Bibl. univ., 1687, t. VII, p
langue française, que s'ils avaient été très savants, et qu'ils se fussent appliqués avec soin à l'étudier. Les auteurs les plus estimés ont cru les devoir imiter, particulièrement en notre siècle, où l'on s'est fait une règle d'écrire comme on parle. Cette conduite de la nation française a ôté à notre langue l'abondance des mots, et ■des phrases, la force de l'expression, et la cadence majestueuse des périodes que l'on remarque dans les langues grecque et latine '. Ce n'est pas quon veuille nier qu'elle ne se soit embellie à quelque égard, ou blâmer ceux qui suivent l'usage moderne. Mais on soutient qu'à tout compter elle a plus perdu qu'elle n'a gagné.
Saint-Evremond, avec des phrases plus prudentes, insinue qu'il a pour l'avenir des craintes qui semblent bien, malgré toutes les réserves, inspirées par le présent :« J'avoue qu'on n'a pas le même droit contre MM. de l'Académie ; Vaugelas, Ablancourt, Patru, ont mis notre langue dans sa perfection; et je ne doute point que ceux qui écrivent aujourd'hui ne la maintiennent dans l'état où il l'ont mise. Mais si quelque jour une fausse idée de politesse rendoit le discours foible et languissant;... si un trop grand attachement à la pureté produisoit enfin de la sécheresse ; si pour suivre toujours l'ordre de la pensée, on ôtoit à notre langue le beau tour qu'elle peut avoir, et que la dépouillant de tout ornement, on la rendît barbare, pensant la rendre naturelle, alors ne seroit-il pas juste de s'opposer à des corrupteurs, qui ruineroient le bon et véritable stile, pour en former un nouveau aussi peu propre à exprimer les sentimens forts, que les pensées délicates? » {OEav., éd. 1753, IV, 188.) Quelques pages plus haut, il est plus net, sur un point au moins : « On peut disputer à MM. de l'Académie, dit-il, le droit dérégler notre langue comme il leur plaît.
1. Pour reconnaître combien elle est appauvrie il suffit de lire Amyot. Et Leclerc continue : « Ceux qui écrivent s'apperçoivent souvent qu'ils àuroient besoin de ces mots qui ont vieilli, ou qui vieillissent, quoi que dans la conversation on ne s'en apperçoive point, parce qu'on ne fait pas difficulté de redire plusieurs fois le même mot... Il en est de même des phrases que des mots. Il étoit autrefois permis d'en transposer un peu l'ordre, de mettre le verbe à la fin, et de retrancher les articles... Outre cela nous n'osons pas prendre la même hardiesse à l'égard des Métaphores, que l'on remarque dans nos bons Auteurs du Siècle passé... Nôtre Langue est devenue à cet «gard non seulement c/iasfe, mais même précieuse, sijose m'exprimer ainsi. J'avoue <{ue nous avons quelques mots et quelques phrases, que l'usage a introduites, depuis quelques années, mais on reconnoîtra que ces phrases et ces mots sont en très petit nombre, en comparaison de ceux que nous avons perdus, comme on le verra d'abord en comparant un de nos vieux Dictionnaires avec les nouveaux... » Enfin si on doute encore, il n'y a qu'à essayer de traduire quelques pages d'un dictionnaire grec ou italien. « Ce qu'on appelle l'ordre naturel d'une Phrase,... rend souvent nôtre Langue platte et languissante, » comme l'a montré l'abbé Danet. Vossius nous l'a déjà reproché. Mais dames et cavaliers n'entendraient rien à la moindre transposition.
