nos petits Critiques... s'ils n'entendent point une expression, ce n'est pas qu'elle soit nouvelle, mais que leur ignorance est ancienne; qu'ils ne connoissent point

Bientôt toutes les recherches tourneront de l'observation à la spéculation philosophique déductive. L'école historique de Ménage et de Du Gange, vaincue, cédera à l'école rationaliste. Ce cartésianisme linguistique a été certainement une cause de retard pour le développement de la science.

En ce qui concerne la langue elle-même, on pouvait s'attendre à ce qu'une méthode qui ramenait tous les faits linguistiques à une fin raisonnable, et qui était ainsi aux antipodes de celle de Vaugelas, en balancerait heureusement l'influence, en essayant d'arracher la langue aux caprices sans raison, ou contre raison, deTusage courtisan. 11 n'en fut rien. Lancelot s'est plaint que Vaugelas eût trouvé souvent nos façons de parler d'autant plus belles qu'elles sont contraires à la grammaire et à la raison ; malgré cela la Grammaire Générale n'entreprend nullement de soutenir celles-ci contre lui. A un ou deux néologismes près : connotation^ desembarrasser, le style en est châtié. Les règles, là où il y en a, sont conformes à celles des « Remarques » ; on refuse d'accepter une exigence de Malherbe, mais c'est que Vaugelas ne la considère pas comme nécessaire (p. 136).

Il est visible qu'Arnauld s'est pénétré de la doctrine courante et qu'il entend s'y conformer. Il conteste à Vaugelas des explications incomplètes ou erronées (62, 63, 76), il ne lui conteste nulle part ce qu'il eût pu ou dû lui contester, sa conception même de la langue et de la grammaire. Il y a plus. Comme il admet pour le français les règles promulguées, et qu'il explique tout, il en arrive à expliquer et à justifier des règles qui existaient à peine en fait ^. On en verra un frappant exemple dans le chapitre des participes. Arnauld fait effort pour démontrer que le rôle logique du participe passé est différent da.nsj'ay aimé la chasse, et dans la chasse qu'il a aymée; dans le premier cas aimé étant gérondif, tandis qu'il est participe passif dans le second (133).

l'étendue de la Langue » (/6., 280-1). « Tant qu'on donnera pour règle de notre Langue de suivre l'Usage, un chacun de ceux qui s'imaginent être de grands Hommes, sur tout les Poètes, introduiront dans cet Usage des façons de parler tres-vicieuses •> (//>., 212) ; » C'est donc mon sentiment que l'on doit bannir l'Usage dans la construction, parce qu'on ne devroit admettre aucune manière de parler sans en avoir une raison » (//)., 272); « J'aurai recours alors à la Logique, qui m'apprcndà penser, afin de déveloper la raison pour laquelle on se sert d'une expression plutôt que d'une autre » (Ib., 246).

1. Port-Royal semble toujours supposer les langues inventées suivant un plan déterminé, en vue d'une fin (voir p. 39, 42, etc.). On y trouve des phrases comme celle-ci : « Les hommes ont trouvé qu'il estoit bon d'inventer encore d'autres inflexions »(107).

Ces erreurs n'étaient rien i, mais les conséquences en devaient être très malheureuses. Car elles allaient créer un état d'esprit plus fâcheux encore que celui de l'âge précédent. Avec Vaugelas et les siens la fantaisie grammaticale, ne dépendant que de l'usage, restait sujette au changement. Bientôt on la raisonnera, et sans en rien retrancher là où elle paraîtra contraire à la raison, on la fondera en raison partout où on le pourra, par des subtilités plus ou moins spécieuses ^ ; de sorte que l'instrument qui eût pu arracher la langue à de sottes tyrannies, manié par l'école grammatico-philosophique, servira dans le siècle qui suivra à l'asservir tout à fait 3.

Déjà les grammairiens de la deuxième moitié du xvii^ siècle sont incontestablement plus prétentieux que leurs devanciers. On sait comment Bossuet leur donnait imprudemment le droit de l'être : « Vous êtes, disait-il à l'Académie, un conseil réglé et perpétuel dont le crédit, établi sur l'approbation publique, peut réprimer les bizarreries de l'usage et tempérer les dérèglements de cet empire trop populaire». Les livres qui se publient n'osent pas encore, en général, se nommer autrement que Remarques ou Observations ; en réalité chaque auteur sent bien qu'il y a dans son (Euvre une part de création personnelle, et il n'en impose pas moins ses « remarques » comme des lois. Même ailleurs que dans les publications académiques, les mots de « décidé, décision » reviennent à chaque instant. On vote et l'opinion de la majorité est réputée règle de la langue. Le plus célèbre de ces votes est celui par lequel l'Académie décida qu'on ne déclinerait plus les participes actifs. Il y a d'autres exemples analogues. A partir de cette époque commence en réalité une nouvelle période dans l'histoire de la langue, celle où des hommes, tout en jugeant les questions en scolastiques, bien moins d'après l'usage que d'après

