‹ Histoire de la langue française des origines à 1900 (volume 4)Chapitre 43 sur 189 · PORT-ROYAL. P. CORNEILLE · texte numérisé non relu

PORT-ROYAL. P. CORNEILLE

Arnaud et Lancelot étaient des penseurs trop puissants pour ne pas apercevoir la correspondance étroite qui devrait exister entre l'écriture et la prononciation ; ils ont marqué fortement leur doctrine dans un premier chapitre de la Grammaire Générale : suivant eux il « auroit fallu observer quatre choses pour mettre l'usag-e des lettres en sa perfection (19) :

l** « Que toute figure marquast quelque son, c'est à dire, qu'on n'écriuist rien qui ne se prononçast.

2" « Que tout son fust marqué par vne figure, c'est à dire, qu'on ne prononçast rien qui ne fust écrit.

3" « Que chaque fig-ure ne marquast qu'vn son, ou simple, ou double. Car ce n'est pas contre la perfection de l'écriture qu'il y ait des lettres doubles, puis qu'elles la facilitent en l'abrégeant.

4** « Qu'vn mesme son ne fust point marqué par de différentes figures ».

Toutefois, dans la pratique, les solitaires ne partagent pas les illusions des révolutionnaires, et ils considèrent une réforme générale comme utopique ^. Ils accepteraient un programme assez large :

1. « Quelques-vns se sont inia{çinez qu'ils pourroient corriger ce défaut dans les. Langues vulgaires, en inuentant de nouueaux caractères, comme a fait Ramus dans sa Grammaire pour la Langue Françoise, retranchant tous ceux qui ne se prononcent point, et écriuant chaque son par la lettre à qui cette prononciation est propre, comme en mettant vne s, au lieu du c, devant Te et Vi. Mais ils deuoient considérer qu'outre que cela seroit souuent des-auantageux aux Langues vulgaires, pour les raisons que nous auons dites, ils tentoient vne chose impossible. Car il ne faut pas s'imaginer qu'il soit facile de faire changer à toute vne Nation tant de caractères ausquels elle est accoustumée depuis long-temps, puis que l'Empereur Claude ne pût pas mesme venir à bout d'en introduire vn, qu'il vouloit mettre en vsage. Tout ce que l'on pourroit faire de plus raisonnable, seroit de retrancher les lettres qui ne seruêtde rien ny à la prononciation, ny au sens, ny à l'analogie des Langues, comme on a déjà commencé de faire, et conseruant celles qui sont vtiles, y mettre des petites marques qui fissent voir quelles ne se prononcent point, ou qui fissent connoistre les diuerses prononciations d'vne mesme lettre. Vn point au dedans ou au dessous de la lettre, pourroit seruir pour le premier vsage, comme temps. Le c, a déjà sa cédille, dont on pourroit se seruir deuant l'e, et deuant l'i, aussi bien que deuant les autres voyelles. Le çf, dont la queue ne seroit pas toute fermée, pourroit marquer le son qu'il a deuant l'e et deuant l'i. Ce qui ne soit dit que pour exemple » (Grammaire générale et raisonnée, p. 21-23).

« retrancher les lettres qui ne servent de rien ny à la prononciation, ny à l'analogie des Langues, comme on a déjà commencé de faire ». Mettre à celles qui sont utiles, mais qu'on ne prononce pas de « petites marques », un point en dedans ou en dessous, comme on fait en mettant une cédille sous le c. Ils accepteraient même qu on créât un g dont la queue ne serait pas toute fermée pour marquer le son qu'il a devant l'e et Yi. Encore ceci n'est-il dit que «pour l'exemple ». Nos Messieurs, on le voit, auraient touché, le cas échéant, à l'alphabet.

Des écrivains considérables, tel d'Ablancourt, étaient partisans de la simplification K Irson, dans un passage curieux de sa « Nouvelle Méthode » (p. 118-121), cite parmi eux Balzac, Vaugelas, du Ryer, Pelisson, Chapelain, de Scudery, Calprenelle (stc), Priezac et Gomberville. L'affirmation me paraît fort hasardée. En tous cas aucun d'eux, pas même ceux qui ont écrit de grammaire, n'a pris soin de mettre en doctrine ce qui n'était sans doute que tendance. Pierre Corneille, peut-être sous l'inspiration de son frère Thomas, avait été plus dogmatique, et en tête d'une édition de ses œuvres (16G3), il a placé un avertissement qui contient un programme véritable 2. Non seulement, à l'exemple des Hollandais, il sépare Vi et le y, r« et le v, mais il propose d'utiliser les deux formes d's : s et /", à des usages divers.

Au commencement des mots : si'e/î, sauver, k la fin, où s ne fait

1. Voir la Préface de la Traduction de Thucidide, 1662 : « Je suy l'ortografe moderne, qui retranche les lettres superflues, et je ne mets qu'un t à ci<a(/uer ni à ateindre, pour empescher qu'on ne s'abuse à la prononciation; Et ceux qui soustiennent l'opinion contraire ne sçauroient nier que l'ortografe ne soit purifiée peuà-peu, puisque les langues ne sont jamais plus parfaites que lorsqu'elles s'éloignent le plus de leur origine, & quelles ont perdu, s'il faut ainsi dire, les marques de leur enfance. Mais pour retrancher les lettres inutiles ou superflues, je ne retranche pas celles qui ne le sont point. Comme l'on fait tous les jours par un abus manifeste. Car si vous ostez Vs d'estre ou de tesle, qui marque que c'est un e long, on le prononcera, comme celuy de bonté, ce qui causera une prononciation vicieuse; si vous lostez d'empescher, Sade 'depescher, on confondra le Pécheur avec le Pescheur. Je ne garde ni Vse, ni l'œ des Grecs, parce qu'ils ne servent que d'embarras en nôtre langue, qui ne les distingue point des e simples ; Pour empescher mesme qu'on ne prononce Charés, & Chersonése comme on fait charge & cherté, j'oste à l'un l'/i & je change l'autre en un q, écrivant Cares et Quersonése comme caractère & Plutarque ; J'en ay fait de mesme en Chio, où j'ay mis un k pour en marquer la prononciation, à cause qu'autrement elle estoit trop désagréable ».

2. On le trouvera dans le Corneille de l'édition des Grands Ecrivains (I, 5). Mais l'orthographe suivie n'est pas celle que préconise le réformateur : « L'usage de noftre langue cft à prefent fi épandu par toute l'Europe, principalement vers le Nord, qu'on y voit peu d'Eftats où elle ne foi t connue ; c'eft ce qui m'a fait croire qu'il ne feroit pas mal à propos d'en faciliter la prononciation aux Ef trangers, qui s'y trou vent fouvent embarrassez par les divers fons qu'elle donne quelquefois aux mefmcs lettres. Les lioUandois m'ont frayé le chemin, et donné ouverture à y mettre diftinction par de différents Caractères, que jufqu'icy nos imprimeurs ont employé indifféremment. »

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