Il ne dépend pas des Auteurs d'abolir de vieux termes par dégoût, et d'en introduire de nouveaux par fantaisie. Tout ce qu'on peut faire pour eux, c'est de les rendre maîtres de l'usage, lorsque l'usage n'est pas contraire au jugement et à la raison » (//>., 186). Bayle ne pouvait guère ne pas être avec les protestataires. Il s'en est expliqué plusieurs fois. Admettant sincèrement certaines réformes qui allaient en effet à rendre la langue plus nette et plus sincère ' , il insère au contraire dans sa préface même, des réserves très significatives ~. Puis, dans les notes très développées des articles Poquelin et Gournay, dont j'aurai à reparler, il dit nettement ce qu'il pense du régime auquel on soumet la langue. Après avoir prononcé, lui aussi, que Molière se donnait trop de liberté d'inventer de nouveaux termes, et de nouvelles expressions, qu'il lui échappait même fort souvent des barbarismes, il ajoute : « Prenez bien garde qu'on ne blâme ici que l'excès de sa liberté ; car au fond, l'on ne nie pas qu'il ne s'en servît bien souvent d'une manière très-heureuse et qui a été utile à notre langue. Il a fait faire fortune à quelques phrases, et à quelques mots qui ont beaucoup d'agrémens. »
En France. La grammaire et les partis religieux. — Pendant qu'au dehors on pèse et on examine la réforme de la langue, qu'on en voit les défauts comme les avantages, à l'intérieur, l'idolâtrie grammaticale n'a guère que des fidèles. L'équivalent de M'^^ de Gournay, voire même de La Mothe le Vayer ou de Dupleix n'existe plus. Tout le monde accepte en gros les théories de Boileau et du P. Rapin : « Quoy qu'on puisse dire de grand, d'exquis, d'admirable, il devient méprisable et odieux dés qu'il n'est pas pur : et les plus beaux sentimens du monde n'ont point de grâce dés que la cons-
1. Bayle a eu soin d'cviLer les vi-aics fautes : savoir les équivoques, les vers, et l'emploi dans la même période d'un on, d'un t7, de pour, de dans avec difl'érents rapports : il prend soin de faire qu'un i7 au commencement dune période se rapporte non à un cas oblique, mais à un nominatif de la précédente, etc.
2. « L'oserai-je confesser? Le style est une autre cause de ma lenteur ; il est assez négligé ; il n'est pas éxemt de termes impropres, et qui vieillissent, ni peut-être môme de barbarismes; je l'avoue, je suis là-dessus presque sans scrupules. Mais en récompense je suis scrupuleux jusqu'à la superstition sur d'autres choses plus fatigantes. Les plus grans Maîtres, les plus illustres sujets de l'Académie françoise se dispensent de ces scrupules, et nous n'avons guère que trois ou quatre Ecrivains qui ne s'en soit pas guéris. C'est donc pour moi une grande mortification, de ne me pouvoir mettre au-dessus de ces vétilles qui font perdre beaucoup de tems, et qui gâtent même quelquefois les agrémens vifs et naturels de l'expression, quand on la corrige sur ce pied-là. Je suis si peu capable de secouer ce pesant joug, qu'au cas qu'on réimprime ce Dictionnaire, mon principal soin sera très-assurément de rectifier, selon les Loix rigoureuses de notre Grammaire, toutes les fautes de Langage qui sont demeurées dans cette Edition » (Préf. de la 1" éd., p. iv).
traction leur manque. Cette pureté d'écrire s'est si fort établie depuis quelque temps parmj nous, que c'est estre bien hardy que de faire des vers dans un siècle aussi délicat que le nostre, sans sçavoir parfaitement la langue ». [Rejl. s. la Poet. dArist., 68-9, 1674).
Assurément les uns sont plus enthousiastes que les autres. Dans le parti jésuite, on est très porté aux subtilités de la grammaire française. Les contemporains eux-mêmes l'ont remarqué. Racine trouve que les jésuites ont une pureté grammaticale qui va jusqu'à l'affectation (IV, 440, Port-Royal). 11 y a peut-être un peu de Port-Royalisme dans ce jugement. En tous cas, leurs adversaires n'ont pas un Bouhours ni personne qui lui ressemble. Or Ogier, Ghifflet, Pomey, Danet sont aussi des Jésuites. Toute la congrégation charge le P. Bouhours de corriger le style et le langage des œuvres qu'elle publie*. Il n'est que de lire la critique que le P. Daniel fait des Provinciales, pour se convaincre de la passion avec laquelle les Pères se jettent dans le purisme. Tout un chapitre de son pamphlet est consacré à démontrer qu' « on a bienpardonné à Pascal ))2, sous le rapport du style. La campagne contre le Testament de Mans est aussi vive. Sans doute, plusieurs grammairiens ont fait quelquefois des réserves sur la méthode jésuite-^. Mais il est significatif que la société en ait eu une, et que dans certaines de ses maisons d'éducation, toutes latines pourtant, on ait jugé des questions de grammaire 4.
