CHAPITRE V L'OPPOSITION DE L'ACADÉMIE
Depuis longtemps les étrangers, s'en fiant aux promesses des Statuts, et incapables d'imaginer que la réforme de la langue française pût se faire sans une réforme de l'orthographe, dont le désordre et la complexité les gênaient plus que tout le reste, espéraient en l'Académie.
Elle aborda en effet la question. 11 le fallut bien, quand le travail du Dictionnaire fut définitivement repris ^ . A l'instigation de Perrault, le lundi 8 mai 1673, — la date mérite d'être notée — la Compagnie décida d'adopter une orthographe unique, obligatoire pour ses membres, qu'on tâcherait ensuite de faire recevoir par le public . Restait à procéder à l'élaboration de cette orthographe officielle 2. C'est Mézeray qui fut chargé de rédiger le projet de traité ^, Rapporta bientôt son travail, et on put s'occuper de la révision, du 14 août au jeudi 12 octobre de la même année. Corneille, Fléchier, Chapelain ne l'ont pas lu. Mais Perrault, les deux abbés Tallemant,
1. L'édition de Cotgrave, donnée en 1660 par J. Ilowell, chezW. Ilunt, présente la réforme comme une des œuvres de « l'Académie des esprits» à Paris, qui retranche les lettres superflues dont le français est plus plein qu'aucune autre lanj^uc, et il donne un spécimen de cette orthographe comparée à l'autre.
Guy Miege est convaincu qu'on doit à la Compagnie les progrès accomplis : The Frenchorthography, formerly stulfed with so many superfluous letters, they brou^ht as near the Pronunciation as could in reason be aik)\\'ed (Pref. to the Reader. London, Th. Basset, 1679).
2. Chorier [xidvers., II, H, trad. Grozet, cité par Latreille, Bull. A. Delph., 1900. 438), dit que la première partie du Dictionnaire une fois achevée par Mézeray, on voulut le publier, mais que Quinault entraîna les membres à s'y opposer, parce qu'il fallait auparavant convenir entre tous de l'orthographe, afin que leur décision fût observée comme une loi par les hommes de lettres. Cf. : « M. Perrault, chancelier, a proposé qu'il seroit bon que la Compagnie convinst et demeurast d'accord autantqu'il se pourroist de l'orthograpiie, qui depuis 40 ou 50 ans avoit esté fort corrompue par des demy sçavants et esloit devenue presque arbitraire. La Compagnie ayant trou^■é la proposition fort raisonnable et mesme nécessaire, surtout pour le dictionnaire, a chargé M. de Mézeray de dresser des observations, et des règles les plus exactes qu'il pourra sur l'orthographe. Elle a aussy résolu que chaque particulier de la Compagnie sera tenu et obligé de suivre l'orthographe dont elle sera demeurée d'accord, et que l'on se servira des voyes d'insinuation qui seront jugées les plusproprespourlafairerccevoirparle public. "(SignéConrart; Reg., I, 62-63).
3. Le texte primitif de Mézeray est conservé à la Bibliothèque nationale, les deux rédactions des cahiers le sont également. M. Marty-Laveaux a publié la seconde, sous ce titre : Cahiers de remarques sur Vorthoçfraphe française. .. Paris, Jules Gay, 1863. Cette édition renferme tout ce qui peut être utile pour comparer les trois te.vtes et étudier les remaniements successifs de l'œuvre.
Boyer, Serrais, Doujat, Régnier, Pellisson et Bossuet rexaminèrent, avec plus ou moins dattention. Le dernier y mit un soin scrupuleux. Non seulement il a lu le projet en détail, mais il motive fortement la résolution qu'a prise la compagnie : 1° « de suiupe l'usage constant de ceux qui scauent écrire ; 2° de tascher de rendre autant qu'il se pourra l'usage uniforme ; 3** de le rendre durable » [Cahiers, XV). Il fait une critique très vive de « la fausse règle qu'on a voulu introduire d'écrire comme on prononce », justifie le maintien des lettres dites étymologiques, de celles qui servent à distinguer les mots, enfin de celles même qu'on est habitué à voir, en donnant pour raison qu'on ne lit point lettre à lettre, mais que la figure entière du mot fait son impression tout ensemble sur l'œil et sur l'esprit, de sorte que quand cette figure est considérablement changée, les mots ont perdu les traits qui les rendent reconnaissables (//>., XIV).
Il est juste d'ajouter que Bossuet n'accepte pas pourtant l'autre ortographe {sic), qui s'attache à toutes les lettres tirées des langues dont la nostre a pris ses mots [nuict, ecriplure). Celle-là blesse les yeux d'une autre sorte. C'est là ce qui s'appelle l'ancienne orthographe vicieuse. Ce sont deux extremitez entre lesquelles on veut tenir un juste milieu [Ib.].
