L ORTHOGRAPHE NOUVELLE GAGNE DU TERRAIN
Ce serait donc un travail assez vain que de ramasser une à une dans les livres publiés par Ménage les simplifications qu'ils présentent. Didot l'a fait en partie (o. c, 236-7). Il y a des choses intéressantes : des suppressions de consonnes étymologiques ou inutiles : savoir (0., 1'' éd., 91), fai u (fréquent). Mais ce sont les doctrines générales surtout qui importent chez un homme de ce genre. Or ce que nous en devinons est très significatif. Il y a d'abord le chapitre sur l'abus de x qu'il voudrait réserver pour représenter es ou gs : vexation^ exercice (O., I, 238 et sv.). « Ce n'est point un abus d'oster une l » en certains mots : niveler, e'peler, appeler, malgré leur étymologie latine (0., II, 65). « Ceux qui suivent dans l'orthographe la prononciation plustost que l'étymologie écrivent toujouTs paralelle ». Selon lui, il faut toujours écrire paralelle {Ib., 64-5). « Ce n'est point une faute de ne point mettre d'/ien plusieurs mots qui en devroient avoir parleur origine, comme en caos, caractère, Cléante » [Th.-, II, 309). « Il ne peut y avoir d'inconvénient à écrire segond, et segret : car il n'y a personne de ceux qui savent tant soit peu le Latin, qui ne voye que ces mots écrits de la sorte viennent de secunclus, secretum : et il peut y en avoir à écrire second, secret, acause des Etrangers qui pourroient prononcer ces mots comme ils seroient écrits » [Ib., II, 307). Donc, il n'y a point de doute, comme tous les vrais étymologistes, l'auteur des Origines de la langue françoise était l'adversaire des « lettres étymologiques ».
N. Bérain. — N. Bérain ne traite point d'autre question que celle de ai, auquel il substitue ai, non seulement dans sa théorie, mais en pratique : les Français, etrait, LaCour des Monnaies, je lecrais, un homme drait. » II ne voit « rien qui s'opose à céte ortographe qu'un ancien usage qui doit blesser la vue et la raison dans l'écriture, comme il blesserait l'oreille, si on l'étendait jusqu'à la prononciation » (1-7) ^
Autres réformateurs. — Le P. Pomey, dans son Dictionnaire (1676, Avis au lecteur, §§ VIII et IX), est aussi embarrassé. Il se décide à mettre à leur place à la fois répondre et respondre, avec leurs semblables. 11 a sacrifié le p de dompter et Vh de colère, puisqu'aussi bien on écrit monarque, logique, etc.. mais en général
1. C'est la première remarque de son livre : Si l'on peut écrire comme on parle. La notation ai se trouve déjà au xvi" siècle. Elle est dans l'édition de Maupas, donnée en 1638 (p. 31 sv.). Nous avons vu que les Précieuses écrivaient : gâtait.
On trouve chez Bérain d'autres simplifications : étimologie, apelez, une bonne eiivre, un heuf, nous remer cirons, etc. (p. 24-25). Ces idées sont remarquables chez un homme qui appartenait au Palais.
Histoire de la Langue française. IV. g
il garde les lettres grecques th^ pli, y. Ne le croyez pas pour cela étymologiste. Il a ôté le ç de sçavoir, « parce qu'il l'a veu écrit de cette sorte, dans plusieurs livres du temps tres-corrects », et il juge qu'il « seroit à souhaiter qu'on rejettât tous ces ç, qui ne peuvent servir qu'à donner de la peine à ceux qui étudient nôtre Langue ».
En 1681 parut à Paris une œuvre hardie, dont le permis d'imprimer est du 17 nov. 1681, mais le privilège du 20 août 1677 ^ Ce livre, que son auteur développait au fur et à mesure qu'avançait l'impression, c'est la Grammaire méthodique de D[enis] V [airasse] d' Allais. Les innovations orthographiques y sont assez nombreuses. L'auteur, remontant à la source du mal, la trouve dans la nécessité où furent placés nos ancêtres, obligés de se servir de l'alphabet latin ~. Ce désordre est si grand, qu'après « de longues et sérieuses méditations », d' Allais s'est persuadé qu'il était impossible d'y remédier sans le secours « d'un nouvel alphabet, plus ample et plus méthodique que le Romain, qui avec si peu de letres ne sauroit représenter les trente sons très simples et très distincts dont les mots de la langue Françoise sont composez » (6).
Et fort de cette conviction, ayant remarqué d'autre part qu'on s'est accoutumé à des changements que tout le monde condamnait d'abord, comme la distinction duj^' et de Fi, de Yu etdu v (p. 8), l'auteur a formé un Alphabet méthodique^ qui représente les trente sons du français, sans rien changer à l'étymologie des mots... Il le propose comme un moyen assuré pour réformer notre orthographe et la rendre facile et raisonnable (6-9) ^.
1. Grammaire methodiqve contenant en abrégé les principes de cet art... dans un ordre clairet naturel, avec de nouvelles observations et des caractères nouveaux pour en faciliter la prononciation, sans rien changer d'essentiel dans l'orthographe ni dans l'étymologie des mots (Paris, 1681, chez l'Auteur).
2. « Cependant nos Ancêtres n'ayant point d'Alphabet propre à leur langue naturele furent contraints de se servir de celui des Romains quand ils commencèrent à écrire en langage vulgaire, mais trouvant dans la suite qu'il ne suffisoit pas pour représenter tous les sons dont la langue Françoise etoit composée, ils se servirent de quelques voyes indirectes pour suvenir au défaut de l'Alphabet Latin. Ils fii'ent servir une seule letre pour représenter un, deux, trois, et jusques à quatre sons différents, et ils se servirent en certaines rencontres de deux, trois, et quelquefois de quatre figures différentes pour exprimer un son très simple ; et c'est là sans doute la principale source du desordre de notre Orthographe >> (p. 5).
3. On remarque parmi les voyelles un a long à côté de a bref ; un e représente e ouvert, un epsilon accentué figure é fermé ; un e italique etgrcle, renversé à gauche notée féminin : un e surmonté d'un point marque a nasal (comme dans entendement).
L'auteiu- remarque que au, eu sont des voyelles simples, que l'a de homme est intermédiaire entre o et ou, et pourrait bien former « une dixième voyelle ». Peutêtre même, dit-il. o fermé est-il distinct de au dans : H se prévaut de l'absence des prévosts (iO-il).
Parmi les consonnes, il s'ingénie à distinguer par deux caractères h muette et h aspirée, l sèche et l mouillée, n de règne et n (ronflante) dcgarçon, r douce de oraison et r rude de raison; c/iest ligure par un digramme spécial çh.
l'orthographe nouvelle gagne du terrain 11">
On pourrait penser qu'un homme qui invente si délibérément va s'en tenir aux innovations nécessaires. Ce serait mal comprendre son propos. Il ne veut rien changer à l'étymologie, dès lors non seulement il garde y : syntaxe, ch: chœur, ph: philosophe^ il accepte ç à côté de s : façon ; mais il inventera un g, avec une forme spéciale pour figurer j dans généreux. De la sorte, il représente la prononciation, et reste fidèle au latin. De même pour por~ion, où un vague z barré rappelle le t et Ys à la fois. Je n'insisterai pas davantage sur les idées de ce singulier réformateur, qui ose ce qu'il y a de plus hardi: l'invention de caractères •, pour sauver la tradition, sans comprendre qu'il complique ce qu'il fallait simplifier. Voici son alphabet :