Les Jansénistes, au contraire, ne cédèrent jamais à la mode. Ils ont fait la Grammaire (générale ; ils n'ont pas eu, que je sache, un vrai puriste. Jamais, les scrupules de langue ne furent proprement leur fait. Sans doute ils n'en étaient plus à l'ignorance de Saint-Gyran disant : (( Je ne sais qui est ce M. de Vaugelas qui
1. Doncieux, o. c. 69. Cependant Bourdaloue s'émancipe de son autorité.
2. « Ho ! dit Gleandre, vous m'avez fait peur en me menaçant de l'Académie Françoise. Mais je jurerois bien que ce que vous venez délire n'en est jamais sorti. C'est quelque extrait des Lettres du Secrétaire à la. mode. L'agréable jeu! J'exterminerais de tout mon pouvoir ce pouvoir qui fait tant de bruit. Ce pouvoir Académique, qui n'est qu'un pouvoir éloigné. Que ce dernier mot qui ne signifie rien, est bien placé-là, tout exprés pour faire l'antithèse avec le pouvoir prochain ! Je suis marry que tout m,on petit pouvoir ne sçauroit m' acquitter envers vous : L'heureuse cheute! l'ingénieux galimatias, que ce pouvoir prochain qui fait tant de bruit pour rien et sans sçavoir autrement ce qu'il demande ! Sérieusement il faut avoiier qu'on a bien pardonné à Pascal. » {Entret. de Cl. et d'Eudox., 214-5).
3. « Les P. Jésuites accoutumés à raisonner sur les Langues dans* leurs Classes veulent tout mettre dans les régies sans trop examiner si l'usage se soumet à leurs leçons aussi aveuglément que le font leurs écoliers » ( Alem., A^. Rem. de Vaug., 58).
4. Arrest prononcé en la Cour grammaticale des Jésuites de la Ville d'Aix, cité par La Chèvre, «ec, III, 155.
'VOUS écrit '. N'empêche que M. de Saci refusa de se soumettre aux observations de Bouhours. Gomment y eût-il consenti, lui qui se •demandait si, en traduisant l'Ecriture en un style à peu près clair, il n'avait pas été contre les volontés divines 2? On verra plus loin Barbier d'Aucour et Nicole défendre résolument ceux qui se croient lie droit de faire un mot dont ils ont besoin.
Ainsi, les inclinations ne sont point égales, mais elles sont pareilles, et c'est un fait très significatif qu'entre hommes si profondément divisés, les divergences n'aillent pas à une comiplète opposition de principes. Loin de là. D'un des partis à l'autre on dispute, on se dénonce. 11 arrive souvent qu'un examen de •doctrines s'accompagne d'un examen de langage. Or de chaque côté on •tâche de prendre l'adversaire en faute, on signale ses solécismes. 'C'est une façon de lui nuire et de le compromettre. L'un des camps n'est pas pour la règle, l'autre contre elle, mais chacun tache de prouver que les écrivains du parti adverse l'ont violée. Rien ne marque mieux le respect qu'elle inspire aux deux combattants.
Entre écrivains, entre grammairiens on a fortement bataillé aussi. Il y a eu des jalousies, des coteries, des cabales, Cotin <!ontre Boileau, Pradon ou Subligny contre Racine. Bouhours et Ménage, Andry et Bouhours ont rompu du bois. Un titre en dit long: Guerre civile des François sur la Langue. Toutefois dans cette guerre civile, il ne s'est jamais agi de renverser le trône de Vaugelas, mais seulement de l'occuper.
La grammaire et le public. — Que sert, dit le Mercure réprouvé (14), la pureté de langage, si elle n'est accompagnée de quelque trait d'esprit qui chatouille l'oreille du lecteur, à qui l'on ■doit s'étudier de plaire plutôt qu'aux grammairiens -^ ? Sans doute. Mais le trait d'esprit eùt-il suffi sans la pureté de langue ? Le ■monde d'alors ne l'eût point goûté, il était plus que jamais pas-
1. Cité par Sainte-Beuve, P. /?., 1. II, ch. viii, t. II, i9.
2. « Et Dieu jusqu'ici a voulu que sa parole fût enveloppée d'obscurités. N'ai-je donc •pas sujet de craindre que ce ne soit résister aux desseins du Saint-Esprit que de donner comme j'ai tâché de faire, une version claire, et peut-être assez exacte par rapport à la pureté du lanj^aj^e? Je sais bien que je n'ai allecté ni les agréments ni les curiosités qu'on aime dans le monde, et qu'on pourroit rechercher dans l'Académie Françoise : Dieu m'est témoin combien ces ajustements m'ont toujours été en horreur; mais je ne puis me dissimuler à moi-même, que j'ai tâché de rendre le langa{,'e de l'Ecriture clair, pur, et conforme aux règles de la grammaire : et qui peut m'assurer que ce ne soit pas là une méthode diflérente de celle qu'il a plu au Saint-Esprit de choisir? {Enlrelien de M. de Saci avec Fonlanes, cité par Sainte-Beuve, r.-li., 1. II, cliap. xviii, t. II, 36i.
.'5. Voir dans La Chèvre, Bih. des Recueils, III, 133, diverses piécettes dont une lettre critique sur les mots hoslilemenl, payen, cl chiourine.