Restait à déterminer ce milieu. Bossuet ajoute : « L'Académie a dessein... de retenir les lettres qui marquent l'origine de nos mots, surtout celles qui se uoyent dans les mots latins, si ce n'est que l'usage constant s'y oppose ; comme la langue latine ne change plus, cela servira à fixer nostre orthographe ; ces lettres ne sont pas superfliies, parce qu'outre qu'elles marquent l'origine, ce qui sert mesme à mieux apprendre la langue latine, elles ont diuers autres usages comme de marquer les longues et les breues, les lettres fermées et ouuertes, la différence de certains mots... La Compaignie prétend retenir non seulement les lettres qui marquent l'origine, mais encore les autres que l'usage a conseruées, etc. » [Ih., XIV).
En somme, le cahier manuscrit circula, sans qu'aucun de ceux qui le virent proposât de simplification sérieuse. Certains membres même, appliquant à l'orthographe le déplorable procédé dont on usait en grammaire, prétendaient distinguer par l'écriture des mots en réalité uniques, mais qui avaient plusieurs sens. Doujat voulait qu'on écrivît dauphin, poisson, et daufln, homme. Il trouvait aussi qu'on pourrait retenir le c pour faire différence entre un lict et il lity etc. Les Cahiers proposaient p hantais ie (imagination) et fantaisie (caprice) (p. 7).
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Le texte de Mézeray, avec les annotations, revint à son auteur, qui fut chargé d'en faire une première édition. Elle fut ensuite soumise à l'Académie. Une commission la revisa, et présenta enfin les Cahiers de remarques à la Compagnie. Après un dernier examen, ils devaient constituer les Observations de l'Académie française touchant Vorthographe. L'opuscule,' tel qu'il nous est parvenu, est très important : depuis l'époque où il fut distribué, les règles qu'il donne ont subi bien des modifications, beaucoup ont été abrogées ; il n'en est pas moins la première ébauche du code de l'orthographe française.
Dès le début, dans une sorte d'avant-propos général, l'Académie décide nettement en faveur de la tradition : « Généralement parlant, la Compagnie préfère l'ancienne Orthographe, qui distingue les gens de Lettres d'avec les Ignorans, et est d'avis de l'observer par tout, hormis dans les mots où vn long et constant vsage en a introduit vne différente » (p. 2). L'ancienne orthographe pèche quelquefois en lettres superflues, quand elle conserve des lettres originelles, déjà représentées dans le mot par une autre lettre. Par exemple, on ajoute à tort une l à faulx, à aulne^ qui ont déjà un u représentant cette l. Mais cet abus ne va point contre l'emploi des lettres qui servent à marquer l'origine. Ainsi le ff de vingt, encore qu'il ne se prononce pas, doit se conserver ; on ne saurait « appeller » ces sortes de lettres « superflues » (p. 3).
D'après ces principes, elle garde le ph : philtre, phase, phanatique, cosmographe ; le ch : chœur, charactere ; Yy : dynastie, gymnastique, hydre, mystère. Après avoir hésité, elle écarte, malgré Bossuet, le système de Corneille (XXV). Elle rejette le circonflexe pour représenter s, et maintient : fresle, gresle, troisiesme (69-70). Elle tient au z de prez, cruautez, aimez (94), à l'e de veu, veuë, teu, cheute (66 et sv.), au d d'advocat, advis (16), à Vs de mesdisant, mesprendre (23-24). Mais ce n'est pas seulement à l'étymologie grecque et latine que l'Académie se montre favorable, c'est aussi à la tradition purement française, ou à ce qu'elle croit être la tradition. Elle estime nécessaire Vy de toy, finy, celuy, et les semblables (93) ; le sç de sçavoir et de sçavant, « quoy que plusieurs croient qu'ils viennent de sapere. Quand mesme cette origine seroit vraye, l'vsage l'a emporté » (78). De même, encore que la lettre finale des noms, soit singuliers, soit pluriels, en aux, en eux et en oux, se prononce comme une s, « néantnioins il les faut escrire par une x » (92).