1. II y en a d'autres. Lancelot ne se pique pas de cette exactitude scrupuleuse <(ue priseront tant les f,''ranimairiens du xviir siècle et ceux du xix" siècle commençant. Au chapitre VII, après avoir dit que les articles n'ont point de cas, l'auteur parle à chaque instant du génitif, du datif, de l'article. Fromantse plaint de « l'obscurité inconcevable que le docte Lancelot a répandue sur les idées du savant Arnauld » {Supplément à la çf ranima ire générale et raisonnée, 2" partie, chap VII, fin). « Obscurité I) est excessif ; mais il y a bien évidemment, par endroits, défaut de netteté et de suite.

2. Voir p. 37, sur le pluriel des noms ; p. 86, sur la distinction des adverbes et des prépositions ; p. 75, sur qui commençant une période.

3. Sainte-Beuve a déjà fait la critique de la Grammaire générale {P.-R., III, 469) : « Cette façon de tout traduire en raison, si elle sert la philosophie,court risque de frapper dans une langue bon nombre de locutions promptes, indéterminées, qui, bien qu'elles aient leur raison, ne l'ont qu'insensible et secrète, et en tirent plus de grâce. »

la tradition et les textes, sont reconnus et sacrés interprètes de l'usage. En un siècle, l'empire de la langue a passé à des théoriciens professionnels. 11 est facile de montrer et de blâmer l'abus qu'ils ont fait de leur autorité. Mais ces excès étaient inévitables. Il n'est pas une classe d'hommes qui, se voyant déférer du consentement général un empire sans contrôle, ne soient portés bientôt à le rendre tyrannique. Les professeurs de cette nouvelle science, les prêtres de ce nouveau culte n'ont pas échappé à la loi générale. Ils ont une autre excuse, ils ont voulu immobiliser ce qui est de sa nature mobile. C'est qu'une grande littérature une fois née, les derniers défenseurs de la supériorité du latin ne pouvaient plus guère reprocher au français qu'un certain manque de fixité. Ses défenseurs ont voulu lui donner ce qui lui faisait défaut. La valeur de l'idiome se fût sans doute fait reconnaître sans ce sacrifice. Mais un vague instinct disait au public qu'on avançait ce moment si désiré au prix d'un peu de liberté . On paya avec goût la rançon.

Les PROTESTATAIRES. HoRS deFrance. — Petit, dans ses Dialogues satyriques et moraux^ discute non pas simplement les œuvres des remarqueurs, mais les principes même sur lesquels ils s'appuyaient, principes qui, à la Cour, semblaient définitivement établis. L'un des interlocuteurs soutient contre Gléante que le progrès est illusoire, et que toutes les prétendues améliorations apportées à la langue ne l'ont pas fait avancer dans la perfection. Les mots de Monstrelet qu'on dit si vieux paraissaient fort bons de son temps. « S'il revenoit au monde, il trouveroit que nous aurions si biengasténostre langue, qu'il auroitde la peine à la reconnoistre, et mesme il nous accuseroit d'en avoir fait une toute nouvelle ... il n'y a que l'habitude de parler de nostre manière qui nous la fait trouver belle » . Poussé par son adversaire, Cléante en vient même à énoncer des vérités plus hautes : « Ils ne viendront jamais à bout de la mettre à son point de perfection... Ils ignorent ce point de perfection. Bien loin d'en venir à bout, il ne faut pas plus d'un demi-siecle pour renverser tout leur travail. Cela a été dés la naissance de nostre Langue et dans son progrés, il ne faut pas estre grand Prophète pour assurer que cela sera jusqu'à sa mort. C'est par cette raison que je soutiens qu'elle est aussi éloignée de sa perfection qu'elle le fut jamais ; ou qu'elle a esté également parfaite en tous les temps, et mesme dés le point de sa naissance » [Dial., 126-128).

Mais c'est là un livre d'Amsterdam. Le calviniste Leclerc, proteste à son tour, d'Amsterdam encore. Rendant compte de l'édition de Vaugelas donnée par Thomas Corneille, il se demande si à tous ces travaux la langue française n'a pas plus perdu que gagné *. Contrairement à ce qui s'est passé à Rome, en France, dit-il, quand on a commencé à cultiver la langue française, on ne s'est pas mis à étudier plus qu'auparavant. Ils ont fait consister le bel esprit à entretenir agréablement une femme dont les lumières bornées se trouvaient à peu près de la même étendue que les leurs. Cependant l'usage de ces gens-là n'a pas moins été la règle de la

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