Histoire de la Langue française. IV. 5
sionné de grammaire . La multiplicité des Remarques et Observations de toute sorte est déjà un symptôme. Il y en a vingt autres. La grammaire entre dans les recueils de pièces à la mode. La pureté devient une forme de la politesse. Philaminte la demande à s» servante, nous en rions, et Chrysale s'en indigne. Mais, vingt ans. plus tard, des maîtres de belles manières enseigneront qu'elle fait partie de la civilité ^. On raille Alcidor, le pédant de grammaire^ mais qui le raille? un puriste renforcé, labbé de Bellegarde -. Ce n'est pas au grammairien qu'il en veut, c'est à l'homme qui étale son savoir à propos et hors de propos. Evidemment un Dangeau n'était pas l'idéal qu'on se proposait, et Saint-Simon se moque d'unevie consacrée aux rudiments et à Despautère •'. Mais un homme du monde, sans rien affecter, devait pouvoir dire comme La Rochefoucauld : « je possède assez bien ma langue » (1, 7). Lamoignon, autant que don Felibien, éprouve le besoin d'avoir l'imprimatur de Bouhours,
Les femmes en particulier sont enragées de purisme. Les railleries de Molière ne les arrêtent point ^. Pour être « précieuses » ou « illustres », elles ne craignent pas un peu de ridicule. Vers les. autres sciences elles n'ont qu'un penchant, des velléités. En grammaire elles savent, elles discutent et tranchent. La doctrine qui fondétout sur l'usage les a habituées à s'en donner le droit. Il est hors de doute que certains chapitres de grammairiens se sont inspirés directement des cercles. Rien de plus curieux, par exemple, que de voir le genre de certains noms se régler par galanterie, si bien qu'où pourrait écrire un piquant article : Les femmes et le genre des. noms ^. Nous verrons d'autres effets de leur influence, quand nou.s.
1. Voyez le Nouveau Traité de la civilité française, Paris, Villette, 1688, 219 (ch, VIII, sect. xvi) : « l'a enfant doit-il se servir de mauvais mots? Non, il ne doit se servir que de ceux qui sont honnestes, ordinaires, intelligibles, non afl'ectez et propres au sujet, dont on parle. Il doit principalement éviter les expressions impropres et qui sont meslées de barbarismes, comme il allit, il parla, f allions au lieu dédire il alla, il partit, nOus allions, clc. Il doit encore éviter le patois des. provinces, qui est un François corrompu, comme j'ay tombé mon gand, sortes^ ce cheval de l'écurie, au lieu de dire fay laissé tomber mon yand, faites sortir cecheval ».
2. « On ne peut pas faire la moindre faute devant Alcidor, qu'il ne vous la reproche niaisement, s'il vous échappe quelque mot contre la justesse de la langue,, il éclate de rire, et relevé cette incongruité ; il vous cite Vaugelas, Ménage et le- P. Bouhours, jiour achever de vous convaincre ; et se tournant vers ceux qui composent le cercle, il témoigne à l'assemblée que vous lui faites pitié, et qu'il est fort content de soi » (Belleg., Reflexions sur le ridicule, 58;.
3. L'abbé de Dangeau, dit Mat. Marais (janv. 1723), n'a jamais rien écrit de bon ; c'était un diflicultueux ridicule sur la pureté de la langue [Journ., Il, 399, éd. de Lcscurc). Sur l'Académie de son frère, la Martiale, où il jouait un rôle très important, voir le Livre îles Adresses de Paris, 1, I2S.
i. Doncieux, o. c. 62 et 27 i.
5. Ménage lui-même donne dans ces fadeurs : Les femmes qui disent une
parlerons de l'épuration du lexique. Toute une partie du travail fait sur la langue est due à leur présence et quelquefois à leur pression ^ .
Les écrivains. — Les petits ont le fanatisme de la grammaire. Desmarets, Pradon, rappellent sans cesse Boileau à la règ-le. Un censeur s'attache à Madame de La Fayette, un autre à Pascal, un autre à La Bruyère; chaque fleur a ses pucerons.