On serait plus indulgent pour ce système, si l'Académie, au lieu de se montrer conservatrice, se fût nettement déclarée réactionnaire.
et, allant jusqu'au bout de la doctrine, eût hardiment restitué partout où c'était possible l'écriture primitive, ou prétendue telle. Passe pour X finale, si cette x eût été généralisée, si on eût écrit aussi foux, coux, moiix, je faux, je vaux, je meux. Mais partout ici c'est s qu'il est prescrit d'employer. Qu'attendre en effet en ce sens d'une Compagnie dont toutes les décisions devaient s'autoriser de l'usage? Dans la déclaration même qui est en tête du volume, je l'ai rappelé tout à l'heure, l'exception est faite : « On suivra l'orthographe ancienne, hormis dans les mots où un long et constant vsage en a introduit une différente. » Et les rédacteurs se mettent courageusement à déterminer ces cas spéciaux. Gomme on peut le penser, il y en a à foison, et chaque article prend la forme que devra prendre désormais toute grammaire française : on écrit tous les mots d'une telle sorte, sauf cependant les suivants qu'on écrit d'une autre. Ex. :
Il faut conserver le ph dans les mots qui viennent du grec. Exceptez fiole, faisan, parafe, frénétique (7).
On garde aussi ch aux mots qui en grec ont un chi, comme chiley chœur, choriste. On ne met cependant plus une h à colère, escole, escalier, camomille (8-9).
Toute autre consonne que le g ou Vm se double après la préposition a. Exemples : abhattre, accabler, addresser, affriander, allaiter, annexer, appaiser, arranger, assaisonner, attacher... Exceptez : aborder, aboucher, aboutir, adosser, aligner, anéantir (12 et sv.).
Quand la préposition e est devant toute autre consonne que devant une f, on met après elle une s devant la première lettre du mot simple : eschancrer, eslever, esmerveillé . . . Exceptez : edenter> emonctoire, cmousser, énerver (17-18).
L est double « à tous les temps et personnes presens » des verbes en eler '.j'attelle, je sautelle. Il en faut néanmoins excepter quelques-uns, comme celer, révéler, geler, qui font au présent :je celé., je révèle (37) ', l ei t sont ordinairement doubles dans la dernière syllabe du mot finissant en e féminin : il y a néanmoins quelques mots qui n'ont qu'une / et qu'un t : eresypele, zèle, epithete, squelete, assiete, empiète, interprète (38-40).
Nulle consonne n'est double après l'o dans les mots radicaux, soit au commencement, soit ailleurs. Exemples : bestiole, consoler^ capriole, désoler, démolir, drôle, folie... (o3). Exceptez : follement ,^ molle, amollir, banderolle, bricolle, colle, coller, collet, collier, collerette, décoller (56).
Item n ne se double pas dans acrimonie, admonester, consonance, dissonant, démoniaque, cône, colonie... Mais il se doublé dans don-
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ner et ses composez, estonner et les siens, honneur, honneslc et ses dérivez, sonner et ses composez, tonner, personne, et tous les mots qui se forment des noms terminez en on : bonne, bonnace , actionner , empoisonner, etc.
La Compagnie n'ignore pas, elle voit même le plus souvent ce qu'il faudrait faire, et elle s'y refuse : Video meliora proboqiie, Détériora scqiior. Il y a des chapitres qui sont des chefs-d'œuvre en ce genre : « 11 ne devroit y avoir de grandes lettres qu'au commencement des périodes et aux noms propres; neantmoins, pour délasser la veuë et pour orner rescriture(!), on en a introduit au commencement de tous les vers, aux noms de dignité et de charge, comme : Pape, Empereur, Roy, Gonnestable, Duc, Cardinal, Evesque, Marquis, Président... et à ceux des assemblées et compagnies, comme : Concile, Sénat, Parlement... et à ceux des lieux célèbres, comme : Palais-Royal, Palais où l'on plaide, Pont Neuf (96-97). Qui déterminera la liste des charges, des compagnies, des lieux célèbres, le livret oublie de l'indiquer.
Si une question méritait d'être traitée à fond, c'était celle des accents. Voici ce que nous apprenons de l'aigu. C'est « vn petit tiret de droit à gauche, qui se met sur les voyelles, comme sur l'e masculin final : beauté, formé ». Quelques-uns le veulent à ces mots : (( prés, cyprès, progrés ». C'est tout.
Quant au grave, c'est « vn petit tiret de gauche à droit, et qui se met sur les voyelles, et particulièrement sur l'article datif à (pour le distinguer de la troisième personne du verbe « avoir »), sur l'adverbe « là » (pour le distinguer d'avec « la », pronom), et sur « où », adverbe de lieu, pour le faire différer d' « ou », adverbe disjonctif.
De son usage pour la notation des voyelles ouvertes, pas un mot.