Les g-rands écrivains, qui auraient pu avoir un mouvement de révolte, gardent une attitude plus que déférente. L'on chercherait vainement, je crois, chez les classiques, une page contre Vaugelas ou contre Bouhours, dans laquelle leur méthode soit discutée, où l'on se plaigne même de leur tyrannie. Plusieurs ont fait des réserves sur les excès des raffineurs. Molière a marqué plusieurs fois son dédain pour le pédantisme grammatical, il était tout de même pour Vaugelas. 11 ne raille pas, parce qu'on « perfectionne -» le langage, mais seulement parce qu'on a la prétention d'imposer des raffinements à des gens qui n'en ont que faire. Bossuet, après avoir communiqué à Bouhours son Exposition de la Doctrine de V Eglise^ proteste qu'il « n'auroit osé espérer qu'un homme dont la plume est si correcte et si délicate, loin d'être rebuté de la simplicité de son style, lui donnât autant de louanges ». Si à chaque instant, dans ses Sermons, il vante la rusticité des orateurs chrétiens qui osaient discuter avec les maîtres de la rhétorique, s'il a l'air de vouloir comme eux renoncer à tout ornement, c'est que la tradition impose cette attitude. 11 ne sacrifie pas le fond à la forme, sans doute ; il ne néglige pas pour cela son style ou son langage. A l'occasion, il discutera des expressions de Richard Simon, comme le ferait un puriste.
Boileau aussi a senti à certains jours qu'on abusait. Il lui parais-
ouvrage devroient être libres (0.,I, 158); Richelet aussi : « Comme les dames qui s'expriment bien, et qui entendent le teàtre, disent presque toutes une Episode inçfenieuse . . . je ferois quelquefois et pour l'amour d'elles, Episode féminin [Genres^
1. « Certaines petites pelées sous prétexte qu'on les a mises dans le Grand Dictionnaire des Précieuses, pour se moquer d'elles par une fine ironie qu'elles n'on pasl'esprilde connoistre, pensent qu'il y va de leur honneur de maintenir l'empire delà préciosité ridicule. J'en sçay une qui est devenue tellement enflée de s'estre viieen ce dictionnaire, avec des loiianges qu'on ne luy donnoit que pour l'entester à lafaire devenir encor plus ridicule, qu'elle croid être la surintendante des Précieuses, et devoir régler tout ce qui les concerne. Elle a tant de vanité qu'elle appelle sa ruelle le « polissoir des esprits », et tient que c'est chez elle seulement qu'on leur peut donner le beau tour. Elle affecte de ne parler qu'en termes qui soyent de sa façon, et veut que les autres s'en servent à l'exclusion de tous ceux qui ont esté inventez par les sectatrices de la Préciosité. Elle a substitiié « irrision » en la place de « Risée »; elle use fort du terme de « Pruderie », et de celuy de « Ridiculité », et l'on m'a dit que depuis peu elle appelle le vitrage le «Transparent de la maison » ; le lit « le Domicile du sommeil et des songes » ; le miroir, le « Fidelle Conseiller du visage», et les autres choses par des noms aussi saugrenus. — O la ridicule jarécteuse! » (Robinet, Panégyrique de l'Ecole des femmes, 1664, éd. Jacob, 27-28).
68 HISTOIllK D1-: LA LANGUE FRANÇAISE
sait injuste que l'Académie ne trouvât dans l'Aristippe de Balzac que des mots à éplucher', mais il a, comme ses confrères, travaillé au Dictionnaire, et rien ne nous autorise k supposer qu'il ait eu des idées plus libérales qu'eux. Le fond de sa pensée est bien dans les vers célèbres :
Surtout, qu'en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain vous me frappez d'un son mélodieux.
Si le terme est impropre, ou le tour vicieux,
Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme.
Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme.
Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin.
Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
{Art Poétique, ch. I""-, v. 155-162).
L'humilité de Racine était parfaitement sincère, quand il écrivait au P. Bouhours : « Je vous envoie les quatre premiers actes de ma tragédie et je vous envoierai le cinquième, dès que je l'aurai transcrit. Je vous supplie, mon Révérend Père, de prendre la peine de les lire, et de marquer les fautes que je puis avoir faites contre la langue, dont vous êtes un de nos plus excellents maîtres )> (VI, 51S-6)~. Bayle lui-même, à certains jours, fait la grimace sur un mot de Molière''. A dire vrai, si tous n'ont pas la superstition de la grammaire, ils en ont au moins le respect.
Au reste, presque tous les écrivains de marque ont fait partie de l'Académie. Ils assistent peut-être irrégulièrement, comme les autres membres, aux séances où on achève l'œuvre du Dictionnaire, où on discute sur des points de grammaire. Nous ne savons pas ce qu'ils ont proposé ou accepté, mais nulle part ils ne nous ont dit ni leurs répugnances, ni même leur ennui. 11 semble tout au contraire qu'ils aient docilement pi'is leur part de l'œuvre commune. Peut-être souffraient-ils, à certains jours, ainsi que l'affirme Char-
1. « Ces M" y examinent présentement VAristippe de Balzac, et tout cet examen se réduit à lui faire quelques misérables critiques sur la langue » [Corr. de Boil. et Bross.,XX, p. 43).
2. Cf. « Je vous envoie, mon Révérend Père, trois exemplaires de nos harangues académiques. Je vous prie de tout mon cœur d'en vouloir donner un au R. P. Rapin, et un au R. P. de la Baune. J'ai bien peur que vous ne trouviez sur le papier bien des fautes, que ma prononciation vous avoit déguisées ; mais j'espère que vous les excuserez un peu, et que l'amitié que vous avez pour moi aidera peut-être autant à vous éblouir que ma déclamation l'a pu faire. Je suis de tout cœur votre très humble, etc » (Id., Janvier 1685, VI, 526-27).
3. « On voit dans le même poëme Marquis repoussable, terme barbare. On y voit prévenant a/nas, autre terme barbare; car le mot /)ret'e/ian< nest en usage qu'au figuré, et ne signifie pas un homme qui est passé devant d'autres » (Bayle, Diclionn. , art. Poquelin).
ATTITIDK DKS ÉCRIVAINS KT DU PUBI.IC 69
pentier, devoir l'excès de sévérité où Ton tombait^. Us avaient toutefois conscience que leur temps créait une chose qui n'avait pas encore existé: une lan^^ue réglée d'un commun accord entre les grammairiens qui légiféraient, les auteurs qui s'en servaient et le public qui la lisait.
Les RÉsisTANCivS tacites. Quelques indépendances. — Ce qui précède ne tend pas à prouver que la soumission aux arrêts des puristes a été uniforme chez tous les écrivains. Sans cela on n'eût pas fait de nos jours les études ou les lexiques qui ont paru, ou bien ils ne seraient pas ce qu'ils sont, car, à l'analyse, le dépouillement des textes eût donné un résultat identique, ce qui n'est pas. Entre La Fontaine et M""' Deshoulières, Molière et Racine, Bossuet et Saint- Simon, il y a non seulement une différence de style, mais certaines différences de langue, qui consistent en autre chose qu'en un emploi variable d'un fonds commun.
C'est que d'abord plusieurs auteurs se sont affranchis, sans en rien dire, des prescriptions qui pesaient sureux. Quelques-uns y étaient dans une certaine mesure autoriséspar les grammairiens euxmêmes ; c'étaient d'abord les écrivains « comiques, satiriques et burlesques », que Vaugelas avait déjà mis hors de cause. Quand le genre eut produit Molière, quand il fallut reconnaître qu'il avait sa noblesse, on s'avisa — fort injustement — de reprocher au poète de n'avoir pas évité le jargon et le barbarisme. Mais Molière eût eu les textes pour lui. Gela est si vrai que Racine lui-même n'a pas gardé, dans Les Plaideurs, les scrupules qu'il montrait ailleurs. La Fontaine eût pu exciper d'une tolérance analogue ; il composait dans un genre non classé, qui ne commença d'exister qu'après lui et par lui. Comme Molière, et plus que lui, il eût sans doute été indépendant par caractère ; il se trouvait être en outre, par profession, à peu près libre. Aussi sa langue est-elle justement le contraire de la langue poétique du temps ; une grande partie de son charme est fait de toutes les audaces que l'on condamnait. Il faut en dire autant des Lettres que des comédies ou des fables. Faites ou non pour le public, elles participent des libertés de la conversation. Et cela explique que Chapelain lui-même s'en donne librement, et emprunte ou compose des mots comme M'"'" de Sévigné ou Bussy, avec le goût seulement et la grâce en moins. Voilà déjà un certain nombre de gens
1. « Elle (la langue françoise) n'est que trop severe. Elle n'est que trop chastiée, et nos Escrivains s'en plaignent tous les jours, dans les difiicultez qui naissent de sa grande exactitude. C'est une langue toute naturelle, toute de bon sens » (Charpent., Excell. de ia L. Fr., 377-8).
en marge des règles ! Et il faudrait mettre avec eux les auteurs de mémoires, les érudits, les écrivains scientifiques. Un Saint-Simon eût désespéré, je ne dis pas Bouhours, mais même Vaugelas.
Or à cette première classe viendrait s'ajouter encore celle des hommes qui, ayant plus souci des choses que des mots, ou tout au moins, ayant des choses à dire, se sont un peu élargis, quand les règles leur paraissaient trop étroites. Nous en avons vu quelquesuns en revendiquer le droit. D'autres, comme Bossuet, se sont licenciés sans en rien dire, lorsqu'il le fallait. Les archaïsmes sont très nombreux dans certaines de ses œuvres, les latinismes ne le sont pas moins. Et Massillon, Bourdaloue ne se sont pas plaint non plus, à l'occasion, un mot dont ils avaient besoin. Malgré la censure de Bouhours, le style jésuite prenait parfois les licences du style janséniste.