Enfin, en quelques lignes, le circonflexe est gâché pour toujours : « Mis sur vne syllabe, il marque bien qu'elle est longue ; mais ce n'est pas pour cela qu'on l'y met, c'est pour montrer qu'on y a retranché une voyelle : « âge, blessure , f ay pu ». Ce n'est plus un signe diacritique, c'est un hommage de la piété des générations, l'accent du souvenir (98-99).
En somme, pas une fois, d'un bout à l'autre des écrits académiques, ne se montre le moindre désir d'apporter dans le chaos orthographique un peu de clarté et de logique. On refuse de s'engager même dans les voies déjà frayées. Certains membres visiblement n'étaient pas fâchés que l'orthographe fût à ce point difficile. Régnier et. Pellisson critiquèrent la phrase citée plus haut, où il était dit que l'orthographe distinguait « les gens de lettres d'avec
les ignorants » ; ils la trouvaient un peu offensante, et jugeaient que « si on ne se distinguoit que par là, ce seroit peu de chose ». On se contenta de supprimer les mots et les femmes^ qui venaient après, par politesse. Mais le reste fut accepté (p. 2), et la formule traduit bien la pensée de cette aristocratie. Une orthographe compliquée devait être, pour ceux qui la posséderaient, une marque d'élégance; on ne s'occupa guère qu'elle fût une gêne *.
Dans ces conditions je fais peu de cas, je l'avoue, du libéralisme que l'Académie montre à quelques endroits : il est bien vrai qu'elle admet assez souvent qu'on puisse orthographier de deux manières. Ainsi elle donne toute une liste de dérivés, qu'il est permis d'écrire avec ou sans s : desbander ou débander^ etc. (22; cf. p. 65). Elle dit ailleurs : « Quelques-uns orthographient sujet et sujection, soupir et soutenir, à côté de subjet, souspir (29-30. Cf. 62, 86, 87, etc.). Le livret débute même par cette phrase : « La première observation que la Compagnie a creu devoir faire est que, dans la Langue Françoise, comme dans la pluspart des autres, l'Orthographe n'est pas tellement fixe et déterminée qu'il n'y ait plusieurs mots qui se peuvent escrire de deux différentes manières qui sont toutes deux esgalement bonnes ; et quelquefois aussi il y en a vne des deux qui n'est pas si vsitée que l'autre, mais qui ne doit pas estre condamnée. »
Mais qu'importe cette réserve, dont les effets ne pouvaient être que minimes et passagers? On allait promulguer une règle, et au lieu de la faire aussi simple que possible, au lieu d'accepter tout au moins les progrès réalisés par l'usage, dont certains étaient presque consacrés, on reculait de cinquante ans. Cette règle, destinée à l'avenir, on la prenajt à un passé déjà vieilli. C'était la victoire du pédantisme, plus complète que ne le demandaient ses partisans les plus attardés. Je voudrais pouvoir dire que l'erreur était de Boyer ou de Doujat. Mais parmi les sept académiciens auxquels nous devons ces déplorables décisions, il y avait aussi Perrault, le moderniste, uni ce jour-là au latiniste Bossuet ^.
1. Il y a d'autres défauts dans l'opuscule que j'analyse, et d'abord des inadvertances : p. 20, desmonter, desnoiiër; p. 21, démonter, dénouer. Mais elles eussent pu ilisparaître dans une publication définitive. D'autre part on a cédé quelquefois à la manie de Doujat. On écrit lacs et las d'amour, tout en se rendant compte que le mot est le même dans les deux cas (88). Toutefois je n'insisterai pas sur ces défauts, bien petits auprès des autres.
2. Chapelain (^1674) était aussi un des plus résolus parmi les conservateurs. Il ne voulait tenir aucun compte des besoins du grand public. Th. Corneille nous renseigne à propos de chariictère (Vaug., I, 3î0). « M. Chapelain a écrit ce qui suit : M. de la Chambre dans son livre intitulé : Les Charactercs des Passions, conserva Vh par
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mon avis en ce mot, characlere, pour n'estre pas le premier qui dérogeast à l'orlliofîraphe receuo, de ce mot, pour la considération des idiot s, qui ne doivent pas moins apprendre à lire les mots extraordinaires quand ils se meslcnt de lire, que les François doivent apprendre la prononciation des mots Italiens, quand ils veulent apprendre à lire en Italien. Si le raisonnement de M. de Vaugelas en ceci avoit lieu, quoiqu'il Tait appuyé avec beaucoup d'adresse, il faudroit oster l'/i d'hyperbole, de peur que les ig^norans ne l'aspirassent, ne voyant point de différence entre l'ortliographe de ce mot et celui de héros, qui est aspiré, ou ajouster une marque aux h aspirées, afin qu'ils ne la prononçassent pas comme des h muettes. »