On comprend pourquoi je ne puis pas poursuivre cette revue. Il est hors de mon sujet d'étudier quel usage chacun de nos écrivains a fait de la langue ; c'est affaire à ceux qui analysent leur talent d'analyser aussi leurs moyens d'expression. Je voulais marquer seulement que, pour des causes diverses, un certain nombre de ceux que nous comptons comme les plus grands ne se sont pas astreints à une régularité toute passive.
En outre, parmi ceux que leur genre et leur tempérament portait à accepter la contrainte, encore en est-il que leur génie a défendus au moins de la servilité. Marty-Laveaux a démontré [Lex. de Rac, Préf.) que le plus considérable d'entre eux. Racine, s'il n'est pas un inventeur de mots, a du moins conservé dans ses tragédies des termes familiers, qui paraissaient d'un emploi hardi, et qu'il a créé beaucoup d'expressions neuves, d'alliances de mots et de tours de phrase inconnus. Il y a mieux, et je citerai plus loin des mots ou des expressions condamnés par des grammairiens, qui ont réussi malgré eux. Une quantité de vocables nouveaux, ignorés de l'Académie, de Richelet, et même de Furetière, se rencontrent dans des textes qui ne sont ni des lettres, ni des bouffonneries.
Tout ce que les remarqueurs ont déclaré hors du bon usage, pour être familier ou vieilli, ne s'en est pas trouvé perdu sans recours. Des mots, soi-disant supprimés, sont parvenus à vivre, sans toujours reprendre cependant le rang qu'ils avaient. Les irrégularités grammaticales pullulent de même, comme on le verra par la suite.
Ces réserves ne vont pas à nier l'immense inlluence des grammairiens. Si elle avait été moindre, il eût fallu faire ce livre autrement. Je devais observer seulement que leur autorité n'avait pas été
ATTITUDE DES ECRIVAINS ET DU PUliLlC 71
absolue, parce qu'elle ne pouvait pas l'être. Mais elle ne fera que grandir, et si la langue de 4660 à 1715 n'est pas encore tout à fait la leur, le plus souvent ce n'est pas qu'on prétende s'émanciper de leur •doctrine, c'est que cette doctrine n'est pas assez nette ou assez ferme pour qu'on puisse la suivre en toute sûreté. En somme beaucoup de péchés d'omission et d'ignorance, peu de péchés d'intention.
Cependant, à la fin du règne, pendant cette période où tout le bel édifice se lézarde désastreusement, quelques symptômes de lassitude, quelques velléités d'indépendance se marquent chez certains •écrivains. La Bruyère n'est point contre la règle, ce serait lui faire tort que de le poser en révolté. Parmi les mérites qu'il reconnaît à Richelieu, ne le félicite-t-il pas d'avoir su quelle est la nécessité de la grammaire, base et fondement des autres sciences {Disc, à VA.^ II, 459)? N'a-t-il pas exprimé ses regrets que les femmes ne soient pas toujours correctes, et que Molière n'ait pas «vite le jargon et le barbarisme (I, 128)? On pourrait citer d'autres textes, dont celui-ci, qui est la reconnaissance du travail accompli : L'on écrit régulièrement depuis vingt années ; l'on est esclave de la construction ;... l'on a mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable : cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit (éd. 4,1, 147). Un autre est plus formel encore : <( L'on doit avoir une diction pure, et user de termes qui soient propres » (éd. 4, I, 146).
Mais ailleurs combien de fois sent-on un regret, et comme un blâme réservé ! Le célèbre passage du chapitre De quelques usages •conclut bien que la raison veut qu'on suive l'usage, mais il énumère les pertes subies, et laisse apercevoir les inconvénients du système qui empêche les forces créatrices de faire leur œuvre et de donner satisfaction aux besoins K La Bruyère voit l'étroitesse de certaines règles: « L'on peut en une sorte d'écrits hasarder de certaines expressions, user de termes transposés et qui peignent vivement, et plaindre ■ceux qui ne sentent pas le plaisir qu'il y a à s'en servir ou à les «ntendre » (I, 149-150). Quand il constate ailleurs qu'il est peut-être moins difficile aux rares génies de rencontrer le grand et le sublime <jue d'éviter toutes sortes de fautes (I, 125), n'est-ce pas une façon <le se plaindre de la contrainte? Enfin, une fois au moins il a dit leur fait aux puristes. « Ils sont comme pétris de phrases et de petits tours
1 . « Est-ce donc faire pour le progrès d'une langue, que de déférer à l'usage ? Scroitil mieux de secouer le joug de son empire si despotique? Faudroit-il, dans une langue vivante, écouter la seule raison, qui prévient les équivoques, suit la racine tles mots et le rapport qu'ils ont avec les langues originaires dont ils sont sortis, si la raison d'ailleurs veut qu'on suive l'usage? » (éd, 7, II, 215).
72 HISTOIRE DR l,A LANGUE FRANÇAISE
d'expression, concertés dans leur geste et dans tout leur maintien; ils sont puristes, et ne hasardent pas le moindre mot, quand il devroit faire le plus bel effet du monde; rien d'heureux ne leur échappe, rien ne coule de source et avec liberté : ils parlent proprement et ennuyeusement » (I, 223).
Il me paraît hors de doute qu'il n'avait point pour F « art » la condescendance sans limite de certains autres, il sentait que l'homme dont l'esprit est vaste, sort de cet art pour l'ennoblir, et s'écarte des règles, si elles ne le conduisent pas au grand et au sublime, <( toujours, sûr et confirmé par le succès des avantages que l'on tire parfois de l'irrégularité » (I, 147). Mais il n'a formellement dit nulle part que cette indépendance à l'égard de la rhétorique ovi de la poétique pouvait être étendue à la grammaire.
Seul Fénelon, avec la hardie originalité de son esprit, s'avoue nettement hostile aux superstitions régnantes. Il n'y a point à essayer d'affaiblir la portée de la doctrine contenue dans le « Projet d'enrichir la langue ». C'est la négation même des théoriesreçues sur le néologisme, et ne nous étonnons point qu'elle ait été tenue pour une des plus chimériques productions de. cet esprit hasardeux. Il convient toutefois de rapprocher ce passage de plusieurs autres, qui en marqueront exactement le caractère. 11 n'y est question que des mots et non de la manière de les assembler. Au reste, même dans ce chapitre, il ne s'agit point de supprimer toute autorité. Comment cette idée se concilierait-elle avec le projet de faire une grammaire française? N'y est-il pas dit que la plupart des Français auraient quelquefois besoin de consulter la règle ? « Ils. n'ont appris leur langue que par le seul usage, et l'usage a quelques, défauts en tous lieux. Chaque province a les siens ; Paris n'en est pas exempt. La Cour même se ressent un peu du langage de Paris,. où les enfants de la plus haute condition sont d'ordinaire élevés. Les personnes les plus polies ont de la peine à se corriger sur certaines façons de parler, qu'elles ont prises pendant leur enfance en Gascogne, en Normandie ou à Paris même par le commerce des. domestiques » [Let. à VAcad., ch. II). Les Grecs et les Romains s'appliquaient dans un âge mûr à la lecture des grammairiens. Il faut les. imiter pour « remarquer les règles, les exceptions, les étymologies, les sens figurés, l'artifice de toute la langue, et ses variations » (//>.) ^. C'est là le ton d'un homme qui n'est point d'accord avec les gram-
1. Le texte primitif, donné par M. l'abbé Urbain dans un très curieux article, R.H.L., 1899, p. 367, n'est pas essentiellement difl'érent, quant aux idées. Valincour,. lui, cherche tous les moyens de donner à la grammaire une autorité plus {j:rande. Les.
mairiens sur tous les points, mais qui ne leur conteste nullement le droit déjouer un rôle, et d'exercer leur autorité.
Observations publiées sur les Remarques de Vauf^elas sont de « sa^cs décisions », auxquelles il se faut tenir et dont l'Académie devrait accroître le nombre. « Il i'audroil convenir que tous les académiciens (|ui sont à Paris seroient obligés d'apporter par écrit ou d'envoyer chaque jour d'assemblée une question sur la lang^ue, telle qu'ils jugeroient à propos, sans même se mettre en peine de savoir si elle aura déjà été traitée par le P. Bouhours, par Ménage ou par d'autres. » A chaque séance on s'en occuperait, après avoir donne une heure au Dictionnaire ; ces remarques porteraient sur des textes qui présenteront des façons de parler qui le mériteront, ou par leur élégance, ou par leur irrégularité, ce sera pour les Français un moyen sûr de développer le fonds de notre langue, qui n'est pas encore parfaitement connue. « De ces remarques on pourroit aisément former le plan d'une nouvelle (irammaire françoise : et elle seroit peut-être la seule bonne qu'on ait vue jusqu'à présent. » Ces remarques publiées dans l'intervalle des éditions du Dictionnaire seraient « le journal de notre langue, et le dépôt éternel de tous les changements que fera l'usage. » Ce journal pouri"ait paraître tous les trois mois {Mém., ch. I).